Un marécage de pensées

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Une histoire positiviste nous raconterait probablement comment l’anthropologie se décida un jour, un beau jour de grand soleil, à mettre de côté cette idée d’homme sauvage qui lui barrait depuis trop longtemps la route vers la scientificité qu’elle avait toujours convoitée. L’homme débarrassé de cet affreux masque, elle allait pouvoir enfin accéder à son domaine d’expérience et prendre sereinement possession de ses richesses factuelles – toute sa diversité. Malheureusement, celui-ci eut la fâcheuse tendance, à la façon d’un fantôme hilare, de sans cesse revenir d’où on l’avait chassé. Peut-être, alors, celui-ci ne s’en était-il jamais vraiment allé ? Peut-être n’avait-il jamais été banni effectivement de la cité, repoussé par ses savants dans les marais morbides de l’exotisme et de l’ethnocentrisme trompeurs ? Alors, finalement, le sauvage des anthropologues ne serait-il pas très peu sauvage envers eux ?

L’espace qu’il définit, en tout cas, me semble encore former le sol sur lequel bon an mal an leur science s’établit ? Et loin d’être le préjugé naïf d’une anthropologie spontanée ou même l’une des catégories suprêmes de la pensée occidentale, le sauvage me paraît composer le paysage premier dans lequel une certaine anthropologie, jusqu’ici, est venue déposer et disposer de ses concepts. Forêts, déserts, plages et friches, sommets et abîmes, ont été et sont encore les lieux communs, du monde occidental, dans lesquels les penseurs de l’homme ont forgé leur regard et trouvé leurs idées. Le font-il ailleurs aujourd’hui ? Et si oui, dans quels marécages honnis ?

L’invention d’une solitude

Mis en avant

Quoi de plus joyeux dans une aveugle recherche (aveugle parce qu’elle ne voit guère de ce qu’elle vise qu’un point minuscule) que de se débrouiller pour qu’il soit possible que d’autres regards, fort éloignés de vous, soient néanmoins capables de croiser votre trajectoire. Regards qui ne se tourneraient pas du tout dans la même direction que la vôtre, vers le même objet fuyant, qui ne vous dévisageraient même pas, non, qui ne viendraient pas non plus du même foyer, mais qui seraient capables, désormais, dans la nuit de ces longs et hasardeux mouvements, de laisser pour vous, devant vous, scintillant, un signe, une image, trace de leur sillage ou avance de leur venue.

La possibilité qu’il puisse exister une philosophie sauvage, au sens exprimé sur ces pages, va donner lieu, tout au long de cette année, à une série d’essais consacrée à l’énigmatique solitude de Henry Thoreau, le célèbre promeneur naturaliste américain. Votre regard sera le seul tirage de ce qui, ensuite, disparaîtra. 

 

 

 

 

Guerre des mémoires III

Guerre des mémoires

Nous ne sommes plus à l’âge où l’Histoire, pour s’affirmer en tant que science, devait impérativement s’arracher, s’écarter, des mémoires qui voilaient ou ternissaient l’événement qu’elle prenait pour objet. Les témoins pour un temps ne professent plus, désormais, de vérités à leur insu. Hier interrogés par d’autres qui savaient quoi faire de leur frêle ou rageuse parole, ils revendiquent désormais un droit de regard sur ce qui en sera fait. L’Histoire est devenue une mémoire parmi d’autres, et l’historien un témoin singulier. Car le moindre érudit, le plus petit possesseur d’une archive, orale ou écrite, incarnée ou objectivée dans un document, est désormais en mesure de contester l’histoire, du moins celle écrite, en continu, par les historiens. Rassembler et transmettre une mémoire, aujourd’hui, tend à devenir un acte d’Histoire, un geste historial comme le disent certains.

Mais malgré ces transformations, ces remaniements entre expérience et savoir, une certaine opposition demeure entre Histoire et Mémoire (pourtant d’ores et déjà déjouée par l’étude des lieux de mémoire). Au mieux ce dualisme se présente comme un seuil, primordial, sur le long chemin qui mène à la science historique ; au pire comme le signe d’une division originaire, récurrente, dont notre présent aurait la conscience la plus aiguë, la plus vive – dramatique époque que la nôtre, il nous faut bien l’avouer, déchirée entre le traumatisme de l’oubli et le trop-plein de mémoire, souvenirs coincés entre charnier et musée. Il me semble pourtant que la Mémoire était, bien avant que l’on ne l’oppose à l’Histoire, un champ d’étude, une possibilité d’investigation immanente à la pratique de l’histoire ; et non une lutte, éternelle, entre deux principes étrangers, ou un combat, politique, entre deux groupes au statut et finalité étrangères : l’un professionnel et scientifique, l’autre amateur et partisan. C’est Georges Duby qui nous en donne l’énigme et l’exemple :

« Les événements sont comme l’écume de l’histoire, des bulles, grosses ou menues, qui crèvent en surface, et dont l’éclatement suscite des remous qui plus ou moins loin se propagent. […] Ces traces seules lui confèrent l’existence.

Des traces, il en est de deux espèces. Les unes diffuses, mouvantes, innombrables, résident, claires ou embrouillées, fermes ou fugaces, dans la mémoire des hommes de notre temps. De ces traces actuelles, impalpables, mais qui s’intègrent à la représentation d’un passé collectif, il serait tentant de dresser l’inventaire, de mesurer, aux divers niveaux d’une culture, la vigueur, la précision et les résonances affectives. Une telle enquête préparerait l’étude, passionnante, d’une conscience de l’histoire ; mais elle requiert des méthodes et des instruments qui ne me sont pas familiers. Historien, ce sont les autres traces qui me concernent, celles du second genre. Celles que nous appelons, nous, des documents.

Présentes elles aussi, actuelles. Mais d’une actualité, d’une présence celle-ci matérielle, et par conséquent tangibles, cernables, mesurables. Mortes cependant : ce sont les concrétions du souvenir. Elles constituent l’assise, solide encore, bien que fort abîmée ici et là, fissurée, effondrée, sur quoi prennent appui les autres traces, celles qui vivent dans les mémoires. Un répertoire, une ressource, une couche mère. Une réserve de matériaux dont le nombre est fini et n’a plus désormais de chance de s’accroître. En effet, le travail des érudits est achevé. Patiemment, ils ont peu à peu repéré tous ces vestiges ; ils les ont recueillis, époussetés, embaumés, catalogués, étiquetés. Rangés. Afin que, portant à jamais témoignage, ils fussent comme le cénotaphe de l’événement. Tous sont usés, racornis, troués, élimés. Quelques-uns sont peu lisibles. Sur certains se voit encore l’empreinte originelle. Beaucoup ne montrent que la trace d’une trace première, aujourd’hui disparue. »

Duby, Le dimanche de Bouvines, 1973

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L’historien de métier, au moment même où il écartait l’examen des faits de mémoire, admettait la possibilité, autant que l’intérêt, de mener une enquête de ce type. Il ne lui semblait tout simplement pas être assez familier des méthodes requises pour analyser ces traces bien particulières. Il avait donc le choix, facultatif mais bien réel, d’étendre son champ d’investigation au-delà de l’Histoire proprement dite. Seulement ce dernier comprenait la mémoire comme conscience – savoir partiel, situé et confusément clair – et de plus uniquement, semble-t-il comme conscience du passé, sur le modèle dont le temps des hommes, sans cesse, nous retient et nous tient à l’un de ses moments toujours singuliers. Conscience-souvenir, donc, qui pouvait bien être celle de ce témoin particulier qui s’appelle l’historien – et ce sera l’ancrage de son historicisme, de la refondation incessante de son savoir –, mais aussi bien de ceux, témoins également, qui non seulement vivent l’Histoire mais la disent, la transmettent (sans entreprendre, pour autant, de le faire avec tout le sérieux, toute la minutie, de la science). L’étude de l’Histoire, celle de la Mémoire, pouvaient par conséquent se compléter, la seconde pouvant prolonger et même éclairer la première, mais celle-ci ne faisait pas partie de celle-là : l’Histoire se constituait hors de toute Mémoire. La science admettait les deux mais pas au même niveau de son activité.

Duby, en effet, ne s’en remettait pas aux témoins pour pénétrer l’Histoire, il laissait le champ libre aux archivistes, aux érudits, qui lui préparaient le terrain. Sans doute les rivages de la Mémoire lui semblait trop proches des océans de l’éventuel, et y naviguer, même dans les eaux calmes et limpides d’une mémoire transmise et filtrée, lui semblait trop dangereuse ; il préférait voyager sur la terre ferme de l’accompli, marcher à pas lents entre des ruines humaines. Contempler les hauts faits mémorables que le temps n’avait pas abattu. L’Histoire en ces temps était une archéologie toute empreinte de géologie : les événements ne s’observaient réellement qu’au pied d’une falaise, au bas d’un promontoire, au milieu de monuments écroulés. C’était déjà mener une autre archéologie que de rejoindre la plage, de s’y mouiller un peu. On pouvait alors toucher l’Histoire qui ne se vivait pleinement qu’en haute mer.

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La mémoire fut ce qui se logeait, emportée et roulée, dans les anneaux réguliers de la mer. Noyade du temps.                                                                                                         L’histoire était cet îlot qui, émergeant au-dessus des flots, venait en briser le mouvement saccadé. Elle rendait inoubliable sa Terre.

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Bergson tenait à nous avertir de la perte que nous subissions lorsque nous percevions ou représentions le temps au travers de l’espace. Plus d’intuition possible de la durée quand celle-ci est spatialisée en points, lignes, flèches, cercles et courbes. Mais sans doute faudrait-il raffiner encore cette nuance et faire la différence entre cette géométrie au sein duquel on compte, accumule et prévoit le temps, et cette géographie, ou plutôt cette cartographie de paysages qui ne rendent pas sensibles les manifestations du temps sans indiquer simultanément le lieu où il est possible de les percevoir. La mer, la terre, les vagues et les sommets ne sont pas des images, de fausses ou approximatives représentations, elles indiquent les formes mêmes de la perception coutumière du temps. Sites d’appréhension familiers, fréquentés, et non métaphores usées, éculées, trop courantes.