L’intervention philosophique

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Newspaper©Marc_Bédard_Pelchat

« Il y aurait faire sur les rapports de la philosophie au journalisme à partir de la fin du XVIIIe siècle une étude ». Quand j’eus l’occasion de lire cette phrase de Foucault, il y a quelques années, prononcée dans une de ces plus philosophiques conférences, intitulée par d’autres Qu’est-ce que la critique ?, j’ai été tout de suite étonné de n’avoir jamais pensé à Marx, sous cet angle. Dès ses premières prises de parole publiques dans les journaux rhénans jusqu’aux interventions d’Engels signées Marx dans divers journaux anglais ou américains, l’activité politique et philosophique marxiste (je crois que le marxisme existe dès cette contrefaçon des noms) s’exerça par un discours public donné dans la presse. Je pensai tout de suite, sans en avoir aucunement la preuve, qu’en plus de nous avoir fourni une œuvre philosophique et économique majeure, Marx était sans doute un des plus grands publicistes du siècle dernier. Je me demandai même comment après tant d’années à me brûler les yeux sur ses textes les plus fameux, L’Idéologie allemande, les Manuscrits de 44, Les luttes de classes en France, les Grundisse, le Capital, etc., j’avais pu faire l’impasse sur son premier texte au sujet du vol de bois ou sur ses interventions dans la Nouvelle Gazette Rhénane (plus tard, bien plus tard, les Éditions la Fabrique eurent l’excellente idée de remettre en lumière ce texte important). Mais sans doute étais-je bien trop préoccupé par tout autre chose à l’époque, non pas tout à fait la révolution – bien que j’aurais sûrement dit le contraire sur le moment – mais plutôt par l’exacerbation en moi, d’une haine, mieux d’une hostilité à l’endroit de toute vision politique qui acceptait la misère comme une condition insurmontable de l’existence. Appliqué à ces études un peu particulières qui, on le voit, ne séparaient pas ce qui, dans l’acquisition du savoir, relevait des données, des propositions et des émotions, je pris, dans et par cette distance si singulière aux autres, cette hostilité politique, la mesure du regard sociologique, discipline à laquelle depuis plusieurs années publiquement je consacrais mes efforts.

L’anecdote de l’étudiant marxiste en sociologie qui perd de vue le mode d’intervention publique de Marx, qui se concentre sur l’étude des textes et non sur les moyens d’exercer à nouveau une parole et une action telles qu’elles pourraient être liées au fonctionnement de la société, montre l’écart de point de vue qui existe entre, disons pour aller vite, la pratique universitaire et la pratique journalistique.

Je ne sais si l’étude dont rêvait Foucault a été faite – je fais confiance non seulement à l’engouement porté à Foucault ces temps-ci mais également à la productivité du travail universitaire pour l’avoir réalisée –, je ne cherche pas, pour mon compte, à réaliser ou même poser les premiers éléments d’une telle étude mais, pour autant, j’aimerais donner des visages et des actes à ces penseurs qui, loin de l’université, ont donné corps et action à la philosophie par leurs interventions, écrire en quelque sorte un lointain et pâle descendant des Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce. Prolonger et multiplier l’anecdote.

L’homme qui avait honte de l’homme

Avant d’en arriver un jour à Marx, je commencerais par Günther Stern qui, acceptant la demande de son éditeur de changer son patronyme qui faisait décidément trop juif dans ces années 30, se fit appeler Anders, autrement en allemand. Ce changement de nom, signe éloquent d’un changement de personne, me semble donner la forme obscure d’un singulier droit de cité aux futurs hommes qui vont intervenir publiquement. Günther Anders participa à des congrès (contre les bombes A et H), des tribunaux contre la guerre du Viêt Nam, refusa à quatre-vingt-dix ans le doctorat honoris causa de l’université de Vienne. Il travailla à la chaîne en Californie. Son travail, il le monnaya sous forme d’essais, d’aphorismes, de lettres ouvertes, de fables, de satires, de journaux, de manifestes ou d’articles dans la presse comme nous le rappelle Jean-Pierre Dupuy d’où nous tirons toutes ces informations. Il pensait l’humanité au point de son auto-anéantissement. Il s’appliquait à vivre le temps venant de l’Apocalypse et non plus celui de la Révolution (il semble que la pensée de l’actualité exige de s’adosser à un grand événement) au présent, il désigna l’âge dans lequel nous vivions, tous contemporains d’espace et de temps, l’Âge atomique. L’échelle de temps dans laquelle son action se déployait ne se mesurait pas en siècles, en années, ni même en mois, elle se réalisait dans un même jour à la fois transparent et sombre toujours reconduit : « nous, chaque individu et chaque pays, contemporains dans l’espace et dans le temps, nous vivons dans le voisinage meurtrier de tout autre individu et de tout autre pays ; et chaque lendemain vit dans le voisinage meurtrier de l’aujourd’hui à chaque fois d’aujourd’hui » dit encore aujourd’hui son journal d’Hiroshima et de Nagasaki, L’homme sur pont (1958).

Le goût du désastre

En passant

Tous ceux qui, quel que soit le côté vers où ils se tournent voient le déclin veulent le déclin, aussi peu que cela soit, car la perception est immédiatement désir : discriminante, sélective, exigeante, installant dans le monde ses préférences et repères. Il y eut un jour, si proche, où la sensibilité se découvrit capable de discernement, de oui et de non. Ce « jugement » porté par les sens eux-mêmes, cet arbitrage regagné par les contestables témoins, on l’appela le goût. Il y en a qui se régalent de voir le monde sombrer. Aussi les vérités que parfois ils soulèvent le sont pour leur noire beauté.

L’expérience Hendrix

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The_Jimi_Hendrix_Experience.jpg_largeUn texte à la croisée des différentes expériences dont on essaie de faire entendre le langage : les aventures de Psyché et les formes positives et actuelles de sauvagerie.

… il était au faîte de son art, dans sa fleur, comme disent les poètes, et incarnait aux yeux des Anglais une façon tout autre d’être-à-la-musique.

Ce Noir, qui avait le cœur déchiqueté, leur apporta une musique d’une violence et d’une douceur incomparables, une musique plus farouche et plus douloureuse que toutes celles qu’ils avaient entendues jusqu’ici, une musique bien plus sophistiquée, plus retorse, plus indolente, et en même temps plus sauvage.

Une musique qui donna soudaine réalité au fantasme tenace que nourrissaient les Blancs d’Europe à propos des Noirs, à savoir qu’ils étaient des êtres au corps insoumis, animés de pulsions sexuelles que n’avaient pas contraintes les lois sociales, soustraits de la sorte aux freins de la morale, doués d’un génie rythmique exceptionnel, vous leur mettiez un tambourin entre les mains et hop c’était la rumba ! en un mot des primitifs pourvus d’un membre d’âne et d’une bouche assortie. Et cette primitivité supposée du nègre Hendrix, scandaleusement simplificatrice et grosse de dérives, séduisit infiniment les rockers anglais de l’époque, soucieux de se défaire de leur légendaire réserve british un-balai-dans-le-cul, et louchant du côté nègre afin de se salir un peu, de s’ensauvager un peu, de se noircir l’âme à défaut d’autre chose, et d’apparaître aux foules comme de très très dangereux individus !

L’Angleterre attendait son sauvage.

Hendrix vint l’incarner.

Hendrix qui apportait une façon tout autre d’être-à-la-musique, une façon plus féroce et charnelle (j’aurais dit plus viscérale si ce mot ne sentait pas les tripes), Hendrix donna vie comme aucun autre au corps contrôlé, au corps contrit, châtré, mutique des musiciens d’Europe, et fit exister comme aucun autre un corps sensuel, dépensier, exubérant, un corps enfin délivré de la tartufferie puritaine et qui s’abandonnait outrageusement à la volupté,

un corps dont la musique était le foutre et l’arbre nerveux, autrement dit l’âme,

un corps que la musique parcourait de part en part tel un sang vif et palpitant, ça se voyait,

un corps que la guitare faisait littéralement bander,

un corps qui bandait à la barbe d’une vieille société toute corsetée et rongée de frustrations,

un corps qui jouissait, ce fut là, sans aucun doute, le choc, un corps qui jouissait, qui prenait le droit exorbitant de jouir, et laissait surgir hors des entraves un mouvement sauvage d’exultation comme on ne le pensait pas convenable.

Lydie Salvayre, Hymne, 2011