Faire place nette

Les places libres que de nombreuses villes connaissent encore en leur centre manifestent depuis qu’elles ont été aménagées – et jusque dans l’oubli de leur fonction – le pouvoir fondateur du peuple en tant qu’il est amassé, attroupé, agrégé – espace laissé ouvertement libre à son éventuelle assemblée. Forme vide prête à l’accueil de sa possible venue. Volume urbain entretenant fictivement le souvenir, et le mythe, que le peule a été un jour assemblé. De s’y assembler pour les fêtes commémoratives, on continue de croire et faire croire qu’on répète ce jour fameux et premier de la première assemblée. S’assembler est toujours se rassembler si bien qu’on en oublie, à chaque fois, à chaque occasion, la portée décisive. Mais si les villes laissent apparaître dans la nudité de cette place vide le fondement de leur pouvoir urbain, le peuple souverain, si elles ne manquent pas non plus d’appeler aux rassemblements festifs, elles abandonnent le plus souvent la place du peuple aux passants dispersés et pressés qui vaquent à leurs occupations sous le regard indifférent des hautes fenêtres de l’hôtel de ville

Nous le savons – ou si nous ne le savons pas, il nous faudra bien l’apprendre – le transfert de souveraineté qui s’est produit du prince au peuple ici et là en Occident dissimulait une ruse. Car jamais un peuple ne saurait se présenter à quiconque en personne ; jamais un peuple ne parviendrait, même une fois, à se rassembler, à s’assembler de façon telle qu’un jour on puisse dire : « voici le peuple, il faut lui obéir ». La foule assemblée, sur une place ou ailleurs, est toujours divisée, diminuée, mutilée, absente ou manquante à elle-même. Tout le peuple ne peut jamais se trouver, ici ou même là. Il est toujours absent car toujours à venir. Nous sommes encore dans l’attente de ce grand événement.

Mais un autre se prépare et d’autres sont déjà en cours. Ne pouvant faire peuple, les insurgés, les insoumis, les dissidents, les rebelles, les indisciplinés, les intraitables ont depuis longtemps trouvé un expédient : il suffit de faire masse si l’on ne peut faire tout. Encore faut-il ne plus vouloir faire peuple en faisant cela. Car une masse – même conséquente – s’opposant à son gouvernement, à ses représentants, manque encore le peuple si elle prétend l’incarner. Elle s’échine à réaliser un idéal d’unanimité, à surmonter le défi de réunir tout le monde, alors même que cette épreuve a été rendue justement politiquement nécessaire du fait d’être rigoureusement impossible à réaliser. Nous rêvons encore de grève générale. Nous jubilons à l’appel de « tout le monde dans la rue ». Nous rêvons de défaites. L’unanimité, comme la recherche du plus grand nombre dans les grèves ou les manifestations (qui en sont les formes approchées) sont des voies d’échec constitutionnellement programmées. Combien de temps allons-nous encore essayer de répondre à cette voix qui nous dit : « Je suis élu, je suis le peuple. Vous qui me contestez, vous qui me résistez, conduisez devant moi l’ensemble de la foule, l’ensemble des citoyens, et je cèderai, bien volontiers. » Voilà en substance le discours auquel on cherche à répondre en se réunissant en nombre. Il faut non arrêter de seulement répondre mais il faut aussi arrête de compter ou le faire autrement.

Il y a d’autres manières, en politique démocratique, de compter pour quelque chose. Le peuple ne vient jamais en majesté mais toujours les membres divisés, la langue fourchue, le corps monstrueux. Personne et même ces populistes que ceux qui craignent la foule désignent de ce nom, ne verront le peuple présent. Il ne se trouve qu’en se perdant, ne s’avance qu’en se retirant : toujours une part qui manque, jamais au complet. C’est aujourd’hui un zombie pourrissant qui se désagrège au fil de son mouvement. Il y eut un moment, mais est-ce encore le nôtre ?, où l’on se mit à compter différemment. Le nombre comptait mais à l’envers. Il n’y avait de véritables peuples que sous les figures des minorités agissantes, des avant-gardes, des groupuscules. Ils faisaient tout d’être si peu. Le petit nombre était leur force. Il suffisait de peu pour faire un monde. Invention capitale : rabaissement radical du seuil de représentativité politique. On ne cherche plus à se rapprocher du tout, à se mesurer à sa très utile transcendance, on ne désire plus revêtir ses grandiloquentes apparences de peuple-dieu (on privilégie moins certains épisodes révolutionnaires), on totalise à force d’être différents. Politique de la dissidence, de la dissemblance – et qui n’a rien à voir avec un éclatement des individualités. On commence, au contraire, par se désassembler pour se regrouper autrement. On s’individue à plusieurs, à commencer par soi. Que sont aujourd’hui, dans les rues, quittant la manifestation, la parade, la marche ou le stationnement de la grève, les cortèges de tête ?

Peut-être cette ruse de la représentation a-t-elle déjà été déjouée sur d’autres continents ? Ces femmes qui, en Argentine ou au Chili, exigent la reconnaissance de leurs morts, portant et refusant leur absence à la fois niée et instituée par l’État, ces femmes et  ces hommes qui refusent de faire le deuil, nous montrent comment un peuple peut encore se manifester sans avoir pourtant à se donner en son entier, en son intégrité. Peut-être les photos des disparus rendent-elles leur présence suffisante du point du vue politique ? Faudrait-il, alors, comme on l’a toujours fait en histoire, compter sur les morts et la force d’actualité de leur absence pour faire peuple vraiment ? Faire encore appel à des fantômes ?

Bad Company

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L’invention d’une solitude #3

Dans les nombreux exemples que donne Thoreau de l’incommunicabilité humaine ordinaire, il est assez surprenant de voir que c’est autour du son, de la parole, de la voix que celle-ci se manifeste le mieux. Comme je l’ai déjà souligné, il apparaît clairement que le langage, pour lui, à tout le moins son usage le plus courant, éloigne les hommes plus qu’il ne les rapproche –et sans doute dissimule cette distance par les échanges qu’il permet. Une telle expérience a de quoi surprendre.

Une longue tradition, en effet, considère la voix comme une modalité fondamentale de présence d’un homme à un autre. La voix qui entre eux circule, qui les enveloppe, je dirais même qui les appelle (l’oreille est physiologiquement organisée pour entendre de façon optimale les fréquences vocales) ; cette voix qu’ils transportent et font porter autour d’eux – et ce quelles que soient les significations qu’elle emporte avec elle – apparaît comme un irréfutable support et vecteur de relation entre les hommes. Comment pourrait-on nier qu’il existe un lien vocal, unilatéral, bilatéral ou multilatéral peu importe, qui relie les humains et qui rend possible leur association ? Je ne crois pas que Thoreau nie l’existence de cette relation mais qu’il nous permet, par son regard décalé justement, de mettre en évidence un lien si fameux et si discret entre les hommes qu’on a tout bonnement oublié qu’il déterminait et définissait une forme très particulière d’association et non le modèle de toutes : il s’agit de l’Entente. L’Entente, c’est cette modalité d’association qui rapporte les hommes en passant à la fois en-deçà et au-delà de leur parole : en-deçà puisqu’il suffit que les hommes soient à portée de voix et capables d’audition, comme le soulignait Thoreau, pour donner l’impression de s’entendre (leur coexistence même sans un mot prononcé pourra alors valoir société) ; au-delà, puisqu’il faut que les uns les autres manifestement se parlent pour que l’entente, au sens d’une compréhension réciproque, d’une intelligence commune, donne l’air de se réaliser. De ce premier silence dans lequel serait audible à chacun l’élévation d’une voix, vers celui qui marque la coïncidence muette ou l’accord tacite des paroles comprises, se déploie un élément sonore, acoustique et verbal, dans lequel les hommes ont trouvé depuis longtemps un moyen de se lier.

Or Thoreau, comme on vient de le dire, insiste pour montrer à quel point les rapports d’entente ne rapprochent pas les hommes mais au contraire les éloigne. Cette voix invisible qui fait corps avec eux, qui joue les intermédiaires pour eux, qui prolonge leur être physique au dehors, ne les relie pas – ou plus – sur le plan moral. Leurs esprits ayant apparemment déserté ou fortement délaissé leur gesticulation verbale, les humains semblent séparés d’eux-mêmes du fond même de leurs âme.

Aussi l’entente de cette voix qui, avant la mutation téléphonique, impliquait que les corps qui en étaient émetteurs et récepteurs fussent placés dans une proximité telle que contact et vision en étaient permis (même si des obstacles se dressaient entre eux qui les empêchaient effectivement de se voir et de se toucher), cette entente, considérée en Occident comme éminemment humaine (en ce qu’elle ne concernait que l’homme, en ce qu’elle était censée être un moyen exemplaire de le maintenir uni, en ce qu’elle rapportait ce qu’il y a de plus haut et de plus bas en lui) n’apparaît plus comme un fondement, ni même comme une forme majeure ou privilégiée de lien social. L’entente, telle que l’expérimente Thoreau à Concord, n’est plus le fond et la figure matérielle spontanée des relations sociales humaines. Son existence pose problème.

Ceci nous permet de comprendre pourquoi Thoreau, bien que paraissant s’écarter de la société en général, du moins de la société de son village, ne s’en éloigne que verbalement en réalité. Le rapprochement physique des hommes, leur rassemblement réglé sur la portée de la voix, ne constitue en effet qu’une association nominale à ses yeux, ou plutôt ses oreilles : « Obéissant à un instinct de leur nature, les hommes ont installé leurs cabanes, planté du maïs et des pommes de terre, à portée de voix les uns des autres. Ils ont ainsi formé des villes et des villages, mais ils ne se sont pas associés, ils se sont simplement réunis, et le mot société n’a signifié qu’une réunion d’hommes. » (Mars 1838, in H.D. Thoreau, Journal, 1837-1840, Finitude, 2012, p. 52. Notes pour sa conférence sur la société). Même à portée de voix, l’association par l’entente n’opère pas. Transportant et appliquant sa distinction du physique et du moral à l’échelle d’une population, et non plus seulement à celle de deux individus, Thoreau fait apparaître, dans un geste analogue à celui que réalisait les philosophes-avocats du contrat social, deux plans tout aussi distincts dans les ensembles humains : celui de l’agrégation – les formes de coexistence spatiale et temporelle entre humains, les modalités de groupement et de distribution de leurs corps et de leurs traces, ce que certaines sociologies analyseront sous le titre de physique sociale – et celui des liens proprement dit : de voisinage, d’échange, de filiation, de commandement, de reconnaissance, de solidarité, etc. – une société quelconque enveloppant nécessairement les deux niveaux. Or, là où les théoriciens du contrat social s’attachaient à montrer que tous les groupements humains ne faisaient pas nécessairement société, que seules des conditions faisant valoir un rapport d’obligation entre eux comptaient comme association (cette nécessaire clause juridique réduisant ainsi quantité de multitudes humaines au rang de foules sans ordre) ; là où les sociologues discuteront des rapports à établir entre les modalités de groupement des hommes et les relations qui s’y observent (renversant parfois l’ordre hiérarchique entre les deux niveaux), Thoreau ne distingue dans les villes et les villages qu’une réunion d’hommes. Il ne voit de société qu’au sein de relations rares, empreintes d’une proximité morale et spirituelle si subtile, qu’elles s’inscrivent dans la toute aussi longue tradition de l’amitié comme seule société véritable. Aussi n’est-ce pas des hommes en tant que tels, ni de leur société que Thoreau s’éloigne, mais de quelque chose de plus immédiat encore, de plus frontal : la compagnie qui les unit.

La compagnie des hommes

Il nous aura fallu emprunter cette voie oblique – celle des écarts qui se font jour parmi les hommes – pour que nous apparaisse, dans une découpe un peu plus franche, de quoi Thoreau s’éloignait précisément : ni l’homme en général, ni l’homme en société, mais sa compagnie. De nombreux passages signalent ce fait. Ne dit-il pas que de ces hommes, bien « souvent, la compagnie ne vaut pas grand-chose. » (Walden, chap. V, pp. 166-67) ? Qu’être « en compagnie, même avec les meilleurs des hommes, est bientôt lassant et dégradant » (Walden, chap. V, p. 165-166) ? Que parfois, quand il en a « assez de la compagnie des hommes et de leurs commérages », il part plus loin vers l’ouest « vers des parties de la commune encore moins fréquentées » (Walden, Les étangs, p. 209) ? On notera la récurrence du pluriel pour parler de l’homme. Car cela marque assez nettement que le natif de Concord n’était pas capable d’accepter bien longtemps cette forme de coexistence collective si ordinaire pourtant parmi ses semblables. Cela montre aussi, comme nous venons de le suggérer, que ce n’était pas la compagnie de l’homme lui-même qui lui posait problème mais sa modalité que nous dirons plurielle pour ne pas préjuger de nuances éventuelles dans sa sensibilité aux différentes formes de groupement ou d’agrégation entre les hommes. L’homme isolé ne lui fait pas du tout le même effet : « J’aime être seul. Je n’ai jamais trouvé de compagnon qui fût d’aussi agréable compagnie que la solitude. » (Walden, chap. V, p.165-166). Être deux tout en continuant d’être seul, être en compagnie de soi plutôt qu’être en compagnie des autres, diminué au sein de leur unité collective : voilà les mathématiques sociales dans lesquelles « raisonne » Thoreau.

D’où le fait que parmi les nombreuses tentatives de réforme de soi auxquelles a données lieu le mouvement transcendantaliste, tentatives qui visaient la constitution de communautés, du moins de collectivités d’existence et de subsistance, Thoreau qui, par son geste appartenait indéniablement à ce mouvement, ne pris jamais part, véritablement, à ses expériences. Il séjourna bien quelques temps ici ou là, à titre d’invité, quand il était en route ou bien de retour d’un voyage. Il continua d’être informé des péripéties, échecs comme réussites, de cette fabrique sociale grâce à ses connaissances les plus proches nombreuses à avoir tenté le coup d’une autre vie. Mais il refusa, comme d’autres, Emerson par exemple, la proposition du couple Ripley, à l’origine pourtant du Transcendantal club, qui l’invita à participer à l’aventure de Brook Farm, communauté fondée dans la mouvance fouriériste à West Woxbury, près de Boston, en avril 1841. Pas de rejet en bloc, donc, ni épidermique, pas de prise de distance appuyée vis-à-vis de ces expériences, mais une préférence, voire un dégôut prononcé pour cette vie à plusieurs : « Quant à ces communautés, je crois que je préfèrerais rester dans la salle des célibataires en enfer que de prendre pension au paradis. » (cité in Gillyboeuf, H. D. Thoreau, le célibataire de la nature). Thoreau ne crut jamais nécessaire, ni même possible sans doute pour lui, d’accomplir sa vie dans un tel environnement. La tâche d’élévation constante qui était la sienne (et celle a priori de tout le mouvement) ne pouvait se réaliser dans un tel cadre pour lui.

Qu’y avait-il alors de si difficile à supporter dans la compagnie des hommes selon lui ? Un passage de Walden nous permettra de fournir quelques réponses : « Nous nous rencontrons à intervalles très rapprochés sans avoir eu le temps d’acquérir aucune valeur nouvelle les uns pour les autres. Nous nous voyons aux repas trois fois par jour, et redonnons aux autres à goûter de nouveau de ce vieux fromage moisi que nous sommes. Il nous a fallu convenir d’un certain ensemble de règles appelées étiquette, politesse, afin de rendre ces rencontres fréquentes tolérables, et de n’en pas venir à la guerre ouverte. Nous nous rencontrons dans les bureaux de poste, dans les réunions mondaines et au coin du feu, chaque soir ; nous vivons les uns sur les autres, nous nous barrons mutuellement la route, nous nous heurtons en passant, et il me semble que nous perdons ainsi notre respect pour les autres. Il suffirait certainement de relations moins fréquentes pour tout ce qu’il y a d’important et de cordial à communiquer à autrui. […] La valeur d’un homme n’est pas dans sa peau, pour qu’il faille le toucher ! » (Walden, chap. V, pp. 166-67) De cette critique des rapports qui ont cours parmi les habitants de Concord, critique que Thoreau s’adresse aussi à lui-même, peuvent être dégagés plusieurs des points de repères à partir desquels il perçoit cette lassante et fatigante compagnie.

L’homme-monde

On remarquera tout d’abord que les hommes sont donnés les uns aux autres dans une forme de présence plus temporelle que spatiale, une présence que mesure la fréquence des rencontres. Plus la durée entre deux rencontres est faible, plus la présence humaine augmente – l’homme finissant, à la limite, et sans même s’entourer d’un amas d’objets techniques, par devenir une forme d’environnement pour l’homme, un monde continûment humain qui dissimule la nature ou le dehors : « L’homme n’est pas né d’emblée dans la société – à peine est-il au monde. Le monde qu’il est cache pour un temps le monde qu’il habite. » Mars 1838, in H.D. Thoreau, Journal, 1837-1840, Finitude, 2012, p. 50 (extrait de sa conférence sur la société). L’homme qui se rapporte à lui-même sous une haute fréquence devient un monde pour lui-même. Il ne peut presque plus rien voir ni entendre d’autre que lui. D’où le fait qu’il peine à sortir de lui-même, qu’alors même qu’il se tient « dans l’angle d’un mur de plomb », comme Thoreau dans sa cabane près de l’étang, il sente encore son souffle changé en un son de cloche : « Souvent, dans le calme, au milieu du jour, mes oreilles saisissent un tintinnabulum confus venant du dehors. C’est le bruit de mes contemporains. » (Walden, p. 373). Les travaux d’histoire d’Henri Corbin nous ont assez sensibilisés à ces menues descriptions pour comprendre que l’horizon sonore marqué par ces cloches – carillonnant du sommet des églises ou du haut du beffroi – définissait probablement plus que les invisibles limites du village pour Thoreau : elles signalaient surtout la disparition, soudaine ou progressive, de la présence massive et familière de l’homme. Non pas, donc, son absence radicale ou totale, vu que la perception de ce bruit confus, dans lequel il reconnaissait les conversations futiles de ses concitoyens, démontrait qu’il appartenait toujours au cercle des hommes, mais une présence devenue rare, incertaine, du moins intermittente et irrégulière. La rencontre avec l’homme redevenue un événement remarquable plutôt qu’une sempiternelle compagnie – présence paraissant durer depuis la nuit des temps et pour toujours. Aussi pour Thoreau, les cloches purent sonner le rappel, avertir les hommes qui, comme lui, s’étaient déjà trop s’éloignés du village, même leur claironner aux oreilles qu’il était temps de rentrer : pendant plus de deux ans il ne répondit pas. Sa première réponse fut « Histoire de moi-même », cette première conférence donnée aux villageois en septembre 1847, juste avant son départ, et qui allait devenir le début de Walden.

L’homme entrave

On remarquera ensuite que si la proximité inter-humaine se donne principalement sous un aspect temporel, elle donne lieu malgré tout à un certain nombre de relations spatiales : rapports de promiscuité (les hommes s’entassent les uns sur les autres), rapports d’obstruction (les uns devant les autres) et d’opposition (les uns contre les autres). Toutes formes de contact extrêmement appuyés qui ne laissent que peu d’espace libre entre les hommes (ni devant, ni derrière, ni même sur les côtés), ni beaucoup d’interstices pour passer outre leur présence – le point de vue qu’occupe régulièrement Thoreau dans la mise au point de ses critiques étant celui d’un homme libre de ses mouvements, libre de déambuler, autrement dit le regard d’un marcheur. Si l’homme peut donc être un monde, ce dernier a vite fait de l’y enfermer tant chacun apparaît pour l’autre tel un mur, un plafond, une enceinte qui retient chacun en lui-même. L’homme, de par cette seule forte présence, et sans même aucune action particulière, est une véritable entrave pour l’homme. Une irréductible réalité. Un donné imposant. Aussi un groupe humain, et en raison même de cette intense fréquentation de ses membres, pourrait être défini au sens propre comme un espace dense et ramassé sur lui-même : un obstacle élevé devant l’homme sur la route du dehors ; une limite posée à l’expérience du non-humain qui l’entoure et le traverse.

D’où peut-être cette rudesse que Thoreau affectait dans ses relations avec les autres, selon bien sûr le témoignage de ses contemporains, et qui n’avait d’égale que la dureté, voire la brutalité, qu’il ressentait et percevait dans leur présence quotidienne. Et en effet, aux yeux de cet homme de la nature, il ne fallut pas moins que la fixation d’un certain nombre de règles – que nous dirions sociales, sans doute, mais qu’il est bon de garder sous le nom de civiles pour marquer l’existence et l’importance de ce thème « civilisateur » chez Thoreau – pas moins, donc, que l’invention de règles de « politesse » ou d’« étiquette » pour que cette proximité aussi charnelle qu’éprouvante ne donne pas lieu, non à un simple conflit mais à une guerre. Mouvement de la guerre vers la paix : ce que Thoreau refuse de voir comme de véritables principes d’association entre les hommes mais plutôt comme des formes de regroupement ou de réunion, conserve néanmoins les fonctions traditionnelles d’une société : faire des hommes qui sont ennemis des amis ; longue fidélité à son rôle antique d’alliance. Seulement, chez Thoreau, l’action reconnue aujourd’hui au fait social est dévolue à une forme de civilisation minimale et seconde qui, loin d’adoucir et de polir les rapports de co-présence entre hommes – le supplice permanent de leurs contacts réguliers – en évite seulement les conséquences. L’écart qu’elle maintient entre eux, ces salutations à distance qui desserrent l’étau du contact, ces formules qu’on répète pour éviter que les inévitables rencontres ne froissent, ne diminuent pas l’empire du contact, elle en atténue les effets. Thoreau étend la présence palpable de l’homme bien plus loin que la « sphère » du simple contact tactile. La valeur de l’homme, comme il le dit, a beau ne pas se trouver au niveau de sa peau, à la superficie de cette carcasse « innaturelle » (Sept jours sur le fleuve) qu’il occupe, il existe encore un contact visuel et sonore aussi tangible qu’un coup porté par les mains : « La phrase : « Il me décrocha des regards acérés comme des dagues » est on ne peut plus vraie et dit bien ce qu’elle veut dire, car le premier modèle, le prototype de tous les poignards, a dû être un regard. Il y a d’abord eu le regard de Jupiter, puis sa foudre ardente, les tridents, les lances et autres javelots, et pour finir, à l’usage du particulier, on a inventé les dagues, les criss, etc. C’est un miracle que nous puissions marcher dans la rue sans être blessés par ces armes fines, brillant de mille feux, car un homme peut tirer d’un coup sa rapière ou bien, sans qu’on le remarque, la porter dégainée. Et il est rare qu’on y fasse vraiment attention. » (Sept jours sur le fleuve, Fayard, p. 71) Ce n’est pas seulement une menace de déchirement qui plane à l’horizon de tous les contacts humains, même les plus anodins, c’est un mal bien réel dont les hommes évitent seulement les irréversibles dommages en se protégeant derrière leur civilité. Tout les passants dans la rue ne sont pas blessés d’être vus mais les regards y lancent tout de même leurs couteaux meurtriers. Dans une étrange traversée du village racontée dans Walden, un voyageur passant dans la rue entre deux rangées de maisons est comparé à ce marin coupable qui se voir condamné pour sa faute à passer au milieu des deux rangées que l’équipage a formées pour mieux lui administrer au passage, de part et d’autre, un coup de baguette.

On dira peut-être que cette description de la façon dont coexiste les hommes concerne surtout, voire exclusivement, la vie prétendument oppressante des villages ; que Thoreau oppose à sa façon ce que les sociologues articuleront plus tard comme l’opposition entre communauté et société. On y retrouve, en effet, ces rapports de contiguïté et de voisinage qui ont été, surtout au XIXe siècle, la marque dépréciative de la sociabilité villageoise. Le fait d’être toujours sous le regard des autres, ou d’être continuellement, et pour un rien, le sujet possible de leurs conversations, n’est bien sûr pas sans rapport avec le sombre tableau que brosse Thoreau – de même que la mauvaise opinion que de nombreux habitants de Concord gardèrent de lui après qu’il ait mis accidentellement le feu à une partie du village. Mais si son appréciation de la compagnie des hommes se réduisait effectivement à son vécu personnel, l’étonnant serait alors dans la réaction qu’il en a « proposée ». Car à la différence de la route suivie par des millions d’hommes de son siècle, Thoreau ne fuira pas la vie communautaire pour aller vivre en ville ou à ses abords – dans une cabane parfois tout aussi rudimentaire d’ailleurs – mais se réfugiera au contraire dans les bois : mouvement apparemment régressif, ou du moins opposé au sens de l’histoire, mais dont on sait qu’il renoue au moins symboliquement avec l’épopée pionnière de la frontière sauvage. L’espace théologico-naturel de la Wilderness, pour se protéger de l’excessive présence des hommes, vaut mieux, semble-t-il, qu’une civilisation dérisoire : on y reviendra. Dans tous les cas, il semble que si, bien entendu, la façon dont Thoreau ressent la compagnie des hommes s’appuie, même s’ancre, dans le quotidien de cette bourgade qu’il n’a que de rares fois quittée, elle dépasse néanmoins son cadre étroit. Ce nous dont il fait le sujet aussi bien des rencontres que des marques d’irrespect, ce we dans lequel il s’inclut, n’englobe peut-être pas l’ensemble de l’humanité, il désigne de fait, cependant, les hommes assemblés. Même les habitants de la légendaire Concord, légendaire pour s’être fondée sur une soi-disant paix juste entre Européens et Indiens, n’auraient pas pu mettre au point à eux seuls cette civilisation qui allait rendre possible une coexistence durable entre les hommes. C’est pourquoi cette compagnie que Thoreau ne supporte guère concerne aussi bien les hommes et les femmes regroupés en communautés utopiques – comme ce phalanstère auquel participeront certains de ses amis dont le poète et écrivain Richard Hawthorne qui en tirera son roman The Blithdale Romance – et qui sont prêts pourtant à changer la face de l’homme, que ceux qui, sans se demander pourquoi ni comment, se réunissent en villes et villages en acceptant ce sort passivement. À partir d’un petit village – Concord, au milieu du siècle, accueillait autour de 2000 habitants – Thoreau ne jetait pas un regard au-delà, vers l’humanité toute entière, il mettait au jour dans le quotidien, c’est-à-dire l’expérience répétée des interactions, le sort de l’homme assemblé ou rivé à lui-même. La pénible compagnie de l’homme réside dans la façon dont, étalant sa présence, il finit par se faire obstacle à lui-même.

La grandeur de l’homme

On remarquera enfin comment ce thème si majeur, chez Thoreau, de la perte d’humanité s’articule à la fréquence des rapports que les hommes entretiennent entre eux. Se voir régulièrement pour des êtres humains est peut-être le signe, à leurs yeux, de la haute valeur qu’ils accordent à leur présence respective, elle témoigne au contraire, selon lui, d’un irrespect majeur vis-à-vis de leur propre dignité. Si la personne n’a pas eu le temps de se renouveler d’une rencontre à l’autre ; si elle n’a pas connu, dans l’entre-deux, d’expérience assez enrichissante pour se montrer sous un nouveau jour, son humanité se dégrade. Elle apparaît dans le même état de décomposition avancé que ce fromage que Thoreau choisit de prendre pour aperçu rapide de ce processus emportant inéluctablement le corps. Cette déshumanisation des hommes que nous avons déjà rencontré à propos de la considération des corps et de leurs distances est fondamentale dans le dispositif d’isolement que met en place Thoreau. L’élévation de soi qui constitue la tâche philosophique pratique à laquelle sans cesse il se voue – du choix de son activité de subsistance à celle de ses loisirs – y est directement liée. Les hommes, pour diverses raisons, mais pour le motif essentiel qu’ils deviennent esclaves des choses et des activités qui les entourent, se transforment fréquemment sous la plume de Thoreau en brute ou en bête : « Je pense souvent que les hommes ne sont pas tant les gardiens des troupeaux que les troupeaux ne sont les gardiens des hommes, tant les premiers sont les plus libres. » (Walden, p. 78) L’homme a certains devoirs vis-à-vis de son humanité, autrement dit de sa liberté, qui, s’il les néglige, le rabaisse rapidement au rang des êtres qu’il méprise – les animaux domestiques par exemple – ou le ravale au rang de ces choses qu’il place imprudemment au-dessus de lui-même : « Habillez un épouvantail avec votre dernière chemise, tandis que vous-même restez à côté, sans chemise, qui ne saluerait plutôt l’épouvantail ? » (Walden, p. 43)

Ainsi de ces étranges considérations sur la nourriture qu’on offre à son prochain en le voyant trop souvent se dégage une éthique implicite du mouvement vers autrui. Tant qu’un homme n’est pas capable de montrer une autre face de lui-même, une face aussi neuve, aussi vive, aussi fraîche, qu’un nouveau printemps : il vieillit, se délabre, se meurt, au moins sous le regard des autres. Aussi est-il nécessaire, à moins de vouloir infliger en permanence ce triste spectacle, de reculer, de retarder la prochaine rencontre, d’en ajourner le moment si l’on est pas prêt. Une si haute fréquence de rapports, telle que la connaît la sociabilité ordinaire, supposerait, pour n’être pas aussi affligeante, une perpétuelle et véloce régénération de chacun.

Or, il est évident pour Thoreau que ce n’est guère le cas à l’époque où il vit. Il en voit la preuve dans ce qui semble pourtant montrer le contraire, c’est-à-dire dans l’attachement de ses concitoyens aux nouvelles qui sont données par la presse ou qui leur arrivent par la poste ou le télégraphe. Les passages sur les nouvelles techniques de communication sont nombreux dans ses textes. On en trouve même au sein de ses poèmes.

Le vent d’ouest entra lourd

Du faible vacarme du Pacifique,

Notre courrier du soir, rapide à l’appel

De son ministre des Télécommunications ;

Porteur de nouvelles de Californie,

De tout ce qui s’est passé depuis le matin,

Ce qui agite le petit monde des bruyères et des fougères

D’ici au lac Athabasca.

Sept jours sur le fleuve, Fayard, p. 183

Tout une partie du chapitre huit de Walden, intitulé The Village, est également consacrée à ce thème. Concord apparaît en effet à Thoreau comme une grande salle de nouvelles, a great news room. Prenant un regard de naturaliste assez distancié, il décrit son village et les mœurs qui y sont pratiquées à la manière d’un organisme étrange dont les organes vitaux seraient l’épicerie, le bar, etc., et dont les boyaux, en quelque sorte, seraient cette multitude d’hommes qui s’alimente essentiellement du flot de nouvelles qui lui arrive de l’extérieur. Les hommes seraient ainsi comparables à des moulins broyant indistinctement tous les potins qui leur parviennent – autre forme de déshumanisation qui voit les hommes réduits à leur fonction – et assimilant de ce fait, humour appuyé de Thoreau, la parole quotidienne des villageois à du vent. Le langage dont se nourrissent et que s’échangent les gens du village ainsi ramené à son insignifiance – de l’essentiel des hommes et du monde, il ne dit plus rien –, ne reste plus en son pouvoir que des vertus physiques. Comparables pour certains à un vent d’été dont Thoreau suppose qu’il doit ainsi les réchauffer, ces nouvelles, pour d’autres et selon lui sans doute pour la plupart, doivent plutôt agir à la manière d’un gaz dans le genre de l’éther, substance invisible qui les insensibilise et qui surtout, en les anesthésiant, rend possible l’absorption de ces nocives paroles indigestes. On ne fera pas l’injure à ceux qui connaissent un peu d’histoire de croire que Thoreau fut une sorte de précurseur de la critique des médias – comme si l’arrivée de nouvelles formes de communication n’avait pas, dès le début, suscité critiques, doutes ou rejets – on remarquera seulement qu’il voit dans cette nouvelle communauté qui s’opère autour des news, à la différence de ces communautés qui se formaient autour du livre (que ce soit la Bible ou la Constitution) une diminution de la valeur des hommes. Décadence aurait dit Nietzsche : étiolement de cette vie instinctive qui a justement pour fonction de sélectionner avec la plus extrême rigueur ce qui est bon et mauvais pour soi. Or, c’est justement cette avidité que Thoreau voit d’un mauvais œil, cette faim de nouvelles qui s’opère sans discernement et donc sans goût : « Étant en général au grand air, ils entendaient tout ce qui passait dans le vent » (Walden) C’est ce même non-respect de soi qui se manifeste dans l’abandon auquel on se livre quand on donne à goûter aux autres sa compagnie moisie comme un vieux fromage. Thoreau en appelle à la nécessité d’une certaine finesse, d’un certain raffinement dans l’appréciation des rapports que doivent entretenir entre eux les hommes : une forme de « civilisation » de la sensibilité à l’homme. Hors de ses dispositions, l’homme en présence de lui-même, l’homme acceptant cette présence massive, envahissante et pénible sans y voir un problème, perd son humanité. L’homme assemblé, l’homme vivant en groupe avec ses semblables, est fatalement un moindre homme.

Rebroussement

En se penchant d’un peu près sur la façon dont Thoreau qualifie la présence des hommes lorsqu’ils vivent ensemble, on aperçoit mieux ce qu’il cherche à mettre à distance. Moins la compagnie en général de l’homme comme nous l’avons vu – comme s’il était empreint d’une féroce misanthropie – que cette tendance que ces derniers ont, une fois assemblés, à produire un monde exclusivement humain : un monde qui, non seulement vous coupe de tout autre rapport à l’être, mais appauvrit également l’être de l’homme, pour tout un chacun. Par conséquent, ce n’est pas toute sorte de présence humaine qu’il écarte mais ces rapports quasi permanents, contraignants, étroits, brutaux presque, qui caractérisent la vie collective.

Aussi, ne faut-il pas se méprendre quand on lit une phrase comme celle-ci : « J’ai constamment de la compagnie chez moi, surtout le matin lorsque personne ne vient me voir. » (Walden, p. 167), tant l’humour et le goût de Thoreau pour les renversements de valeur y sont convoqués. S’il insiste ainsi pour dire qu’il n’est jamais seul même en l’absence d’autres hommes, ce n’est pas pour se féliciter d’en être totalement privé, même provisoirement, c’est au contraire pour montrer : d’une part, qu’il n’y a pas de compagnie uniquement avec eux mais également avec soi, avec les arbres, les animaux, l’étang, etc. ; d’autre part que même s’il y avait quelques hommes qui passaient près de sa cabane, sa solitude n’en serait pas entamée. C’est d’être délivré de la présence systématique des hommes qui réjouit Thoreau, c’est-à-dire de l’avoir rendue plus ténue, plus rare, plus fortifiante aussi : en aucun cas le fait de la voir supprimée purement et simplement. C’est à donner ou redonner à cette présence sont statut d’événement qu’il s’emploie : diminuer les fréquences, briser les constances, desserrer les continuités, exploser les masses, plutôt que d’annuler ou faire disparaître celle-ci complètement et définitivement.

Nous verrons comment.

Un marécage de pensées

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Une histoire positiviste nous raconterait probablement comment l’anthropologie se décida un jour, un beau jour de grand soleil, à mettre de côté cette idée d’homme sauvage qui lui barrait depuis trop longtemps la route vers la scientificité qu’elle avait toujours convoitée. L’homme débarrassé de cet affreux masque, elle allait pouvoir enfin accéder à son domaine d’expérience et prendre sereinement possession de ses richesses factuelles – toute sa diversité. Malheureusement, celui-ci eut la fâcheuse tendance, à la façon d’un fantôme hilare, de sans cesse revenir d’où on l’avait chassé. Peut-être, alors, celui-ci ne s’en était-il jamais vraiment allé ? Peut-être n’avait-il jamais été banni effectivement de la cité, repoussé par ses savants dans les marais morbides de l’exotisme et de l’ethnocentrisme trompeurs ? Alors, finalement, le sauvage des anthropologues ne serait-il pas très peu sauvage envers eux ?

L’espace qu’il définit, en tout cas, me semble encore former le sol sur lequel bon an mal an leur science s’établit ? Et loin d’être le préjugé naïf d’une anthropologie spontanée ou même l’une des catégories suprêmes de la pensée occidentale, le sauvage me paraît composer le paysage premier dans lequel une certaine anthropologie, jusqu’ici, est venue déposer et disposer de ses concepts. Forêts, déserts, plages et friches, sommets et abîmes, ont été et sont encore les lieux communs, du monde occidental, dans lesquels les penseurs de l’homme ont forgé leur regard et trouvé leurs idées. Le font-il ailleurs aujourd’hui ? Et si oui, dans quels marécages honnis ?