Désirer : l’impossible

En passant

Le désir est celui de l’impossible. Mais l’impossible n’est pas un idéal que le désir n’atteindrait jamais et qui lui permettrait au contraire de sans cesse désirer, même en l’absence de toute jouissance, même privé de toute satisfaction : désir malheureux, désir languissant. L’impossible n’est pas condition négative du désir mais l’événement qui fait sa cause. L’impossible est l’événement dont le désir est phénomène.

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La bouche noire

En passant

Qui cherche des vérités obscures : pas de celles que l’on cache et qu’il faut dévoiler, voire débusquer ; pas de celles qui se retirent à mesure de vos avancées ; mais ces vérités noires, implosives, qui avalent le monde par une bouche dont on ne sait même plus où dans le corps, et dans lequel, elle peut bien être située ? Qui ?

Celui qui ne veut pas écrire des systèmes mais tracer des labyrinthes ; lieu, dit Borges, du plus haut fantastique, lieu de complication infinie de l’ordinaire des jours – nuit qui est le fil rompu de leur défilé.

Qui ?

Celui qui ne voit pas les hypothèses comme des gestes de prudence épistémologique mais comme des chances à tenter, des erreurs à suivre, des issues à creuser : « les conjectures, disait Quignard, sont des délires ».

Qui ?!

Celui qui dit de lui-même : je suis un problème…

…mais lequel ?

Nuit blanche

Image

À mesure que les grattements s’aggravent de l’autre côté, que l’on taille dans le mur par nuée de crépitements aigus, émaillés parfois de cris rauques, d’exclamations disloquées, mes yeux tranquillement installés derrière leurs paupières achèvent de se recourber – des yeux d’enfant qui dans le vacarme parviennent à s’endormir : là, sous ces voûtes orbitales que personne ne contemple sinon eux, dans la nuit abritée de leur crâne – vaste grotte au pied de montagnes que les ours ne fréquentent même plus, qui accueille des oiseaux aux longues capes, ailes osseuses faites d’un cuir brun et poisseux, vampires éveillés par le blanc soudain total de ces yeux révulsés. Là s’installe pour de bon l’aube de la nuit. Où on n’entend plus rien (sinon les facéties) de ces signaux ailés dont les chasses nocturnes envoient leurs échos mourir sur la peau humide des globes oculaires : nuit blanche sur la face intérieure.

J’entends les rêves du dehors s’infiltrer au travers des paupières.

La parade nocturne des songes.

Que je sais tendre et fixer prestement le décor.

D’une imagerie ancienne.

L’image d’une épaisse pointe de métal qui râpe l’épiderme plus qu’elle ne le déchire (plus qu’il ne voudrait qu’elle ne le déchire). Et de longues traînées rougeoyantes qui balafrent le bras, superficielles mais suffisantes pour qu’on les remarque, pour sentir quelque chose en soi qui s’inscrive, qui fasse converger les sillons timides du temps. Faire du réel qui s’enfuit la pointe la plus acérée de visions qui s’étiolent : les morsures du froid qui s’abattent cruelles sur les peaux dévêtues des camarades enchaînés avec toi à l’hiver ; les jambes des filles, pour la première fois qui s’épilent, qu’on dérobe doucement du regard ; les éraflures sur le visage et les mains de ceux qui fin de semaine, déjà, peinent au chagrin, leur enfance gaillarde ridée de soleil et de gel ; les reins cisaillées de brûlures d’un voisin de classe assis devant toi et cette façon souveraine qu’il a de supporter l’inconfort du dossier ; les premières coupures maladroitement dérapées à l’embouchure des lèvres tout juste rougies des jeunes femmes ; et puis la fêlure de ta propre silhouette, hésitant d’allure, masculin, féminin, baignant l’atmosphère des cours d’un teint de lune gercée.

Des balafres de nuit fissurent continûment le sommeil.

Lui s’enfonce plus loin, délaissant le jour, délaissant sa chaleur.

Tandis qu’autour des pupilles, le cirque gagne.

Que sur la rétine s’aveuglent des mouvements volontaires. S’ouvrir de nouveaux orifices à coups de compas d’écolier. En faire sortir les images, en laisser d’autres rentrer. Taillader, taillader, taillader. Les doigts tremblants, le regard penché, un vœu de symétrie comme seule idée : les premières coupures au bord du lit sans même tenter d’en faire saigner la victoire, sentir de son bras l’écorce souple conquise à l’acier, devenir l’éléphant aux mille peaux étoffées jusqu’aux muscles, où bat le sang palpitant, si loin, si loin encore, de la pointe de ferraille, qui taille et retaille…

Taille, taillades, taillader

Je sens ses paupières (les miennes) s’agiter.

Lutter au plus fort de sa peur contre ce qui ne va pas manquer de descendre dans la cage déjà ouverte du cerveau : un rêve qui prend forme dans le corps, qui s’avance toujours plus loin sous la surface, loin des grottes où la maraude continue de battre son plein, d’où les bêtes se sont déjà échappées, plus fabuleuses les unes que les autres, s’éparpillant là où des ombres de vie tentent de se soustraire à la lumière de leurs crocs, de leur griffes, de leurs becs. Scalpels étincelants.

Et plus les marques timides du compas se propagent et s’étirent, repassant et dessinant chaque recoin de cette carcasse immobile, plus s’estompe l’effet qu’il en est le support – que j’en suis l’organe supplicié. Sa forme générale d’abord, animale et sexuée, programmée de longue date au croisement de plusieurs lignées ; ses contours individuels, ensuite, sculptés surtout des substances que son appétit prend et rejette ; puis ses éphémères profils, qui passent à toute heure, et qui ne contiennent rien sinon ce qui va suivre qu’ils ne retiennent même pas : toutes ces insaisissables lignes affleurent peu à peu sur la peau. Dénouée(s), hachurée(s), dévoyée(s). De la pointe vagabonde et féroce du compas se creusent et se soulèvent dans le corps des rides qui jamais n’entament aussi haut.

Aussi haut dans les étages de la peau.

Où sur le faîte un atlas se déploie, se déchire.

Qui une à une libère les courbes anatomiques des volumes inégaux de ce corps, hérissant la chair pour y faire pénétrer d’autres matières, autres trames : de ce qui fut son bras gauche – tant à cette heure de la nuit sa silhouette conserve encore quelque symétrie de fortune – sortent des os jaunis et noircis comme ceux qui s’abandonnent au coin d’un foyer après avoir été nettoyés de leurs muscles, des os formant une ramure en tout point opposée à celle qu’aurait présentée une nature végétale : pas d’axe central mais un développement parallèle et accidenté de tiges aux pointes aiguisées, aux brusques torsions, une ossature qu’on n’aurait même peine à croire d’ornement tant sa laideur macabre flamboyait pleinement ; de ce qui fut le rebond avancé de son abdomen s’étirait par moments des humeurs consistantes qui se dévidaient d’on ne sait où et s’accumulaient sur le sol, couche après couche, pliées sur elles-mêmes, sans rupture, terreau de passions ; et le reste à l’avenant sans ordre, ni surprise : l’organisme tout entier dominé par des ailes de cuir tournoyant en surplomb autour des entrailles, sa physionomie bientôt qui s’efface, présentant un être non pas monstrueux – car sans organisme ceux-ci ne peuvent vivre – mais tout simplement trop fantasque. Invivable à un point que la vie d’un seul corps ne pourrait en souffrir. De l’esprit comme un corps en instance de raison.

D’un coup de pouce, ou du sort, d’un coup de dent, d’un coup de sang, instillé à la pointe d’un compas d’enfant. Jusqu’à ce que l’ancienne découpe, chairs meurtries par les fauves, venus de partout, du dedans, du dehors, lâche enfin : peau trouée, tissus dénoués, cellules ouvertes, aucune plainte cependant pour s’élancer des profondeurs du sommeil. Quelques larmes à peine.

Protégées de l’hiver qui attend.

Le pelage épaissi de soleil.

Divagant à découvert dans les champs.

J’entends de puissants hurlements monter continuellement du sommeil. Personne autour qui ne s’en éveille. Tout ceci se passe au-delà d’un mur dont les brèches à présent sont légions. Quelque part au milieu de ce mur deux trous fins en réservent le passage à la vue, s’écoule de chacun d’eux un petit ruisseau de lymphe ou de sang.

Toutes les nuits, je cours m’aveugler à ce puits.