Un cœur de pierre

En passant

Se créer l’espace et le temps nécessaires à la création est ce qu’il y a de plus dur, de plus difficile, pour un artiste. Là se trouve la matière, là se fourbissent les armes de la création. S’y montre aussi le point où l’œuvre se fond dans la vie. Dès lors, quand heures et recoins se présentent, il faut prier de ne plus avoir le cœur tendre.

Guerre des mémoires IV

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Quelle était la forme la plus simple et la plus quotidienne sous laquelle, pendant plus d’un siècle on a pu vivre l’histoire ? Le progrès. « On croyait que demain serait mieux qu’aujourd’hui, et après-demain mieux qu’hier. On avait un avenir. Et un passé. On avait tout ce qu’il nous fallait! » Margarita Pogrebitskaïa, médecin, interviewé par Svetlana Alexievitch, La fin de l’homme rouge ou Le temps du désenchantement, 2013. L’Histoire se donnait dans cet enchaînement des jours, dans cette chronique intime des veilles et des lendemains. Erreur d’échelle que de croire la mémoire personnelle et l’Histoire anonyme ou collective. Celle-ci, en ce temps-là, assemblait la mémoire. Et quel que soit le régime.

La valeur des faits

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Un argument de plus pour dire, encore une fois, la nullité même factuelle de la formule positiviste séparant un monde de faits d’un monde de valeurs. Car, au sein même d’un seul domaine scientifique, au milieu de son champ empirique, tous les faits, tous les niveaux d’information, toutes les données n’auront pas la même importance. Certains serviront longtemps de modèle (comme le Solide pour les objets physiques) ; certains verront leurs actions servir de contr’épreuve souvent (comme la maladie pour la santé) ; d’autres seront systématiquement élevés au rang de raisons, de causes, c’est-à-dire de facteurs, au détriment d’autres états de choses qui s’avéreront plus tard tout aussi probants (les phénomènes stables au regard de ceux qui sont plus fluents) ; certains ordres de faits seront privilégiés au gré des modes d’analyse mis en fonction (ainsi les faits chronologiquement les plus datés pour une méthode génétique, les plus contrastés pour une méthode structurale) ; d’autres encore seront préférés pour leur commodité à l’égard des méthodes employées (ainsi le pois pour l’analyse statistique de l’hérédité) ou leur plus grande clarté au regard de questions théoriques (le cas anglais pour l’étude du capitalisme).

Ainsi, au sein d’un même champ empirique, tous les faits ne se valent pas et sont loin de s’équivaloir sous les yeux de la connaissance. Le vrai, comme le bien, ne sont pas par eux-mêmes des valeurs mais sont en effet distribués dans le « monde » selon des systèmes variables de valorisation inégale. Il y a toute une analyse à faire de ses dispersions, dans les sciences ou ailleurs : comment le contenu d’une expérience se distribue-t-il (dans un tableau, un graphique, un poème), dans quels ordres est-il réparti et différencié (variations de tons et circuits de lumières ; allure des courbes et mesure des axes ; musicalité du verbe et transparence des signes) et sous quels rapports ils forment un ensemble (paysage, champ de forces, ode) ? Tous les essais sont donc à reprendre. Il faut aussi maintenant, et jusque dans les faits, expérimenter et mettre à l’épreuve les valeurs.