L’obscénité des fauves à peine sortis de leur cage

Mis en avant

Il est quatre heures – il fait froid. Tu as les mains plongées dans les poches, des mains si gelées que tu voudrais qu’elles ne soient plus à toi. Tu avances tête baissée, menton au sternum, sur le long trottoir givré de l’avenue. Les boutiques sont ouvertes mais ne t’invitent pas, ne te sifflent pas. Leurs enseignes qui clignotent t’indiquent seulement de bien vouloir continuer. Mais plus que deux ou trois rues et tu y seras, même si c’est beaucoup trop, encore, sur ce glissant trottoir : beaucoup trop pour un claquement de dents aussi tonitruant que tu l’es. Au coin de la quatrième, tu y es ! Tu tournes à droite en vitesse, dents serrées, et tu glisses, tu t’envoles et, dans les airs, la tête à l’envers, en plein vol plané, tu vois… une grande gigue harnachée d’énormes lunettes rondes qui lui masquent les joues et dans lequel si tu t’approchais tu verrais sûrement ce visage qui ne te plairait pas, celui que tu renfrognes et recouvres sous l’excuse du froid, cette face blanche, malade, que tu caches à cette fille qui se tient devant toi la tête enfoncée dans un large et profond chapeau noir, méchant couvre-chef qui lui bouffe le front. Ne lui reste plus grand chose à cerner à celle-là, à peine un menton clouté et deux filets de cheveux ruisselant derrière chaque oreille, chutes silencieuses sur l’os d’une malheureuse paire de dures épaules, flot scintillant et fendu filant la laine d’un grand manteau bleu ; tombant ; droit : fantastique cascade qui éclabousse celui d’à côté, cheveux noirs, plongés dans le rouge, tirés en l’air, fort, jusqu’à rendre visible les racines plantées dans ce crâne blanc que prolonge un front large, plein, ouvert, qui se décline lui-même en joues bien rasées, taillées de trop près, exhibant de grandes coupures qui écarlatent sa peau – des premiers favoris jusqu’au cou –, grand balafré qui est ceint d’une sévère chemise sombre, ouverte à la gorge, aux manches soigneusement relevées au-dessus des coudes (qui dévoilent) de fins avant-bras recouverts d’une épaisse et envahissante toison de poils noirs : effrayant contraste avec la peau blême qui lui sert de dernier rempart contre le tranchant des regards ; corps qui se vide au dehors, qui se marque en surface, de l’opacité sanguine que recèle le corps et qu’assèche celui qui se tient à deux pas : lui, par contre, ganté, chaussé, cerné et coiffé de noir ; veste, chemise et pantalon de la même couleur et qui ne lui font plus l’effet d’un vêtement lui couvrant la peau mais bien plutôt d’un tissu qui en ébauche une nouvelle : sorte de carapace qui laisse passer malgré tout quelques failles – au bout de chaque bras s’insinue une mince bande de chair entre les gants de cuir et la manche de la veste, l’exhibition d’un poignet. Ce n’est plus la peau nue que tu entrevois mais le corps à vif qui affleure, mais pas au visage : non, pas au visage, qui est trop blanchi, trop épilé, trop masqué derrière des lèvres sombres et des orbites obscurcies pour laisser passer l’émotion de quelque signe vital. Tu vois la nudité se décaler d’un cran, sur ce cadavre en pleine forme, et même gagner en épaisseur tant les peaux sont des parures au même titre que le collier de perles qui pend sur le torse du type suivant. Il ne lui serre pas le cou non, ce collier, il ne tombe pas sur l’amorce de l’adipeuse poitrine qu’il soulève en riant : il tient. Sur lui-même. Il tient par un nœud maladroit, un fil capricieux, une boucle exubérante qui aurait dû se dissimuler sous les perles pour laisser à la vue tout leur éclat flamboyant. Tu ne vois que l’attache pourtant, pas le brillant. T’absorbe l’état d’apesanteur dans lequel se trouve ce boyau relié à lui-même, et ni au cou, ni à la gravité qui pourtant essaient de le tirer vers le bas. Un collier qui n’étreint ni ne montre la gorge mais qui pointe le lieu précis d’une éventuelle et profonde blessure ; qui rehausse la jugulaire ; qui montre là où le croc ou le couteau doivent généreusement se planter pour faire mâle. Un homme qui fait de la féminité qu’il capture, de la féminité qu’il emporte, une fragilité insolente : essence mise à nue, essence qu’elle ne reconnaît pas, elle, si près, si loin, habillée en survêtement, pantalon vert et sweater gris, avec deux lacets noirs qui resserrent la capuche qu’elle porte rabattue sur les épaules et qu’elle n’a probablement jamais relevée, même sous la pluie, et dont les cheveux qui sont censés en sortir une fois l’averse passée, ont justement la forme : légèrement aplatis sur le dessus (tu la vois passer les doigts à leur racine pour leur redonner une épaisseur) et s’ébouriffant à mesure que ton regard épris descend vers les mèches rouges qui lui arrivent à la poitrine – des cheveux qui font mine de sécher par-dessus son perfecto noir, trop court, qui lui dégage les hanches, un cuir qui n’a plus rien de protecteur vu que ses manches rallongées par celles, plus longues, du sweater d’en dessous donnent prise aux doigts qu’elle enroule, d’un poing, autour de sa synthétique douceur. Cuirasse attendrie, étendue, contre une pluie troublante montant de l’intérieur, mouvement inverse de cette veste en jean, toute tachetée de neige, qui enserre le buste du prochain, dans la file, et qui laisse abondamment dépasser la taille de guêpe et les deux os des hanches qu’on voit saillir du bonhomme tandis qu’il se balance de droite et de gauche au son d’un musique cerclée dans le casque de deux écouteurs. Tu ne sais s’il en a, des dessous, pour cette chair immaculée qui, du col de la veste nivéenne aux tréfonds de son pantalon (qui lui colle aux hanches), disparaît pour refaire surface au niveau des chevilles que déshabillent deux baskets sans chaussettes à la toile déchirée et aux lacets débraillés. Tu remarques seulement, les pieds en l’air, la tête en biais, combien il fond sous l’éclat de la miroitante cape bleue qui lui frôle le nombril, ce bleu dont les teintes vont pourtant de la nuit pourpre d’un soir d’été au sombre marine que seul un panneau lumineux, aveuglant et pompeux, empêche de virer au noir en cette fin de journée : resplendissante houppelande de fée dont l’obscure humanité de la donzelle qui s’en drape, si près, éclate dans un allègre bustier. Étrange nuit que cette fourrure étoilée d’étincelants, de jaillissants, de clinquants, lourds et solides bracelets – d’or – sans compter bagues et anneaux de platine sertis à tous les index, derniers éclats d’une voie lactée sous laquelle, brûlante et massive, perce et décolle une éblouissante robe rouge pailletée elle aussi de mille feux sémillants : aurore qui brûle les yeux, corps incendié qui consume les formes que sculpte et souligne un profond décolleté. Et quand te voilà retombé sur les pieds, au grand dam de tes yeux rouges et tourneboulés, tu réalises que cette faune aux formes et motifs d’une obscène folie, attend, simplement, pour le concert rock de ce soir. Fans excités à désemparer le trop fier naturel d’une anatomie trop longtemps endossée.

Greffe nationale

Je ne suis pas français de souche, je suis français d’implant. Bien avant la naissance, il y a eu greffe maternelle. Quelques jours à peine celui de mon incorporation, dans vos murs, il y eut aussi greffe nationale. Se fixèrent sur ma tête des traits que familles et familiers firent répondre d’un nom et prénom. J’eus un dos, j’eus une face que je présentais à l’appel. Je porte encore aujourd’hui la responsabilité d’un nom dans le visage.

Dark face by Sikenty

L’intervention philosophique

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Newspaper©Marc_Bédard_Pelchat

« Il y aurait faire sur les rapports de la philosophie au journalisme à partir de la fin du XVIIIe siècle une étude ». Quand j’eus l’occasion de lire cette phrase de Foucault, il y a quelques années, prononcée dans une de ces plus philosophiques conférences, intitulée par d’autres Qu’est-ce que la critique ?, j’ai été tout de suite étonné de n’avoir jamais pensé à Marx, sous cet angle. Dès ses premières prises de parole publiques dans les journaux rhénans jusqu’aux interventions d’Engels signées Marx dans divers journaux anglais ou américains, l’activité politique et philosophique marxiste (je crois que le marxisme existe dès cette contrefaçon des noms) s’exerça par un discours public donné dans la presse. Je pensai tout de suite, sans en avoir aucunement la preuve, qu’en plus de nous avoir fourni une œuvre philosophique et économique majeure, Marx était sans doute un des plus grands publicistes du siècle dernier. Je me demandai même comment après tant d’années à me brûler les yeux sur ses textes les plus fameux, L’Idéologie allemande, les Manuscrits de 44, Les luttes de classes en France, les Grundisse, le Capital, etc., j’avais pu faire l’impasse sur son premier texte au sujet du vol de bois ou sur ses interventions dans la Nouvelle Gazette Rhénane (plus tard, bien plus tard, les Éditions la Fabrique eurent l’excellente idée de remettre en lumière ce texte important). Mais sans doute étais-je bien trop préoccupé par tout autre chose à l’époque, non pas tout à fait la révolution – bien que j’aurais sûrement dit le contraire sur le moment – mais plutôt par l’exacerbation en moi, d’une haine, mieux d’une hostilité à l’endroit de toute vision politique qui acceptait la misère comme une condition insurmontable de l’existence. Appliqué à ces études un peu particulières qui, on le voit, ne séparaient pas ce qui dans l’acquisition du savoir relevait des données, des propositions, mais aussi des émotions, je pris par cette distance si singulière aux autres, c’est-à-dire cette hostilité, la mesure du regard sociologique que l’université préparait en moi – discipline à laquelle depuis plusieurs années je consacrais publiquement mes efforts.

L’anecdote de l’étudiant marxiste en sociologie qui perd de vue le mode d’intervention public de Marx, qui se concentre sur l’analyse des textes et non sur les moyens d’exercer à nouveau une action, par la parole, liée à son objet d’étude, montre l’écart de point de vue qui existe entre, disons pour aller vite, la pratique universitaire de la philosophie et sa pratique journalistique.

Je ne sais si l’étude dont rêvait Foucault a été faite – je fais confiance non seulement à l’engouement porté à Foucault ces temps-ci mais également à la productivité du travail universitaire pour l’avoir réalisée –, je ne cherche pas, pour mon compte, à réaliser ou même poser les premiers éléments d’une telle étude mais, pour autant, j’aimerais donner des visages et des gestes à ces penseurs qui, loin de l’université, ont donné corps et action à la philosophie par leurs interventions, écrire en quelque sorte un lointain et pâle descendant des Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce. Prolonger et multiplier l’anecdote.

L’homme qui avait honte de l’homme

Avant d’en arriver un jour à Marx, je commencerais par Günther Stern qui, acceptant la demande de son éditeur de changer son patronyme qui faisait décidément trop juif dans ces années 30, se fit appeler Anders, autrement en allemand. Ce changement de nom, signe éloquent d’un changement de personne, me semble donner la forme obscure d’un singulier droit de cité aux futurs hommes qui vont intervenir publiquement. Günther Anders participa à des congrès (contre les bombes A et H), des tribunaux contre la guerre du Viêt Nam, refusa à quatre-vingt-dix ans le doctorat honoris causa de l’université de Vienne. Il travailla à la chaîne en Californie. Son travail, il le monnaya sous forme d’essais, d’aphorismes, de lettres ouvertes, de fables, de satires, de journaux, de manifestes ou d’articles dans la presse comme nous le rappelle Jean-Pierre Dupuy d’où nous tirons toutes ces informations. Il pensait l’humanité au point de son auto-anéantissement. Il s’appliquait à vivre le temps venant de l’Apocalypse et non plus celui de la Révolution au présent (il semble que la pensée de l’actualité exige de s’adosser à un grand événement), il désigna l’âge dans lequel nous vivions, tous contemporains d’espace et de temps, l’Âge atomique. L’échelle de temps dans laquelle son action se déployait ne se mesurait pas en siècles, en années, ni même en mois, elle se réalisait dans un même jour à la fois transparent et sombre toujours reconduit : « nous, chaque individu et chaque pays, contemporains dans l’espace et dans le temps, nous vivons dans le voisinage meurtrier de tout autre individu et de tout autre pays ; et chaque lendemain vit dans le voisinage meurtrier de l’aujourd’hui à chaque fois d’aujourd’hui » dit encore aujourd’hui son journal d’Hiroshima et de Nagasaki, L’homme sur pont (1958). Sa devise de l’événement : Ce qui est arrivé est arrivé de manière irrévocable ; et ceci pour la bonne raison que le même événement pourra de toute éternité être voulu à nouveau et provoqué à nouveau – une intervention, à Tokyo dans une école de formation pour adultes.