Les lettres obscures

En passant

On veut bien admettre que regarder la vérité droit dans les yeux puisse comporter quelques dangers. Du moins, on comprend cette volonté d’héroïser la volonté de vérité quand, dans le quotidien des laboratoires ou devant le mutisme des idoles, la seule fièvre qui peut vous emporter est celle, languissante, de l’ennui. Mais il semble pourtant qu’en matière de vérité nous soyons plutôt accoutumés à une toute autre famille de regards : des regards de biais, de côté, de profil ; des regards à la dérobée, en coin ; bref tout un ensemble d’attitudes, de ruses, voire de techniques, que l’on nommait encore il y peu méthodes du soupçon. Mais si nous pratiquons sans nul doute de tels regards au quotidien, dès qu’il s’agit à travers eux de prendre en vue la moindre vérité cachée, nous avons également l’habitude de subordonner, voire de confondre de tels regards avec des actes de lecture. Le soupçon est pour nous, fondamentalement, une geste d’interprétation. Or si l’art d’interpréter est bien une façon de lire, il implique à ce titre que l’on repère, décèle des signes là où peu en voient. L’interprétation ne suppose pas seulement une obscurité du sens qui engagerait un plus grand effort de lecture, elle exige aussi de porter son regard dans l’ombre ou sous la surface, de se détourner des marques évidentes ou trop claires, de dissimuler son indiscrétion pour mieux surprendre d’éventuels signes, bref elle suppose pour s’exercer que la parenté du sens et de la lumière soit rompue. Le regard de l’interprète que Deleuze repérait chez Proust sous la figure de l’Amant jaloux est un regard de l’obscur : il en sort, il y vient et dans l’entre-deux des signes passent à la lumière sans que l’on sache trop bien où va retomber le sens qui en a jailli et ce qu’il va advenir de tout cela. De même si le sens que ces signes signifient n’est pas clair, si eux-mêmes craignent la lumière ou sont tenus loin de son éclat, il arrive aussi que ce qui est en mesure de faire signe ne soit pas clair non plus. Les signes que l’interprète détecte ne sont pas des marques, des caractères, des stigmates qui, à la moindre attention, se feraient aussitôt remarquer, disant alors en sous-main au regard qui les découvre : « regarde-moi bien, je suis un signe, tu me reconnais, approche ton museau et ouvre tes oreilles ». Il y a tant de « choses » qui peuvent devenir des signes, des choses pourtant visibles sans effort particulier, que leur évidence, leur réalité, pour un tel regard n’est que l’envers d’une pudeur, d’un mystère. De telles choses, qui à la différence des lettres ou des images dites iconiques (celles dont on repère le sens, une fois qu’on en connaît le code, aussi facilement qu’on le ferait de lettres), on les appelle des symboles. Les symboles sont en en quelque sorte des lettres nocturnes, les voies de passage de messages qui s’échangent la nuit. Ce sont des signes que seule la lumière indirecte de la lune éclaire. Aussi, le regard que fait porter l’interprète n’est-il jamais direct : regarder de face suppose trop de lumière.

Utopies. V

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Demain commence ici

 

 

 

En quoi le récit de Dulaure est utopique, nous n’en savons pour l’instant rien. Je parcours cet espace réputé sans espace depuis bientôt trois ans, point par point, d’île en île, seulement guidé ou égaré par les rumeurs qui désignent tel ou tel lieu comme utopique. La seule chose que nous savons, que nous tirons de nos voyages précédents, est qu’Utopia, l’œuvre de Thomas More, est désignée sans faillir comme utopique. À son endroit, les doigts ne tremblent pas, l’accusation est formelle. Peut-on avoir la même certitude avec ce texte ?

Alors sans être sûr que les deux textes appartiennent au même espace, sans préjuger de leurs rapports, rapprochons-les, confrontons-les et voyons ce qui en sort.

Derrière les nuages

Si l’on demandait où se trouve Utopia, nous n’aurions que le récit assez vague d’un marin rapporté par les deux hommes qui dialoguèrent avec lui, un jour, sur cette terre que l’on ne nommait pas encore les Pays-bas mais les Provinces-Unies. Si l’on se demandait où peut bien être la lune, la question ne manquerait pas de paraître stupide tant sa présence quotidienne se rappelle à nous si l’on veut bien prendre la peine de lever la tête vers les nuages. La lune n’a nul besoin d’être découverte, aucun voyage n’est exigé pour la rendre visible. Aussi aux doutes qui ne manqueront pas de naître du récit fait par un autre d’une terre que nous n’avons jamais vue s’oppose manifestement l’expérience simple, offerte à tous, que constitue la vision de la lune dans le ciel. L’astre a beau être beaucoup plus lointain qu’une utopie terrestre, il offre quelque chose de beaucoup plus certain. La distance à laquelle se tient la lune, hors de la portée des hommes, intouchable sans être intangible, lui donne même un aspect rassurant de veilleur impassible : n’est-elle pas la clarté dans la nuit, le guide lumineux des voyageurs et des revenants ? La lune ne se cache donc dans aucune nuit, pas même celles de terres qui nous seraient encore inconnues : si le jour ternit parfois son éclat, il ne parvient jamais à l’effacer.

À première vue donc, si les utopies comme celles de More sont des espaces dont on prend bien soin, quant on révèle leur existence, qu’ils se tiennent au-dessous ou au-delà de l’horizon, dans un lointain invisible que les yeux du commun ne peuvent pénétrer ; la présence familière de la lune devrait la tenir à l’écart de tout destin utopique. À moins que l’Incroyable en cette fin de XVIIIe siècle soit moins le fait d’avoir trouvé une terre que celui d’y avoir posé les pieds.

De la Lune à la Terre

Se demander où se situe la lune, dans quel lieu elle repose, quel genre d’espace peut-elle bien être ? n’est pourtant pas absurde, ce sont ces questions simples qui ont animé pendant des siècles le travail scientifique le plus rigoureux. Comme pour de nombreux autres phénomènes célestes, l’objectivation de la lune eut une histoire longue et mouvementée : entamée dès l’Antiquité, c’est aux XVIIe et XVIIIe siècles que fut franchi le seuil irréversible qui modifia radicalement l’existence du satellite terrestre : si le calcul de sa taille et de sa distance à la terre préoccupaient les esprits savants depuis le XVIe siècle, ce fut en 1610 que Galilée – après bien d’autres – publia et rassembla ses observations dans Le Messager des Étoiles ; en 1647 qu’Helvétius fit paraître un atlas lunaire et en 1651 que le père jésuite Riccioli eut l’idée d’attribuer des noms d’astronomes aux reliefs individualisés du satellite.

Au nord de la mer de la Tranquillité
Pline
Au sud du lac de la Mort
Aristote, Hercule et Atlas
Au sud-sud du golfe du Centre
Ptolémée
À l’ouest de l’océan des Tempêtes
Kepler
Sous la mer des Pluies
Timocharis et Archimède
Lambert, lui
Échappe de tout juste au marais de la putréfaction.

À la fin du XVIIIe siècle, au moment donc, où Dulaure publie sa Relation de voyage dans la lune, cela fait plus d’un bon siècle déjà que l’astre lumineux est devenu un lieu à part entière, avec un espace où demeurer – le vide ou l’éther selon l’option que prenaient les physiciens –, une position calculable et prévisible dans l’univers, une topographie faite de paysages et de reliefs, une toponymie racontant la chronique de ses découvertes. De cet accroissement et décroissement permanent de jour dans le ciel dont on ne savait s’il s’agissait d’une apparence ou d’une illusion, d’un solide ou d’un gaz, d’un disque ou d’un globe, d’une surface lisse ou rugueuse, l’astronomie fit un espace familier aux humains, une nouvelle terre. Sans doute a-t-il fallu tout ce travail pour que la lune puisse prétendre au rang de sol, pour que des hommes, un jour, puissent s’imaginent pouvoir la fouler.

Être dans la lune

Il existe d’autres traits qui rendent difficilement compréhensible la transformation de la lune en utopie. L’île d’Utopia était un espace inouï, jamais vu, une découverte pour les Européens, même et surtout si, comme il est mentionné dans le récit de More, les utopiens apparaissaient comme des descendants lointains des Grecs, découverte d’une histoire que la mémoire même ne possédait plus. Certes, Utopia, dans le récit de More, a bien été vue un jour par les ancêtres des Européens mais la découverte n’exclut pas la re-découverte, elle suppose seulement le manteau lourd d’une longue nuit. La lune, on vient de le voir, ne gît pas dans l’invisibilité que ménage la distance. Elle affiche plutôt les manières effrontées avec laquelle elle circule au bout de la terre : le mouvement par lequel elle passe au-dessus de l’horizon pour bientôt disparaître et revenir (où se trouve la lune quand elle n’est pas visible ?) et celui par lequel son apparence terrestre varie, métamorphose qui d’accroissements en décroissements la conduit d’une simple fente de lumière à la nitescence d’un disque plein et inversement. Étrange tournée que celle de la lune où chaque étape transforme l’aspect du voyageur.

Si la lune a pu devenir utopie, il a donc fallu que l’espace décrit par Thomas More se transforme en un lieu tout à la fois fixe et mobile, familier et constamment transfiguré. Condition exorbitante ? Événement improbable ? Non car l’existence d’un lieu fixe et mobile à la fois n’est pas nouvelle, la relation étroite qui a longtemps subsisté entre l’île et le vaisseau en témoigne [1]. Le navire fut longtemps en effet la terre mobile, la planche de salut livré aux forces de la mer, la terre pour laquelle le ciel est tantôt un allié (les marins qui attendent une éclaircie, qui se guident avec les étoiles, qui attendent un signe du Très-Haut), tantôt un adversaire (les tempêtes, les gouffres et les monstres, aussi larges que des îles, à la fois bouches et estomacs-tombeaux) ; l’île, en ce sens, c’était la terre victorieuse mais constamment menacée, la terre au repos mais sujette à disparaître. À la lettre, l’île était le navire le plus solidement ancré et la terre qu’il fallait constamment arracher aux ténèbres des océans. La première utopie connue, en prenant délibérément la forme d’une île – on se rappelle qu’Utopia tire son nom du souverain Utopus qui a détruit le cordon, l’isthme qui la rattachait encore au continent –, baignait dans toute une géographie, devenue pour nous en grande partie irréelle, dans laquelle la Terre et la Mer étaient en grand conflit. Pour la lune, disparaître n’est pas une menace, aucune nuit ne la guette pour l’emporter définitivement hors des regards. Quand dans le ciel, je ne la vois plus où à peine, un autre que moi au même moment m’assure qu’il la voit ; il suffit d’un peuple de sédentaires dispersant et reliant sur leur territoire quelques lunettes pour la parcourir de bout en bout. Elle n’invite même pas au voyage puisque c’est elle qui fait le mouvement. À quoi bon alors partir sur la lune s’il n’y a rien à y découvrir ?

Troubles optiques

Que verrais-je alors là-bas que je ne vois déjà ici ?

Ce qu’on voit du point de vue de la lune et qu’on ne voit pas de là où l’on est, la Terre elle-même sous un jour sans cesse éclipsée. Réponse courante, paradoxale mais qu’il faut bien entendre car, paraît-il, on voit mieux ici de loin que de près.

Pourtant, ce n’est pas la terre que Dulaure critique à travers les récits de Oë et de son hôte plein de sagesse, mais plus précisément la société de cour et le royaume de France. Ce n’est même pas Paris qui est décriée où, comme sur la lune, des équipages luxueux renversent dans la rue les provinciaux et les bourgeois, c’est tout au plus Versailles et ses lieux de plaisirs qui se prolongent en ville. C’est donc aller bien assez loin pour finalement rester aussi près de chez soi que d’aller sur la lune. Prendre de la distance signifierait peut-être alors prendre de la hauteur afin de juger de tout le mépris possible les Grands de ce monde qui s’attribuent tous les mérites mais un tel déplacement, dans le récit de Dulaure, ne donne pas une vue plus perçante ou plus large sur le monde. Le point de vue global sur la terre, l’oncle le possède dès le début de son voyage quand, prenant un délicieux bain d’atmosphère, il regarde les splendeurs de la terre dont il déplore en même temps le bonheur qui n’y a plus cours [2].

La traversée offre de nouveaux paysages mais n’apporte aucune leçon nouvelle : s’il savait en quittant la terre quels malheurs y habitaient, la lune lui confirma qu’ailleurs les mêmes y sévissaient. Admettons, histoire de faire entendre une étymologie fantaisiste qui le rapproche de la vision, que le Voyage définisse ce qu’il est possible de voir à travers et seulement à travers un mouvement (le cinéma fait cela d’une autre manière), il est bien difficile de trouver ce qui devient visible dans ce périple de la terre à la lune. Ce qu’Hythlodée prétendait avoir vu et visité et qu’il décrivit à ses deux amis dans la seconde partie de l’Utopie, c’était une découverte, une terre déjà visible mais rendu à un jour bien précis, ce jour par lequel, en montrant sa supériorité relative sur les grands royaumes d’Europe, une île perdue, renouant avec la splendeur des cités grecques, s’avérait capable de faire de l’ombre à la conduite des souverains du moment. Au bout du voyage, c’est à dire de la longue description d’Utopia, ici devenait brutalement plus étroit et fortement noirci par endroits. Il y avait des choses que l’on ne pouvait plus voir. Vision troublée encore une fois mais qui n’a rien d’un aveuglement et qui ne doit rien, du moins au premier abord, à une sorte d’opacité. Simplement le fait de voir les choses en grand avec ses privilèges et ses périls. Qu’est-ce que la lune montre de la terre qu’elle ne veut pas ou plus voir ?

Peut-être tout simplement cette part d’elle-même qui jamais ne s’offre au regard, qui jamais ne franchit la ligne d’horizon, que la terre ne peut atteindre, la face obscure de la lune. The Dark Side of the Moon ou le lieu où se réfugie la folie ordinaire des hommes.

The lunatic is on the grass
The lunatic is on the grass
Remembering games and daisy chains and laughs
Got to keep the loonies on the path

The lunatic is in the hall
The lunatics are in my hall
The paper holds their folded faces to the floor
And every day the paper boy brings more

And if the dam breaks open many years too soon
And if there is no room upon the hill
And if your head explodes with dark forebodings too
I’ll see you on the dark side of the moon

The lunatic is in my head
The lunatic is in my head
You raise the blade, you make the change
You re-arrange me ’till I’m sane
You lock the door
And throw away the key
There’s someone in my head but it’s not me.

And if the cloud bursts, thunder in your ear
You shout and no one seems to hear
And if the band you’re in starts playing different tunes
I’ll see you on the dark side of the moon.[3]

Pink Floyd, « Brain Damage »,
in The Dark Side of the Moon, Harvest, 1973,
(paroles de Roger Waters).

Conclusion

Si l’on pensait avoir compris quelque chose de l’utopie grâce à la lune, ce serait peut-être ceci : l’utopie c’est la possibilité d’une terre dans un lieu inhabitable, c’est à la fois l’extension de la terre hors d’elle-même et la possibilité d’un séjour humain – ou de toute autre forme d’existence analogue – hors de la terre. Ce n’est pas nécessairement la recherche ou la description d’un lieu meilleur ou parfait mais un lieu purifié (?) de tout ou partie de ce qui n’est plus supportable dans celui dans lequel on vit. Aux révolutions qui détruisent les sociétés (moment de la dissociation) pour en rebâtir de nouvelles sous des constitutions plus solides (moment de l’association), le jeu utopique est un exercice de sécession. Demain commence ici.


1. On lira sur ce sujet Frank Lestringant, Le livre des îles : Atlas et récits insulaires (XVe-XVIIIe siècles), Genève, Droz, 2002. Retour au texte

2. La terre, semble-t-il, ne fut pas toujours ainsi. Si le malheur y règne, c’est à la faveur d’un événement qui n’est pas indiqué, une sorte de chute. S’échapper dans l’atmosphère, c’est échapper à la gravité et à la chute. Tomber sur la lune, c’est reconnaître qu’ailleurs règne l’équivalent du péché originel. Retour au texte

3. Vous trouverez différentes traductions, un peu trop littérale peut-être, mais donnant tout de même une idée si l’on ne parle que peu l’anglais aux adresses suivantes :
http://www.zoldickun.over-blog.com/article-1895873.html
http://www.lacoccinelle.net/traduction-chanson-1816-.html
http://thinkfloyd.free.fr/traductions/darkside_fr.htm (ma préférée). Retour au texte

Utopies. IV

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Croquis lunaire de GaliléeVoyage dans la lune

L’Incroyable – expérience par laquelle nous sommes voués à l’impossibilité et à la nécessité de croire ce qui dépasse pourtant la croyance, en un mot tenir pour vrai ce que tout (la raison, les sens, la nature, l’autorité, la parole divine, les extra-terrestres où je ne sais quelle autre source de vérité) nous présente comme faux.
Ne pas confondre avec foi et crédulité.

 

Les voyages vers la lune sont bien souvent placés à l’origine et au carrefour de deux genres littéraires voisins, les récits utopiques et les récits de science-fiction. C’est ainsi que vous verrez souvent citées dans les rares histoires qui ont été faites du second genre l’œuvre de Lucien de Samosate, Icaroménippe, datant du second siècle ap. J.-C. ; Le Songe, récit écrit par le célèbre astronome Kepler et publié par son fils en 1634 ; The Man in the Moon de Francis Godwin, datant de 1638 et traduit dix ans plus tard en français sous le titre de L’homme dans la lune ; celui de Cyrano de Bergerac, Histoires comiques par M. Cyrano de Bergerac, contenant les États et Empires de la lune, publiée en 1657 de manière posthume ; etc.

Voici une œuvre de plus, très peu connue à ce qu’il semble, intitulée Le retour de mon pauvre oncle ou Relation de son voyage dans la lune et qui fut publiée en 1784 à Paris par Jacques-Antoine Dulaure, éminent topographe de cette même ville. On pourrait très bien inscrire ce récit dans chacun des deux genres et même dans les deux à la fois puisqu’il n’y a pas de raison qu’une œuvre, aussi modeste qu’elle soit, ne puisse pas accueillir et même combiner en elles plusieurs formes littéraires par ailleurs distinctes. Ce ne sont pas les études sur les délimitations croisées de ces deux genres qui nous diraient le contraire, le plus souvent obsédées par des soucis de classification aussi abstraits que simplistes. Toutefois, il faudra bien pour nous qui essayons de comprendre quelle est la nature de l’utopie – dans la mesure où elle constitue un espace attaché au monde occidental et non une sorte de produit imaginaire forgé par les hommes en général – et quel sens peut avoir aujourd’hui le fait de les poursuivre, se confronter aux rapports qu’elle entretient avec ce qu’on appelle science-fiction, roman d’anticipation ou encore fiction spéculative. Ce n’est sûrement pas l’heure. Pour l’instant, lisons ce texte et voyons un peu comment il se présente.

Le retour de mon pauvre oncle ou Relation de son voyage dans la lune

Éjection

Suite à l’injection malencontreuse d’un gaz inflammable dans son corps, un homme que l’on pensait soigner ainsi d’une forte colique, s’envole à travers la fenêtre et disparaît. Trois mois plus tard, le voilà revenu d’un périple tellement sidérant que son neveu décide d’en publier la relation. En voici les grandes lignes.

« Emporté dans la plus haute région de l’atmosphère », absorbé par le magnifique spectacle du globe terrestre, le dit oncle croyait enfin « respirer le bonheur », celui-là même qui avait depuis longtemps déserté la surface de la terre. Perdu dans l’immensité des airs, finissant par céder à la frayeur, une étrange léthargie l’enveloppa progressivement.

« C’est ce qui me priva d’observer, pendant le reste de la route, à mon grand déplaisir & au grand préjudice des Sciences. Mes observations n’auraient pas manqué d’éclaircir tant de vérités astronomiques, qui sont d’une obscurité si sublime, que l’œil du vulgaire ne peut les pénétrer. » Êut-il dit.

Épargné dans sa chute par le matelas d’un individu déménageant de nuit, le voilà embarqué avec tous les bagages dans une voiture quittant la ville. Bientôt réveillé du demi-sommeil dans lequel il débattait encore de l’attraction terrestre avec un contradicteur resté sur terre, les habitants finirent par le découvrir au milieu des malles. Stupeur : bien plus petits que lui, les habitants s’effrayèrent de son apparence. Découvrant à son tour ce spectacle, ne sachant véritablement où il se trouvait, sur une région de la terre pour lui inconnue ou bien ailleurs, notre oncle finit par se résoudre à approcher un de ces êtres, le nommé Oë.

Comme sur la terre, il était impossible à notre oncle de lire sur les visages les pensées des autres, l’hypocrisie de la politesse y faisait les mêmes ravages dissimulant et obscurcissant le langage naturel du corps. Fort heureusement, la langue en usage dans cette région lunaire était proche de la langue française : par ce double artifice, dira-t-on, les voilà qui apprirent bien vite à se comprendre. Toujours enfoncé dans ce débat de physique qui lui tenait tant à cœur, notre oncle n’en démordait pas et demanda au natif si les gens d’ici acceptaient l’existence de la gravitation. Les réponses restant insatisfaisantes – voilà une question qui ne semblait pas vraiment intéresser les gens de la lune – la curiosité du terrestre étranger dut se rabattre sur leurs mœurs. Mais Oë n’étant pas meilleur géographe que physicien, décida plutôt de lui raconter à titre d’exemple sa propre histoire, l’histoire de l’homme aux marionnettes.

Et voilà, en gros, de quoi Oë voulut-il l’édifier : si la fortune seule, à la fois occasion et grâce, peut sortir d’affaire le misérable, le pauvre, lui, n’attend son bonheur que de la richesse, ce qu’il faut savoir, c’est que les deux peuvent parfois se rencontrer. L’unique société digne de ce nom sur la lune est la Haute Société, théâtre public dans lequel chacun doit jouer un personnage, où les connaissances du « monde » sont bien plus précieuses que le savoir procuré par la philosophie, les mathématiques ou les langues anciennes. En embrassant le vice qu’on trouve dans ce monde, en soutirant et en accumulant l’or qui en découle, il est possible d’élever son destin. C’est bien ce que fit Oë. Mais la fortune a aussi ses revers et la richesse suit : quand il chercha encore à s’élever en publiant des projets fantastiques de réforme pour obtenir des souscriptions des Grands de ce monde, son amour propre lui masqua la vanité de ses projets. Et bien qu’il soit parvenu très haut dans la hiérarchie des hommes, il perdit rapidement les faveurs de sa maîtresse et bientôt de toute la bonne société pour chuter dans le mépris d’où il était sorti. Ce n’est qu’à la suite du vol des bijoux de sa maîtresse, de son exil vers un autre pays qu’il put reprendre son ascension sur les marches de la gloire. Devenu entrepreneur de spectacles de marionnettes très prisés, Oë acquit de nouveau une grande renommée. Mais bientôt, la lune de la fortune se remit à décroître et bientôt il fut supplanté dans le succès par un homme qui faisait quant à lui des pirouettes. Ce fut là, alors que Oë regagnait enfin son pays que notre oncle lui tomba dessus ou, pour être plus précis, atterrit sur la paillasse de son lit. Bonne ou mauvaise fortune ?

Après l’avoir longuement écouté, environ trois bons chapitres, l’oncle ne manqua pas de lui assurer qu’il en était de même sur la terre, qu’à vivre dans ce théâtre de faux-semblant, on y apprenait plus à manipuler les hommes qu’à partager ses élans du cœur. Cheminant d’un bon pas, c’est-à-dire roulant au rythme cahoteux de leur voiture, nos deux comparses arrivèrent enfin dans la capitale du pays de Oë. Juste le temps pour notre oncle de se sentir soudain en plein Paris, qu’un riche équipage lancé à ville allure sans aucune vergogne vint renverser et blesser nos deux comparses. Interloqués, scandalisés, les passants font comprendre à notre étranger que ce sont ces gens importants qui vivent dans un luxe égoïste et obtiennent les mérites au lieu de ceux qui cherchent à améliorer le sort de leur patrie. Décor définitivement familier pour l’oncle qui reconnaît en eux les équivalents des prêtres en France couverts de dignités arbitraires et clinquantes. Au milieu de cet étrange dépaysement, un homme sortit de la foule pour leur proposer son hospitalité jusqu’au temps de leur guérison. Notre oncle voyant que leur bienfaiteur était sage, quoique pas excellent physicien, mais assez digne de confiance dans son jugement et ses observations, lui raconta son voyage et les miracles que pouvaient accomplir les airs inflammables, et derechef lui fabriqua un aérostat. Cette expérience n’allait pas tarder à faire grand bruit.

La curiosité de l’oncle n’étant pas rassasiée, on le mena à un spectacle en le prévenant que l’on y jouait plus des comédies, ni des drames sur les passions humaines mais des tragédies.

« On ne fait plus rire au spectacle, on n’y fait plus verser des larmes d’attendrissement : mais on y fait peur ; & nous sommes comme les enfants, nous aimons les contes qui font peur. » Soupira son sage bienfaiteur.

Poursuivant plus loin, introduit dans les échoppes de marchands, d’antiquaires, dans les sociétés savantes, et même dans la bonne société qui trouvait dans son invention une nouvelle mode et un nouveau divertissement, notre voyageur parisien n’y trouva que la fausse vanité de ces richesses qui dissimulent et portent aux nues les vices les plus sombres.

La suite confirma bien vite les propos du sage puisque Oë, son premier compagnon, qui n’avait pas manqué d’observer le procédé de fabrication de l’aérostat, fit construire une nouvelle machine. C’était là voler toute la gloire que notre oncle escomptait en présentant publiquement sa propre machine à quatre ballons qui devait le ramener sur terre. Ne cédant rien mais reconnaissant malgré tout sa faute, le marionnettiste laissa à notre oncle les honneurs et prit pour lui, l’argent. Peu de temps après, trop heureux de quitter ce pays où l’or changeait tout en son contraire – ce qui au goût de son neveu montrait qu’il était peu au fait des mœurs de Paris – notre oncle reprit son voyage dans les airs, non sans repousser tous les inconscients qui voulant s’attacher un peu de sa gloire en s’accrochant à son navire léger au mépris de leur propre vie. Traversant les vastes campagnes des airs, cartographiant ses différentes atmosphères, et bien vite de retour dans sa maison, notre oncle n’oublia pas d’embrasser son neveu et sa nièce qui ne l’attendaient plus, promettant de publier sous peu un gros traité tiré de ses observations. À ma connaissance, de ce rocambolesque voyage, ne fut publié que ce récit.