Percée dans le sublime III

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Il y avait une certaine naïveté dans cette façon d’affirmer ne rien connaître de ce qui nous entraînait vers ce sublime perdu au loin. Car des ombres, des fantômes, nous avaient sans doute croisés, frôlés, effleurés même, avant que l’on ne se lance dans cette modeste aventure. Une véritable envie de savoir, à l’avoir entendu évoqué par d’autres, si l’on est en capable aussi ; capable, non d’en formuler le jugement avisé, ni même de produire des « choses » du genre, mais de l’accueillir cette grandeur, et jusqu’au fond de soi : qu’elle vous traverse, et qu’on sache, alors, si elle ne l’a pas déjà fait. S’assurer ainsi qu’elle ne vous est pas complètement étrangère. Désir – enfantin sûrement – d’être de ces corps, de cette chair que le sublime transforme. Émotion que certains retiennent pour longtemps, voire pour toujours, et d’autres pas. Oui naïveté car comme bien d’autres sans doute, la montagne ne m’a jamais communiqué cet effet-là – ou il a été si faible, si confus qu’il n’a laissé dans mon existence aucune trace de traces. Pur de toute expérience sublime de la montagne, n’est-ce pas la meilleure situation pour en avoir la vue libre, c’est-à-dire trouver les forces nécessaires pour réapprendre à la voir ? 

Déval

Formes de dépassement

Transformations de la stature humaine

Dépassement comme remontée

Il n’est cependant pas sûr que nous puissions éviter de la ressentir. Qu’elle ne soit qu’une appréciation esthétique réservée à ceux qui ont l’œil bien instruit. Mais qu’elle soit comme un paysage : certes, une sorte de perception élaborée, plus ou moins déployée dans l’histoire, mais néanmoins fondamentale du monde qui nous héberge. C’est du moins ce qu’essaie de montrer Schrader, il me semble, quand il attribue à l’homme primitif cette vision grandiose des montagnes que seul l’homme hyper civilisé aurait su retrouver. En vue des sommets, on l’a vu, l’alpiniste, même amateur, était amené à se dédoubler dans l’ascension, à se hisser au-dessus de lui-même tout en abandonnant une part de lui dans son monde d’en bas, petit et étroit. Et s’il pouvait espérer oublier sa pauvre humanité en rejoignant plus haut que lui, c’était surtout lui-même qui multipliait ses figures au contact de la pente – même s’il pouvait en fustiger certaines (comme celle du randonneur perdu dans sa rhétorique) comme n’étant pas à la hauteur de cette éminente expérience. Mais l’ascension derrière soi, les obstacles gravis, c’est un accord avec un autre que lui, un autre lointain, que l’alpiniste découvre. Qui est donc ce primitif capable de faire depuis des siècles en montagne cette expérience du sublime dont l’histoire nous enseigne qu’elle est pourtant une « conquête » récente et tardive ? Et quel est son rapport avec des figures de poètes-savants bien connues comme celles de Schrader, Carus, Saussure ou Rousseau ? Inutile de faire remarquer – mais peut-être que non – que ce langage n’est plus celui de l’anthropologie actuelle et qu’il n’y a plus aujourd’hui de raison de mettre des guillemets au mot « primitif » vu qu’il n’y a plus de primitif du tout. Mais précisons quand même que les hommes primitifs, ceux que l’on a appelé à répondre ainsi, les Néandertaliens par exemple, ou certains peuples d’Afrique, ou des hommes-singes ou les Aborigènes d’Australie, ont eux aussi été des tard venus dans l’histoire, des figures plus récentes encore que l’esthétique européenne du sublime. C’est qu’il a fallu – pour le dire en deux mots – que le premier des hommes ne soit plus regardé comme le meilleur, le plus fort, mais au contraire comme le plus laid, le plus faible et le plus bête des humains pour qu’ils se montrent et nous regardent ainsi. Et il a fallu aussi que ceux qu’on appelait des sauvages, wild men, selvagem, salvaje, soient perçus par les savants – dans les classements qu’il opérait et les expositions qu’il organisait – comme des fossiles vivants pour qu’ils deviennent en définitive des primitifs. Mais pas avant. Pas avant la fin du XVIIIe siècle. Dans quel élément fossile, alors, l’homme de l’extrême civilisation replonge-t-il quant revient en lui le sentiment de la grandeur terrestre ? Et comme se fait-il que cette expérience pour laquelle il fallait attendre, patienter, endurer des souffrances, fasse désormais retour par-delà le temps ? Écoutons Schrader : ce sentiment d’admiration « L’homme civilisé l’avait perdu, nous l’avons non point inventé, mais retrouvé, et nous nous replongeons avec une sorte d’ivresse dans l’enthousiasme primitif que nous révèlent les premiers balbutiements de l’histoire » (p. 10-11). Il est clair que c’est l’Histoire comme dimension fondamentale, torrent impétueux qui deviendra bientôt pour l’homme un large fleuve aux rives inatteignables, que dévale l’alpiniste. Clair aussi que les thèses de l’histoire de l’art, situant l’invention du sublime en plein âge classique, sont connues sans être approuvées : non, il n’a pas fallu attendre que brillent les Lumières européennes pour que la stature d’aussi puissants reliefs suscitent l’admiration même craintive des hommes. Car il suffit de redescendre au plus bas, de traverser toute l’Histoire, presque sortir de ce temps trop marqué par les hommes, pour voir à nouveau et également apprécié le sublime des montagnes. Du moins faut-il se tenir à la porte ou faire mine de franchir le seuil : un pied dans l’histoire, un pied dans la nature, là se situe l’homme primitif aux yeux du civilisé. Et même si le temps des hommes est encore plus profond qu’on ne le croit, il suffira de se tenir un peu au-delà du point où l’Histoire s’échappe à elle-même, autrement dit s’imaginer à cette époque pré-historique où l’histoire ne s’écrit pas encore, ne laisse pas de traces (puisqu’elle ne parle pas, prise qu’elle est dans ses « balbutiements ») pour refaire l’expérience. Après l’avoir cherché et trouvé dans l’ascension, ramener le sublime au pied de la montagne – et même vivant dans la plaine, ne plus vivre comme auparavant de manière aussi étroite.

Comment l’homme hyper civilisé parvient-il au sommet d’une montagne comme au bout de toute civilisation ?  Comment ce dernier homme – il faut entendre avec sérieux cette interrogation de la fin de l’homme qui résonne chez Nietzsche au même moment – comment cet homme épuisé qui a désiré, avalé, ruminé, recraché, disséqué toutes les valeurs que la civilisation lui proposait ; qui a même espéré, gagné, joué, dépensé tous les biens qu’elle tenait généralement hors de sa portée ; comment ce dernier homme peut-il partager le même regard que le premier ? Comment peut-il le rejoindre en faisant de ses derniers mètres d’ascension le chemin d’un retour ? 

Échos

Continuons notre périple et posons la question à un autre de ces arpenteurs de grandioses montagnes. Un autre peut-être inattendu sur ce terrain-là. Un homme – encore un – qui était à la fois naturaliste, écrivain, poète… ce philosophe que nous avons déjà croisé sur notre chemin de fortune, Henry David Thoreau, et qui est parti plusieurs fois à l’ascension du même mont, en 1846, 53 et 57 pour être exact, mont qui du haut de ses 1606 mètres ne semble pas très élevé mais dominait assez le Maine pour que les Penobscot, un des peuples amérindiens qui vivaient et vivent toujours dans son entourage, le nomme  Katahdin « La plus grande montagne ». À une erreur ethnographique près (et pas des moindres), Schrader aurait-il donc eu raison : bien loin de l’Occident et de sa civilisation, des peuples voyaient déjà dans les montagnes la même grandeur que nous sentons sublime ? Mais Thoreau, qui épelait le nom algonquien de Katahdin en Ktaadn, donnait-il le même sens à ce sommet ? Lui apparaissait-il de la même manière ? Ouvrons le récit qu’il livra de ces ascensions et arrêtons-nous au moment où il nous fait part de ce qu’il a vécu à son sommet. Le texte est un peu long, a très souvent été commenté tant il est difficile de ne pas trébucher dessus en le lisant, mais il vaut la peine d’être donné quasi in extenso :

« C’est peut-être en descendant cette partie de la montagne que j’ai pleinement compris ce qu’était la Nature primitive, indomptée et définitivement indomptable, quel que soit le nom que lui donnent les hommes. Nous étions en train de traverser les « Terres brûlées », qui l’avaient sans doute été par la foudre, bien qu’on n’y vît aucune trace récente de feu, à peine plus qu’une souche carbonisée. Elles ressemblaient davantage à une pâture naturelle pour l’orignal et le daim, extrêmement sauvages et désolées, avec quelques langues forestières qui les traversaient, des peupliers nains et buissons de myrtilles ici et là. Je me suis surpris à les traverser le plus naturellement du monde, comme un pâturage laissé en friche ou partiellement repris par l’homme, mais quand j’ai réfléchi à ce que l’homme, le frère, la sœur ou le proche de notre race en avait fait et la façon dont il se l’était approprié, je m’attendais à ce que son propriétaire surgisse et me gourmande. Il est difficile d’imaginer une région inhabitée par l’homme. Nous supposons d’ordinaire que sa présence et son influence sont partout. Et pourtant, nous n’avons pas vu la Nature pure si nous ne l’avons pas vue aussi vaste, sinistre et inhumaine, y compris au cœur des villes. Ici, la Nature était sauvage et effrayante, toute belle qu’elle fût. Je regardais avec un respect mêlé d’effroi le sol que je foulais, pour voir ce que les Forces y avaient fait, la forme, la manière et la matière de leur œuvre. C’était cette terre dont nous avions entendu parler, née du Chaos et de l’Antique Nuit. Ici, ce n’était pas le jardin de l’homme mais le globe intact. Ce n’était pas un gazon, une pâture, une prairie, une forêt, une jachère, une terre arable ou une friche. C’était la surface fraîche et naturelle de la planète Terre, telle qu’elle avait été créée de tout temps – pour être la demeure de l’homme, disions-nous –, telle que la Nature l’avait faite, l’homme ayant la possibilité d’en user. L’homme ne devait pas y être associé. C’était la Matière, immense et terrifiante ̵