Se retirer #4

Mis en avant

Philosophie sauvage

Il est des affirmations publiques si outrancièrement « mensongères », si ouvertement contestables, qu’elles semblent s’avancer, si l’on peut dire, jusqu’aux frontières de la folie. Du moins s’en approchent-elles, ou la croisent, si elles n’y pénètrent pas tout simplement, traversant son indéfinissable empire le long de chemins improbables tracés dans les plus foncières erreurs. Ces déclarations que chacun, autour, immédiatement et sans effort, peut démentir, exposent celui qui s’y risque à bien plus qu’un cuisant désaveu, à bien plus qu’une perte sèche de tout le crédit qu’il a, dans son existence, lentement et méticuleusement amassé : elles dénoncent une perte plausible, chez celui qui les fait entendre, du sens même de la vérité. Comme si une fausseté si manifeste, si ouvertement déclarée dans la parole, sans plus même de souci prononcé pour se dissimuler, trahissait à quel point la vérité, la nécessité de distinguer le vrai et le faux, n’avait plus aucune valeur − du moins supérieure. Non pas que l’on ne saurait plus dire où est le vrai et où est le faux, mais plutôt : « Dire la vérité ? Mais ah quoi bon ?! »

Exprimer sa solitude au monde, la maintenir devant lui alors qu’on se rapproche justement de son centre pour mieux la faire entendre, semble relever d’une telle expérience. Moins d’un siècle après le souverain et fameux « Me voici donc seul sur la terre » du Rousseau des Rêveries du promeneur solitaire, l’Américain David Thoreau glisse en tête de son livre majeur, Walden : « Lorsque j’écrivis les pages qui suivent, du moins la plus grande partie, je vivais seul au milieu des bois, sans un voisin, dans un rayon d’un mille, dans une maison que je m’étais bâtie moi-même sur la rive de l’étang de Walden, à Concord, dans l’état de Massachusetts, gagnant de quoi subsister par le travail de mes mains. » Parfaite solitude que vient annoncer cette déclaration d’indépendance et que garantit, a priori, une pratique effective d’auto-subsistance. À Concord, lieu au nom prédestiné, la plus ancienne sagesse occidentale, aussi bien cynique, épicurienne que stoïcienne, voire même platonicienne, aurait fait taire ainsi ses divisions et se serait enfin unie. Ils avaient donc raison ceux qui voyaient dans cette Amérique inattendue le renouveau de l’Europe, la renaissance du vieux continent : dans cette forêt de Nouvelle-Angleterre, voici enfin que survenait un vrai philosophe, celui dont les actes correspondent exactement à ses lourdes paroles. La vérité faite homme, la parole retrouvant sa gravité : grand événement.

Et pourtant, il suffit à chacun de tourner les pages qui suivent cet exorde, il suffit de se laisser aller à leur toujours plus surprenante lecture − et sans même y chercher la contradiction − pour que, rapidement, une autre image se dessine : le portrait d’un Thoreau moins héroïque, plus authentique, se forme. Car le philosophe n’est soudain plus seul sur le tableau. Ne dit-il pas, en effet, qu’il a jamais connu autant de visites que durant ce séjour dans la nature ? N’a-t-il pas bâti sa cabane sur le terrain de son ami Emerson, poète et philosophe comme lui, de sorte qu’il ne fut jamais privé de sa compagnie ? Ne rendait-il pas visite régulièrement − quasiment tous les deux jours − à sa famille, pour revenir les mains pleines de vivres ? Durant les deux années, deux mois et deux jours, où il habita sa cabane, n’a-t-il pas été contraint de la quitter et de passer une nuit en prison ? Et quelques temps après ce passage derrière les souples barreaux de son village, n’a-t-il pas pris le train pour se rendre dans les forêts du Maine, l’État voisin, pour une excursion avec un ami ? Comment alors pouvait-il affirmer avoir vécu seul − c’est-à-dire isolé − et même avoir vécu par lui-même − dans une sorte d’autarcie ou d’auto-suffisance − au regard de tant de signes, de faits, de rencontres, d’actions, qui disaient dans le même temps, dans le même livre, le contraire et menaçaient ainsi d’annuler dans l’instant son discours ?

C’est probablement l’une des premières et des plus fréquentes réactions qui se dégagent à la lecture de Walden de nos jours, l’un des premiers rapports qui s’établit avec la verte parole de Thoreau. Une rapide défiance. Une incrédulité croissante. Une incompréhensible incompréhension. Car la hauteur de ton, sévère et mordante, avec laquelle il s’adresse et aborde ses concitoyens dans ce livre, et qui nous étonne encore deux siècles plus tard venant d’un homme aussi jeune (il avait 29 ans en 1845 quand il emménagea dans sa cabane), cette éminence du haut de laquelle il nous parle s’effondre très vite. Plus on avance en effet dans Walden − la course lente mais imprévisible de cet infatigable promeneur −, plus on suit le chemin sinueux de ses propres paroles, plus l’éclatante solitude annoncée se ternit. Un astre tombe dans le lac. Walden apparaît moins, alors, comme le témoignage d’une aventure effective, « un récit simple et sincère de sa propre vie » (Walden, p. 24) que comme une sorte de glorification de soi : une supercherie, une simple fiction, étoile filante.

Il n’est pas besoin de montrer que la solitude qu’on exigeait de Thoreau − l’isolement ascétique, et irréversible, de l’ermite − n’entrait aucunement dans ses intentions, ni même, plus profondément, dans ses faits et gestes. D’autres l’ont fait − les préfaces récentes le refont − et le livre lui-même, quand on cesse de prendre pour des contradictions les informations qu’il nous donne et qui ne correspondent pas à ce qu’on lui demande, le fait constamment. Seulement, une fois que l’on a compris que la solitude que recherchait Thoreau n’était pas celle qu’on imaginait ; une fois que l’on a saisi à quel point nous sommes peu imaginatifs, finalement, en matière de solitude − nous concevons peu de manières différentes d’être seul −, il reste néanmoins à savoir, au milieu de tant d’éléments dispersés et peut-être discordants à propos de son expérience, à quelle solitude cet ancien étudiant de Harvard se préparait, se livrait, s’exerçait, dans ces bois auprès d’un étang, poussant d’autant plus l’entreprise par l’écriture d’un livre.

Il faut donc reprendre la lecture et s’interroger sur la pratique effective de Thoreau, questionner de la façon la plus prosaïque qui soit de quelle façon ce dernier se situait dans les bois ? Comment ? Où ? Quand et pourquoi ?

La retraite

Quel est l’acte que notre fameux David Thoreau accomplit en partant vivre, comme on sait, dans les bois ? Une retraite, nous dit-il, et dont il se demande comment elle a pu lui être cédée aussi facilement : « À quoi dois-je de me voir abandonné par les hommes cette vaste étendue, ce vaste circuit, quelques milles carrés de forêt solitaire, pour ma retraite ? » Le nouvel homme des bois − comme le montrent ses lectures, d’ailleurs − s’inscrit donc dans la longue lignée, aussi bien « occidentale » qu’« orientale », des anachorètes : ceux des hommes qui vont à l’écart.

Mais de quoi s’écarte-t-il au juste ? Du village de Concord où il réside ? Non, puisque durant son séjour près du lac, il continue de fréquenter ses rues : « De même que je me promenais dans les bois pour voir les oiseaux et les écureuils, de même je me promenais dans le village pour voir les jeunes gens et les hommes ; au lieu du vent dans les pins, j’entendais le roulement des charrettes. » (chap. VIII, p. 201). Du commerce des hommes ? Pas plus car comme il le dit lui-même : « J’eus plus de visiteurs pendant que j’habitais dans les bois qu’en nulle autre période de mon existence » (chap. VI, p. 175). Et ce n’est pas non plus un état qu’il subit puisque, s’il reçoit, même en son absence, de nombreuses visites opportunes ou moins opportunes, il ne se prive plus, à son tour, d’inviter des gens chez lui : « Lorsqu’il n’y avait qu’un seul invité, il partageait parfois mon frugal repas. [Mais] s’il en venait vingt… ». Sa retraite n’est donc pas une fuite de la civilisation − de l’agitation ou de la monotonie des villes par exemple − ni même des foules, et ce dans l’espoir de se réfugier dans une campagne moins peuplée et plus tranquille (comme cela se pratiquait chez les Romains dont Thoreau connaît les ouvrages de référence justement, ceux de Cicéron ou Caton l’Ancien). Mais ce n’est pas non plus exactement un ermitage, du moins comme le pratiquaient les saints légendaires de l’Occident chrétien, ermitage par lequel ces derniers se coupaient radicalement des hommes et de la corruption qu’ils représentaient afin de s’éprouver eux-mêmes et ce dans le fol espoir de se trouver en tête-à-tête avec Dieu. Non, la retraite de Thoreau − et c’est la première critique qui lui est adressée très fréquemment − ne conduit pas à une séparation aussi extrême. Il ne fait pas des bois qui l’entourent l’instrument d’une claustration. Il s’y retire mais ne s’y enferme pas. Au contraire, s’il y a un lieu qui pourrait lui servir de clôture, ce serait plutôt l’étang comme le montre ce passage du chap. IX, Les étangs, dans lequel il joue avec le mot Walden : « Walled-in », l’étang sur la rive duquel il s’emmure. Les bois sont pour sa retraite moins un espace fermé qu’un territoire ouvert, mesurable et toujours diversement pénétrable : un lieu fréquemment traversé.

Sa retraite pourrait néanmoins s’apparenter à ces formes de villégiature de tradition britannique qui commencèrent à se développer dans les milieux aisés au XVIIIe siècle, séjours passagers auprès de la nature qui avaient une vertu thérapeutique reconnues à l’époque : « Nous avons besoin d’être tonifiés par la nature sauvage. […] Nous n’avons jamais assez de la nature, il faut que nous nous réconfortions à la vue de la force inépuisable, de ses vastes traits de géante » (Walden, p. 360-361). Le plaisir que recherche Thoreau n’est jamais loin de ces effets « esthétiques » que les nobles écossais ou anglais se faisaient aménager dans leurs vastes domaines agricoles : de plaisants jardins aux allures négligées, artifices de sauvagerie au milieu de la campagne cultivée. Mais l’esthète américain se veut d’un goût plus radical : « Quand je veux me ressourcer, je recherche le bois le plus sombre, le marécage le plus épais, le plus interminable et le plus lugubre aux yeux du citadin. Je pénètre dans un marécage comme dans un lieu sacré, un sanctum sanctorum. Là est la force, la substantifique moelle de la Nature. » (Marcher, p. 199). La source à laquelle revient Thoreau en s’engouffrant dans les bois est d’une esthétique plus sombre, moins pittoresque, moins hédoniste aussi, que celle mise en avant dans les jardins anglais. Elle bouleverse même le paysage plus ancien des forêts. Le marécage est en effet une eau bien impure, presque malsaine, au regard des sources claires et des fontaines d’eaux vives que les romans et les histoires médiévales avaient coutume de déposer dans la partie la plus secrète des bois. Certes, chez Thoreau encore, l’eau est toujours perçue comme le véritable cœur enfoui de l’épaisse forêt. Mais là où, à l’époque médiévale, dans les récits les plus différents, les eaux jaillissantes survenaient comme de miraculeuses promesses de vie, garantie d’une existence pleinement sauvage (puisque celui qui la découvrait pouvait ainsi réellement séjourner dans les bois) ainsi que premier repère, première ébauche d’un cercle de vie dans le dédale touffu des futaies et des taillis, on se demande bien ce que cette eau stagnante peut bien contenir de substantiellement naturel aux yeux de Thoreau. On dirait que l’eau claire et transparente qui dessinait comme l’ébauche d’un jardin au cœur des forêts − fondation possible pour un lieu divin − partage à présent cette obscurité, cette opacité, dans laquelle, sous la protection ombrageuse des arbres, la nature elle-même se tient à l’écart de la ville. La transparence qui laissait passer le regard − signifiant du même coup la pureté morale et physique de l’eau − se charge maintenant d’une lourde et immobile matière qui en épaissit l’étendue au point d’arrêter justement les regards. Là où la nature se montre, l’eau ne sort plus, comme autrefois et comme sans doute ailleurs, des profondeurs de la terre ; cette eau claire et aérienne comme le ciel vers lequel elle tendait reste au contraire au plus près de ces profondeurs dont elle fait remonter les éléments les plus douteux à sa lugubre surface. Aussi, accentuant l’aspect hideux et sombre de ce coin de forêt reconnu pourtant comme la part la plus intime et la plus sacrée de la nature, confiant à son aspect plutôt repoussant le soin de marquer les limites autrement invisibles du lieu, c’est un jardin étrange qu’aime fréquenter l’infatigable marcheur. Plus que les jardins britanniques dans lesquels on ne manquait pas de bâtir une cascade factice, ou un énorme rocher, pour faire plus « sauvage », le lieu où il se ressource rappelle cette fameuse Wilderness que les premiers pèlerins protestants n’avaient pas cessé, dés leur arrivée sur les terres américaines, de reconnaître, d’étendre et d’habiter afin d’y bâtir, un jour, un nouvel Eden. Or, ce paysage, qui réactivait face à l’étendue du couvert forestier américain la perception médiévale de la forêt comme Désert, se présentait comme une terre de désolation que les élus de Dieu avaient pour mission de transformer en jardin plutôt qu’un paradis immédiatement accueillant. Temple de la nature que la forêt édifie, lieu où le philosophe peut se tenir véritablement à l’abri des regards de la ville, on se demande si ce lieu n’est pas bénéfique justement parce qu’il n’est pas un jardin pour Thoreau.

Néanmoins, elle a beau prendre des allures thérapeutiques, et même une signification religieuse, sa retraite demeure une pratique plaisante. Évoquant les autres lieux où il aurait pu s’installer avant de choisir les rives de Walden, Thoreau précise : « Les véritables agréments de la ferme de Hollowell, à mes yeux, étaient : son éloignement de tout − elle était à environ deux milles du village, et un demi-mille de son plus proche voisin… » (Walden, p. 106). Plaisir propre de l’éloignement, plaisir pris dans la distance même : nous voilà revenus au paradoxe premier. Comment Thoreau peut-il croire s’être retiré aussi loin alors qu’il est aussi proche de tout ? Comment peut-on se retirer aussi près de soi et des siens ? On ne devrait pas en douter, il s’est lui-même posé la question : « Quelle sorte d’espace est celui qui sépare un homme de ses semblables et le rend solitaire ? » (Walden, p. 133).

Je parie volontiers que notre arpenteur américain a inventé une nouvelle forme de solitude. En découvrir les modalités et pouvoir les plier à soi, voilà, pour moi, le but de cette recherche obstinée sur la philosophie sauvage. Le travail souterrain suit son cours.

La durée du séjour

Quelle fut la durée ou la temporalité propre de cette fuyante solitude ?

On le sait, elle dura formellement deux ans, deux mois et deux jours. Mais les allers-et-retours que réalisa Thoreau entre le bord de l’étang et la maison de ses parents montre assez que le type de retraite qu’il avait en vue n’avait pas chez lui l’aspect définitif d’un exil, d’un départ dont on ne reviendrait pas. Ce n’est pas vers la mort que s’avance l’infatigable marcheur. Un beau jour il part, mais sachant d’emblée qu’il va revenir. Plusieurs indices nous le montrent.

Walden, à sa manière, est une relation de voyage, un voyage dans l’ailleurs qui se trouve à côté. Et comme toute relation qu’on écrit à mesure qu’on avance, son récit se déroule, lui, sur le chemin du retour, anticipant déjà − l’appelant, le supposant − ce moment où l’on reviendra au port et où pourra alors se raconter cette histoire qui clôturera ainsi le périple pour de bon. Chaque page que l’on écrit est tournée vers ceux que l’on a laissé derrière soi, chaque page que l’on tourne donne lieu (et sens) au passage mais touche à sa fin. Le passé dont on use dans le récit de voyage n’est pas seulement celui qui tient à la simple antériorité des événements sur le moment de l’écriture, c’est le passé du voyage accompli, c’est le temps du danger éloigné, du port regagné. Voyage et récit avancent de pair mais dans un sens inverse : le premier vers le plus grand détachement du port, le second vers son rapprochement. Ainsi, l’écriture du livre qui allait donner Walden, commencée durant le séjour, bien que terminée, après de nombreuses réécritures, des années plus tard, suffirait à elle seule à montrer que Thoreau ne pensait pas y passer sa vie. Raconter, c’est vouloir revenir. Garder quelque chose du passage. Au minimum ne pas revenir les cales vides, au mieux ne plus revenir du tout tant on aura du mal encore à se dire le même. Mais il y a plus.

Sûrement qu’une retraite aussi souvent entrecoupée de retours au village paraît bien peu profitable au regard des longues retraites en forêt pratiquées par les champions (ascétiques, légendaires ou non) de la chrétienté − ou même des vacances éternelles dont on rêve pour s’échapper de notre train (de vie) ordinaire. Il n’est pourtant pas sûr, néanmoins, que ces allers et venues régulières aient réellement rompu la durée de sa retraite. Se retire-t-il vraiment de la forêt quand il se présente au village ? Sa présence fait-elle véritablement retour ? Dès le premier paragraphe de son livre, Thoreau nous donne une réponse : retorse si l’on en juge au regard de la diversité des traductions qui en ont été faites. La traduction de Germaine Landré-Augier, de 1967, donne : « Aujourd’hui, je suis revenu à la vie civilisée » ; celle, plus ancienne, de Fabulet, disait « À présent me voici pour une fois encore de passage dans le monde civilisé », enfin, celle plus récente de Brice Matthieussent dit : « À présent, je séjourne de nouveau dans la civilisation. » Quant à la version orginale, elle s’énonce : « At Present, I am a sojourner in civilized life again ». On voit d’emblée l’enjeu des traductions et ce qu’elles éclairent à travers la divergence de leurs axes. La première traduction de Walden, celle de Gallimard, en insistant sur la notion de passage, met en valeur le sens de « sojourner » qui est un occupant ou un résident provisoire, un visiteur. Celle de 1967, qu’utilisent les éditions Climats, accentue l’idée de retour. Tout tient bien sûr à ce « again » dont on aura bien voulu montrer − chez Matthieussent surtout − qu’il n’est peut-être pas une fois de plus mais une fois autre, du moins qu’il n’est pas sûr de voir dans cette répétition un retour au même, justement. Pour Thoreau, dans cette civilisation qu’il retrouve (car elle assure formellement qu’elle n’a pas changé) il ne s’agirait que d’un nouveau passage et non d’un retour. Au village, Thoreau ne rentre pas au port mais se prépare à un nouveau voyage, un nouveau séjour transitoire, et qui, pourtant, aura toutes les chances d’être bien différent. On peut venir plusieurs fois dans le même lieu sans faire le même séjour. En témoigne l’étrange passage qu’il fera en prison et l’expérience qu’il en donne : « Passer la nuit dans ce lieu m’a semblé comme un voyage dans un pays lointain que je n’avais jamais rêvé de visiter. J’avais l’impression de n’avoir jamais entendu sonner l’horloge du village jusqu’alors, ni perçu les bruits du soir. […] C’était comme si je voyais mon village natal sous un éclairage moyenâgeux… Je voyais mon village natal de beaucoup plus près. J’étais pour ainsi dire à l’intérieur. » Thoreau habite les lieux en passager sans que cela ne le retienne ou l’empêche d’épouser les points de vue que lui offre les sites avec beaucoup d’enthousiasme. Ainsi, s’il est donc de passage dans la nature sauvage aussi bien que dans la civilisation, si en chacun de ces « régions » il est un visiteur, un hôte de passage, si même revenir dans les mêmes lieux n’est pas un retour, une façon de revenir au même point, si, en un mot, dans ces visites, Thoreau effectue un voyage, alors ses allées-et-venues de sa cabane au village ne sont vécues, agies, comme des retours qui viendraient rompre sa solitude.

Au contraire, il habite si profondément et silencieusement la forêt durant son séjour, il a rompu si fortement ce lien sonore qui le mettait à portée de voix de ses concitoyens, que, les rencontrant à nouveau, il ne les perçoit plus comme appartenant exclusivement à la civilisation : « Presque chaque jour, j’allais faire un tour au village pour écouter les histoires que racontent sans cesse les bavards − soit de bouche en bouche, soit de journal en journal −, et qui, prises à doses homéopathiques, étaient aussi reposantes, à leur façon, que le bruissement des feuilles et le piaulement des grenouilles. De même que je me promenais dans les bois pour voir les oiseaux et les écureuils, de même je me promenais dans le village pour voir les jeunes gens et les hommes ; au lieu du vent dans les pins, j’entendais le roulement des charrettes. » (Walden, p. 201). Non seulement les villageois sont aussi curieux à ses yeux que la colonie de rats musqués qui se tient près de sa cabane, comme il le dit juste après, mais les sons qu’émettent les hommes équivalent aux bruits de la nature, à la musique reposante qu’elle émet. Les hommes assemblés en village appartiennent à la nature autant que les colonies de rats. Thoreau observe le monde d’un point de vue sauvage. Il a beau sortir des bois, il continue d’être dans la nature même purgée de sa sauvagerie. Il continue de regarder d’un œil sylvestre, animal, innocent (il faudra préciser le caractère de cette sauvagerie) cette civilisation qui lui paraît alors aussi naturelle que le reste. Ainsi, on se tromperait bien en disant que Thoreau, une fois installé à Walden, va à l’étang et revient au village. Car, désormais, c’est bien le bord de l’étang qui est son nouveau domicile, mieux, son nouveau site d’existence, d’appartenance, de vision. Aussi, tous les jours va-t-il au village mais revient ensuite dans sa cabane dans les bois. L’expérience de Walden est en marche, entre sauvagerie et civilisation, toutes deux appartenant maintenant à la Nature, Thoreau, habitant près du lac, vient renverser l’orientation de sa marche mais aussi de son point de vue. Un simple déplacement, même dans les parages de son ancienne demeure, suffit à provoquer ce renversement complet.

Thoreau pouvait donc tous les jours se rendre au village, sa retraite n’en finissait pas pour autant. Tant que « chez lui », ce qu’il appelle son siège, se trouvait dans les bois, alors, même au milieu du village, il se promenait encore en forêt. C’est donc la cabane, comme demeure au sens propre, qui assurait à Thoreau la continuité et l’unité de son séjour. Et c’est peut-être l’écriture de son journal, le lien complexe qu’il esquisse entre l’étang, le ciel et les pages de ce même journal, qui donnait un tout autre rythme, interne, à son séjour dans les bois.

 Le crible des bois

Point important dans l’aménagement de sa solitude : le rôle des bois. On l’a vu, Thoreau reçoit des visites dans sa cabane, croise des villageois qui se promènent dans la forêt. Et bien qu’il affirme avoir reçu plus de monde chez lui durant ces deux ans et deux mois à Walden que durant sa vie au village, la forêt joue pour lui le rôle d’un filtre, d’un crible : « Quant aux hommes, ce n’est jamais ce qui, n’importe où, manquera. […] À cet égard, ma compagnie se trouva triée si loin par mon seul éloignement de la ville. Je m’étais retiré si loin dans le grand océan de la solitude, qu’en général, autant qu’il en allait de mes besoins, seul le plus fin sédiment s’en trouva déposé autour de moi. » (Walden, p. 175) La forêt est un sélecteur, une sorte de critique concrète du commun des hommes. Ce ne sont plus n’importe quels hommes que Thoreau accepte en sa compagnie : « Les enfants qui venaient faire la cueillette des baies, des employés de chemin de fer faisant leur promenade du dimanche avec une chemise propre, pêcheurs, chasseurs, poètes, philosophes, bref, toutes sortes d’honnêtes pèlerins qui s’en venaient dans les bois par amour de la liberté, et laissaient vraiment le village derrière eux, tous ceux-là, j’étais prêt à les accueillir, avec les mots : « Soyez les bienvenus, Anglais, soyez les bienvenus ! », car j’avais été en relation avec cette race. » (Walden, Les visiteurs, p. 185-86). Certes, il y a toujours des importuns qui viennent le déranger, et parfois même des amis qui viennent le troubler dans ses méditations (voir le chapitre « Mes voisins les animaux ») mais la forêt diminue, réduit, choisit, les rencontres et la qualité des hommes. Ainsi, mesure-t-elle non seulement l’écart que Thoreau vise à mettre entre lui et les autres, dans leur ensemble, matérialisant dans son étendue et son épaisseur cette distance, mais elle calibre également la qualité d’homme, le type d’humanité, dont il accepte volontiers la fréquentation : masse végétale à la fois dense et poreuse dans lequel tous les hommes ne rentrent pas, la forêt opère paradoxalement à titre d’instrument civilisateur en amenant seulement auprès de lui seuls les plus raffinés des spécimens humains. Se constitue ainsi auprès de Thoreau une sorte d’élite ou d’aristocratie sauvage. C’est peut-être durant son voyage vers le mont Ktaadn, dans les forêts du Maine, qui l’en a dressé le portrait le plus achevé : « plus on s’enfonce dans les bois, plus on s’aperçoit que leurs habitants sont intelligents et, dans un sens, moins culs-terreux, parce que le pionnier a toujours été un voyageur et, dans une certaine mesure, un homme du monde et, de même que les distance auxquelles il est habitué sont plus grandes, son savoir est plus universel et plus étendu que celui du villageois. S’il me fallait chercher un esprit étriqué, rustre et ignare, par opposition à l’intelligence et au raffinement qui sont censés émaner des villes, ce serait parmi les habitants encroûtés d’une région rurale colonisée depuis longtemps, dans les fermes à court de ressources et envahies par l’immortelle, dans les villages voisins de Boston, voire dans la grand-rue de Concord, et non dans ces forêts au fin fond du Maine. » (Les forêts du Maine, p. 57)

Ainsi, sans élever de barrières, sans se barricader derrière des clôtures, Thoreau par l’intermédiaire de la forêt modifie la présence de l’homme, renverse le ratio d’importance entre l’espèce humaine et les autres existants de la nature. Par la rareté dans laquelle il contient son espèce, il institue une nouvelle économie ou écologie des contacts humains. N’en retenant, comme il le dit, que le grain le plus fin, le noyau le plus riche, Thoreau simplifie son humanité, c’est-à-dire cette parenté qui, qu’il le veuille ou non, le rattache aux autres de ses semblables. Il ne la rompt donc pas mais la raréfiant, il en revalorise la rencontre et vient en enrichir l’essence. Voilà sans doute pourquoi Thoreau peut-il se voir au milieu d’un océan de solitude, la lisière de la forêt subitement métamorphosée à une plage : sa prise de distance à travers les bois ne concerne pas seulement ses parents, ses amis et ses concitoyens, c’est leur humanité qui est affectée et visée par son geste, c’est à certaines formes de leur humanité (dont cette philanthropie qu’il abhorre comme beaucoup d’’autres transcendantalistes) qu’il tente d’échapper. Non pas comme un ermite misanthrope qui ne voudrait plus voir les humains mais comme un homme qui ébranle cette parenté, qui voit de moins en moins les autres hommes comme ses semblables : ce sont de nouveaux visages de l’homme qui viennent jusqu’à lui traversant les forêts, passant cette première épreuve sauvage qui n’est simple qu’en apparence. Un nouvelle image de l’homme, plus noble, qu’il peut alors lui aussi partager.

L’histoire du monde

En passant

D’aventure

Il fut un temps où les voyageurs s’émerveillaient de tant de luxe, de variété, d’abondance, ramassés dans ces lieux qu’ils trouvaient d’aventure, qu’un monde nouveau s’ouvrait à chacun, ou presque, de leurs pas. Il n’y avait qu’un monde pour contenir autant de richesses. Pour rivaliser, même en réduction, avec l’immensité du cosmos.

La loi, la raison

Chez les Grecs, nous dit-on, la loi, impersonnelle et extérieure aux désordres des hommes, mettait à l’abri la raison. Elle y trouvait son lieu sûr. Quand la raison passa-t-elle dans le monde ? Quand l’œuvre de Dieu se dédoubla : ici en ouvrage des prophètes, le livre saint, là en ouvrage de la nature, le livre galiléen. Le monde eut sa loi. Et la raison, sa nouvelle demeure. Bientôt une inversion se produisit : l’ici s’éloigna, le là s’approcha ; le monde fut désormais plus près de nous que ne l’était le livre des livres. De son abri politique, la raison se réfugia vers la science. Au milieu des écarts, des exceptions, des aberrations, elle voyagea dans la loi.

Se détendre en surface

Image

Du moment qu’on est censé, vous et moi, habiter notre corps, celui-ci ne peut plus se cantonner aux tissus et volumes du seul organisme, celui que la vie nous a donné, celui que scrutent et transpercent les médecins. Oui le corps habité s’ouvre, dès lors, à bien d’autres espaces : chambres, caves, maisons, cités, vallées, lacs. Chacun les siens. Sur la terre, dans les airs, la peau se détend, se déploie. Les limites de ce qui nous environne bougent, se déplacent, vrillent, oscillent, tremblent. Tout ce par quoi nous démêlons, filtrons et clarifions ce qui nous est devenu intérieur, de ce qui ne l’est pas, devient une peau : pellicule nouvelle. Telles sont les fenêtres, les portes, les murailles, les pentes, les plages de cailloux. Tels sont les livres aussi. Griffonnés de signes qui nous font passer outre, ou qui nous traversent. Arrivant sur les lieux de son choix, on ne dit plus, je suis là, vraiment là, où s’ouvre à mes pieds la vallée, ma vallée. Non, pour un jour, pour une nuit, pour toujours : je suis cette vallée… jusqu’au retour des glaciers.