Se retirer

Mis en avant

Philosophie sauvage

Quel est l’acte que le fameux David Thoreau accomplit en partant vivre, comme on sait, dans les bois ? Une retraite dont il se demande comment elle a pu lui être cédée aussi facilement : « À quoi dois-je de me voir abandonné par les hommes cette vaste étendue, ce vaste circuit, quelques milles carrés de forêt solitaire, pour ma retraite ? » Le nouvel homme des bois − comme le montrent ses lectures, d’ailleurs − s’inscrit donc dans la longue lignée, aussi bien « occidentale » qu’« orientale », des anachorètes : ceux des hommes qui vont à l’écart.

Mais de quoi s’écarte-t-il au juste ? Du village de Concord où il réside ? Non, puisque durant son séjour près du lac, il continue de fréquenter ses rues : « De même que je me promenais dans les bois pour voir les oiseaux et les écureuils, de même je me promenais dans le village pour voir les jeunes gens et les hommes ; au lieu du vent dans les pins, j’entendais le roulement des charrettes. » (chap. VIII, p. 201). Du commerce des hommes ? Pas plus car comme il le dit lui-même : « J’eus plus de visiteurs pendant que j’habitais dans les bois qu’en nulle autre période de mon existence » (chap. VI, p. 175). Et ce n’est pas non plus un état qu’il subit puisque, s’il reçoit, même en son absence, de nombreuses visites opportunes ou moins opportunes, il ne se prive plus, à son tour, d’inviter des gens chez lui : « Lorsqu’il n’y avait qu’un seul invité, il partageait parfois mon frugal repas. [Mais] s’il en venait vingt… ». Sa retraite n’est donc pas une fuite de la civilisation − de l’agitation ou de la monotonie des villes par exemple − ni même des foules, et ce dans l’espoir de se réfugier dans une campagne moins peuplée et plus tranquille (comme cela se pratiquait chez les Romains dont Thoreau connaît les ouvrages de référence justement, ceux de Cicéron ou Caton l’Ancien). Mais ce n’est pas non plus exactement un ermitage, du moins comme le pratiquaient les saints légendaires de l’Occident chrétien, ermitage par lequel ces derniers se coupaient radicalement des hommes et de la corruption qu’ils représentaient afin de s’éprouver eux-mêmes et ce dans le fol espoir de se trouver en tête-à-tête avec Dieu. Non, la retraite de Thoreau − et c’est la première critique qui lui est adressée très fréquemment − ne conduit pas à une séparation aussi extrême. Il ne fait pas des bois qui l’entourent l’instrument d’une claustration. Il s’y retire mais ne s’y enferme pas. Au contraire, s’il y a un lieu qui pourrait lui servir de clôture, ce serait plutôt l’étang comme le montre ce passage du chap. IX, Les étangs, dans lequel il joue avec le mot Walden : « Walled-in », l’étang sur la rive duquel il s’emmure. Les bois sont pour sa retraite moins un espace fermé qu’un territoire ouvert, mesurable et toujours diversement pénétrable : un lieu fréquemment traversé.

Sa retraite pourrait néanmoins s’apparenter à ces formes de villégiature de tradition britannique qui commencèrent à se développer dans les milieux aisés au XVIIIe siècle, séjours passagers auprès de la nature qui avaient une vertu thérapeutique reconnues à l’époque : « Nous avons besoin d’être tonifiés par la nature sauvage. […] Nous n’avons jamais assez de la nature, il faut que nous nous réconfortions à la vue de la force inépuisable, de ses vastes traits de géante » (Walden, chap. XVII, p. 360-361/C). Le plaisir que recherche Thoreau n’est jamais loin de ces effets « esthétiques » que les nobles écossais ou anglais se faisaient aménager dans leurs vastes domaines agricoles : de plaisants jardins aux allures négligées, artifices de sauvagerie au milieu de la campagne cultivée. Mais l’esthète américain se veut d’un goût plus radical : « Quand je veux me ressourcer, je recherche le bois le plus sombre, le marécage le plus épais, le plus interminable et le plus lugubre aux yeux du citadin. Je pénètre dans un marécage comme dans un lieu sacré, un sanctum sanctorum. Là est la force, la substantifique moelle de la Nature. » (Marcher, p. 199). La source à laquelle revient Thoreau en s’engouffrant dans les bois est d’une esthétique plus sombre, moins pittoresque, moins hédoniste aussi, que celle mise en avant dans les jardins anglais. Elle bouleverse même le paysage plus ancien des forêts. Le marécage est en effet une eau bien impure, presque malsaine, au regard des sources claires et des fontaines d’eaux vives que les romans et les histoires médiévales avaient coutume de déposer dans la partie la plus secrète des bois. Certes, chez Thoreau encore, l’eau est toujours perçue comme le véritable cœur enfoui de l’épaisse forêt. Mais là où, à l’époque médiévale, dans les récits les plus différents, les eaux jaillissantes survenaient comme de miraculeuses promesses de vie, garantie d’une existence pleinement sauvage (puisque celui qui la découvrait pouvait ainsi réellement séjourner dans les bois) ainsi que premier repère, première ébauche d’un cercle de vie dans le dédale touffu des futaies et des taillis, on se demande bien ce que cette eau stagnante peut bien contenir de substantiellement naturel aux yeux de Thoreau. On dirait que l’eau claire et transparente qui dessinait comme l’ébauche d’un jardin au cœur des forêts − fondation possible pour un lieu divin − partage à présent cette obscurité, cette opacité, dans laquelle, sous la protection ombrageuse des arbres, la nature elle-même se tient à l’écart de la ville. La transparence qui laissait passer le regard − signifiant du même coup la pureté morale et physique de l’eau − se charge maintenant d’une lourde et immobile matière qui en épaissit l’étendue au point d’arrêter justement les regards. Là où la nature se montre, l’eau ne sort plus, comme autrefois et comme sans doute ailleurs, des profondeurs de la terre ; cette eau claire et aérienne comme le ciel vers lequel elle tendait reste au contraire au plus près de ces profondeurs dont elle fait remonter les éléments les plus douteux à sa lugubre surface. Aussi, accentuant l’aspect hideux et sombre de ce coin de forêt reconnu pourtant comme la part la plus intime et la plus sacrée de la nature, confiant à son aspect plutôt repoussant le soin de marquer les limites autrement invisibles du lieu, c’est un jardin étrange qu’aime fréquenter l’infatigable marcheur. Plus que les jardins britanniques dans lesquels on ne manquait pas de bâtir une cascade factice, ou un énorme rocher, pour faire plus « sauvage », le lieu où il se ressource rappelle cette fameuse Wilderness que les premiers pèlerins protestants n’avaient pas cessé, dés leur arrivée sur les terres américaines, de reconnaître, d’étendre et d’habiter afin d’y bâtir, un jour, un nouvel Eden. Or, ce paysage, qui réactivait face à l’étendue du couvert forestier américain la perception médiévale de la forêt comme Désert, se présentait comme une terre de désolation que les élus de Dieu avaient pour mission de transformer en jardin plutôt qu’un paradis immédiatement accueillant. Temple de la nature que la forêt édifie, lieu où le philosophe peut se tenir véritablement à l’abri des regards de la ville, on se demande si ce lieu n’est pas bénéfique justement parce qu’il n’est pas un jardin pour Thoreau.

Néanmoins, elle a beau prendre des allures thérapeutiques, et même une signification religieuse, sa retraite demeure une pratique plaisante. Évoquant les autres lieux où il aurait pu s’installer avant de choisir les rives de Walden, Thoreau précise : « Les véritables agréments de la ferme de Hollowell, à mes yeux, étaient : son éloignement de tout − elle était à environ deux milles du village, et un demi-mille de son plus proche voisin… » (Walden, chap. II, p. 106/C). Plaisir propre de l’éloignement, plaisir pris dans la distance même : nous voilà revenus au paradoxe premier. Comment Thoreau peut-il croire s’être retiré aussi loin alors qu’il est aussi proche de tout ? Comment peut-on se retirer aussi près de soi et des siens ? On ne devrait pas en douter, il s’est lui-même posé la question : « Quelle sorte d’espace est celui qui sépare un homme de ses semblables et le rend solitaire ? » (Walden, p. 133/G).

Je parie volontiers que notre arpenteur américain a inventé une nouvelle forme de solitude. En découvrir les modalités et pouvoir les plier à soi, voilà, pour moi, le but de cette recherche obstinée sur la philosophie sauvage. Le travail souterrain suit son cours.

 

L’expérience Hendrix

Image

The_Jimi_Hendrix_Experience.jpg_largeUn texte à la croisée des différentes expériences dont on essaie de faire entendre le langage : les aventures de Psyché et les formes positives et actuelles de sauvagerie.

… il était au faîte de son art, dans sa fleur, comme disent les poètes, et incarnait aux yeux des Anglais une façon tout autre d’être-à-la-musique.

Ce Noir, qui avait le cœur déchiqueté, leur apporta une musique d’une violence et d’une douceur incomparables, une musique plus farouche et plus douloureuse que toutes celles qu’ils avaient entendues jusqu’ici, une musique bien plus sophistiquée, plus retorse, plus indolente, et en même temps plus sauvage.

Une musique qui donna soudaine réalité au fantasme tenace que nourrissaient les Blancs d’Europe à propos des Noirs, à savoir qu’ils étaient des êtres au corps insoumis, animés de pulsions sexuelles que n’avaient pas contraintes les lois sociales, soustraits de la sorte aux freins de la morale, doués d’un génie rythmique exceptionnel, vous leur mettiez un tambourin entre les mains et hop c’était la rumba ! en un mot des primitifs pourvus d’un membre d’âne et d’une bouche assortie. Et cette primitivité supposée du nègre Hendrix, scandaleusement simplificatrice et grosse de dérives, séduisit infiniment les rockers anglais de l’époque, soucieux de se défaire de leur légendaire réserve british un-balai-dans-le-cul, et louchant du côté nègre afin de se salir un peu, de s’ensauvager un peu, de se noircir l’âme à défaut d’autre chose, et d’apparaître aux foules comme de très très dangereux individus !

L’Angleterre attendait son sauvage.

Hendrix vint l’incarner.

Hendrix qui apportait une façon tout autre d’être-à-la-musique, une façon plus féroce et charnelle (j’aurais dit plus viscérale si ce mot ne sentait pas les tripes), Hendrix donna vie comme aucun autre au corps contrôlé, au corps contrit, châtré, mutique des musiciens d’Europe, et fit exister comme aucun autre un corps sensuel, dépensier, exubérant, un corps enfin délivré de la tartufferie puritaine et qui s’abandonnait outrageusement à la volupté,

un corps dont la musique était le foutre et l’arbre nerveux, autrement dit l’âme,

un corps que la musique parcourait de part en part tel un sang vif et palpitant, ça se voyait,

un corps que la guitare faisait littéralement bander,

un corps qui bandait à la barbe d’une vieille société toute corsetée et rongée de frustrations,

un corps qui jouissait, ce fut là, sans aucun doute, le choc, un corps qui jouissait, qui prenait le droit exorbitant de jouir, et laissait surgir hors des entraves un mouvement sauvage d’exultation comme on ne le pensait pas convenable.

Lydie Salvayre, Hymne, 2011

Sylves en passage

Image

Webassociation des auteurs

Désorganisons le web littéraire, disséminons les écritures !

Dissémination de Mars

On appréciera peut-être pas le principe de l’anthologie qui va suivre. Non des œuvres mais des textes – ordonnés par le sens le plus simple de lecture ; non des extraits mais des énoncés – valant seulement par ceux qui les bordent – nouveau plan d’inscription. Et pourtant, moins un thème qui se développe, se précise (on le voudrait) qu’une configuration qui s’étoile (et se défait) en plusieurs sens : nudité, cruauté, solitude, la parole qui défaille. Événements infimes d’un monde (perdu dans combien d’autres mondes) dans lequel nous ne cessons de passer. Pour y laisser la peau, écumes et baves, quelques attaches aussi et pas mal de mots, de souvenirs, de promesses. Monde sauvage. Auquel on se frotte et s’écorche mais qu’on passe, entre les herses d’un langage invisible dessinées en ce lieu.

Il s’agit pourtant, par le jeu de cette franche découpe, de lire quelque chose des œuvres d’où ces textes sont issus, de manifester par leur exposition sélective et calculée un certain tracé dans leur livre – ce peut être un fil ténu ou discontinu qui traverse leur ouvrage mais qui ne fut jamais démêlé pour lui-même, ce peut être, au contraire, la surface miroitante que l’auteur constamment nous remet sous le nez et que nous négligeons, asphyxiés, avant de replonger respirer dans les profondeurs du livre.

Ce tracé est celui que laisse derrière lui, simple sillage, toute ombre de sauvagerie. L’expérience est vive mais fugace. Nous l’étudions depuis plusieurs années comme paysage, comme abri, comme refuge, comme enfer ; nous la méditons comme défi lancé à de nouvelles façons d’habiter l’espace et le temps ; nous examinons ses figures pour y lire ce que l’homme occidental, dans ses rapports aux autres et surtout à lui-même, ne dit pas sur le destin qui l’obsède. Étrange manie. Surtout si l’on se rappelle, une fois dégagée et mise de côté la tradition philosophique qui en valorise l’expérience, que la sauvagerie n’est rien de plus qu’une insulte, qu’une injure, un sarcasme, un outrage. La distance au bout de laquelle on s’expose à des mots devenus excréments et ordures, déjections et souillures. Des mots de rien, des mots sales. Dans la bouche de ceux qui l’ont proprement inventé, c’est une langue infamante : avec elle on méprise, on déshonore, on salit. Défigure. Et pourtant cette infamie a son histoire, ses dérives et ses pistes, ses moments de pente douce ou de chute profonde, ses instants de cassure ou de retournements. Ce sont les aspérités fragiles, les variations ténues de ce langage apparemment monotone que nous aimerions faire entendre. Parce qu’il parle de nous ; parce que même quand il parle du plus différent, il parle en même temps du plus profond de soi ; parce que ce langage n’a plus aucune vérité aujourd’hui, à peine d’existence, et qu’il devient pure fiction et qu’il est libre, à présent, de nous dire et de faire entendre autre chose du monde, des autres et de soi (de moins conquérant, de moins abject, de moins lénifiant aussi).

Dans les livres, nous marchons systématiquement – ou presque – sur ses traces. En voici le parcours.

Tous ceux qui voudront contribuer à l’assemblage de ces bribes seront les bienvenus. Merci.

Steppenwolfposter
Le-profil-de-Rarahu-dessin-de-Pierre-Loti-collection-particulière
samuel-birmann-suisse-1793-1847-glacier-des-bossons-1830
Pripiat, près de Tchernobyl, ville touristique
liber-pater