Temps d’exposition

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experimental_seascape_long_exposure©americo_dias

 

La plage se déplie en ruban : à ma gauche, à ma droite. Infinie.

Devant moi un paysage d’océan.

Se répand et s’étale.

Partage ciel et mer.

Il fait froid aujourd’hui.

Je sens les dunes se dresser dans mon dos, fulminantes.

Le vent qui m’apporte leur cri.

Je sens mon corps s’avancer vers la mer.

Et ma peau, revêtue de sa combinaison, qui frémit.

Mes jambes qui chaque fois refusent de me porter dans l’eau.

Et mes yeux qui pointent la ligne où ciel et mer quasiment se confondent, et plongent l’un dans l’autre pour former un seul élément.

Je sais mon regard dans le paysage qui chavire.

Tout entier qui se noie.

Je sens mon corps quitter les plages du présent, désirer un nouveau littoral, rejoindre l’horizon : l’absolu, l’inconnu, le dernier. Et plus j’avance, plus j’approche, plus la ligne s’effrange, s’évase et s’épaissit. D’une matière noire plus profonde que la nuit. Enveloppant peu à peu l’atmosphère. Je nage encore et encore dans l’obscurité galopante. Les perspectives s’écrasent, le panorama se replie. L’horizon est partout, le paysage se détruit. L’œil du monde se referme sur lui et je vais passer au travers. Sans savoir où je vais, ni comment.

Derrière moi, le souvenir des dunes contemple cette image d’homme qui se fond peu à peu. Dans la mer, dans le ciel, on ne sait où. Dans le rêve d’une enfance qui s’enfuit. Qui n’a peut-être jamais vu le jour. À peine le temps de sentir la caresse, au passage, d’une substance froide et humide, celle d’un requin, d’une baleine, dont je perce la peau lentement. Pur écran qui m’absorbe et m’avale.

Encore je frémis.

Ça y est.

Je suis passé.

Il y a cette chute brutale des températures. Ces thermomètres, tout autour, qui éclatent, gelés, en sanglots.

Il y a ce nouveau paysage qui se tient à mes pieds, vidé de ses écumes, de ses nuages. La plage d’hier qui maintenant se déplie, en interminables nappes déchirées de terre nue : un sable durci qui a grossi, et quitté ses rondeurs pour des formes rudes, anguleuses. Tout est plongé dans une nuit infinie que n’inquiètent ni le rouge du soleil, ni le bleu de la terre. Un jour laiteux éclaire et colore ma vue, guide mes mains et mes pieds qui trébuchent et se blessent sur les nuées de rochers qui parsèment son étendue. Accablé par le froid, je crie. De l’air qui jaillit hors de mes poumons et qui se fige aussitôt en une brume cristalline pour se briser quelques mètres plus bas. Je suffoque sans plus de fin. Les derniers rubans de sable se recroquevillent et s’éloignent, les dunes ont déjà été emportées dans mon dos. Rapidement, je m’éteins, je me fige, fondu sans raison dans un monticule de pierre.

Vingt-deux février. Samedi, à partir de dix heures : gratuité. Visite obligée. Temps d’exposition maximum.

Vingt-cinq février. Exposition L’astre de la nuit.

Dans toutes les allées du musée, l’artiste invité a disposé des images de la lune. Des images prises par satellite, télescope, lunette ou tout autre œil humain. Les plus belles étaient celles dessinées par Galilée, l’astronome parmi les premiers à faire sortir un relief sur la surface de la lune, et, plus difficile, à faire sortir les doctes de l’hésitation : boule de gaz ou bille de lumière ? Stupéfaction : l’astre blanc, il n’y a pas si longtemps, n’avait pas encore de sol ferme, aucune terre à offrir où pouvoir se poser.

Mais les plus fascinantes étaient ces colossales photographies, qui, étalées aux murs du sol au plafond, vous faisaient face soudain au détour d’un couloir. Littéralement là. Paysage lunaire subitement ouvert : à vos yeux et demain à vos pas. Sur certains de ces photos ont été agrafés, collés, scotchés, parfois même fondus au numérique, des nuées de croquis galiléens. Comme autant de profils de l’astre jetés à même sa surface, quartiers de lune multipliés sans fin et dispersés au hasard. Tout a été fait pour que le réalisme du relief, pourtant recouvert des preuves irréfutables de son existence, paraisse artificiel, irréel, chimérique. Comme il avait dû paraître à de nombreux contemporains de Galilée.

L’artiste a sûrement cherché à nous rendre sensible la lune d’avant le télescopage avec la terre, d’avant la percée visuelle de l’astronomie ; nous faire sentir cette lune qui a disparu, sauf peut-être pour les enfants qui aujourd’hui encore s’y réfugient.

Vingt-huit février. Une étrange humeur s’installe en moi depuis quelques jours.

Comme si, à peine un quart d’heure après être arrivée à l’expo, après avoir découvert la salle tapissée de paysages lunaires, je m’étais arrêtée de courir pour essayer de tout voir. Comme si les photographies retouchées m’avaient définitivement interceptée, capturée. Surtout la plus grande qui se dressait haut face à moi – celle au sol accidenté qui se déversait dans l’espace des confins –, qui malgré tout se tenait à portée de bras, de mains, de mes doigts qui déjà en caressaient la chair : pareille à une peau animale, de squale ou de raie, émergeant au-dessus des flots gris, bleus, verts ; pareille à la pellicule humide des souvenirs d’enfance, au grain des interminables ballades d’hiver.

Je revois la barrière de dunes, abruptes et rocailleuses, me cerner dans la salle. Je ressens cet élan qui me guidait sans faillir vers l’écran du photogramme librement ouvert. Je me vois le toucher. Adhérer tout entière à son obscure profondeur.

Depuis quelques jours me revient sans arrêt le souvenir du temps passé auprès de cette image, dont l’affolante durée m’avait échappée, le désir inexplicable d’en percer le mystère, de le traverser tout entier. Et puis cette certitude, dont je ne sais que faire, d’avoir vraiment posé un pied sur la lune. Comme si samedi, après avoir enjambé le cadre du photogramme, j’avais marché au milieu des lunes de Galilée épandues à perte de vue. Marché assez longuement, hébétée, dans cette myriade d’images qui jonchaient le sol, ces innombrables profils qui composaient un visage qu’aucun portrait n’aurait pu rassembler. Comme si la lune émiettée sur elle-même, profil après profil, avait perdu son antique figure, et n’était plus qu’une pauvre terre, ingrate, abandonnée, que les hommes avaient ruinée et salie de leurs dérisoires clichés.

Et aujourd’hui cette scène irréelle : dès que je repose un des croquis après l’avoir pris par terre, il tombe en poussière sur le sol. Si bien qu’en quelques secondes, toute la lune, toute l’image, toute la salle se remplissent de sable, de cailloux et de rocaille, autant de résidus figés, durcis et méconnaissables de ces images pulvérisées. La lune vient de tourner vers la Terre sa face stérile, glaciale et solitaire. Et je suis là pour la contempler.

Vingt-neuf février. J’ai feuilleté longuement le livre de Galilée, Le messager des étoiles. En ai tourné et retourné les pages. Pour fuir le jour en me consumant de poussière. Jour idéal.

Dans la nuit, l’atmosphère douteuse qui me collait à la peau depuis samedi s’est volatilisée. J’ai quand même rêvé que je tournais le dos à la terre, au soleil, à leur connivence stellaire contre l’obscurité perpétuelle, à ce crépuscule du soir annonçant déjà, dans un petit clin d’œil, le crépuscule du matin. Pas tout à fait un cauchemar mais un songe de bonheur encore moins. Les matins chantants s’étaient tus.

Me suis perdue, tout bêtement, dans ce visage dénudé qu’on ne perçoit jamais, qui ne regarde rien, à peine les lumières mortes qui luisent et scintillent aux confins.

Quelque part, j’ai rendu mon image au grain opaque de la nuit.

— Mon amour, ça va ?

— Ouais. Ça va, ça va. Tout va bien. Je crois. Toujours ces foutus cauchemars.

— Encore celui sur la lune ?

— Ouais, celui-là. Mais cette fois, c’était réel à un point, tu peux pas savoir.

— C’est sûr que si tu ne me dis rien.

— Écoute, Michel, on va pas recommencer.

— C’est bon, c’est bon, j’abandonne. Alors ce mauvais rêve ?

— Eh bien écoute, cette fois, quand je suis sorti de la capsule, après avoir posé le pied sur le sol rocailleux, exposé au soleil mourant des étoiles, tout le poids de mon corps s’est tu, tu m’entends ? Tout.

Plus aucun signe.

Comme volatilisé.

Alors, je continue d’avancer, soulagé, au hasard. Accompagné seulement d’une ombre qui court près de moi, entouré de sa longue, très longue silhouette, qui effleure le terrain accidenté sans effort. Et cette ombre, ce ne peut être que la mienne puisqu’il n’y a que moi dans le coin. Et pourtant, je n’arrive pas à l’admettre. Je la regarde danser sur le sol comme un être étranger. Elle est plus vivante que je ne l’ai jamais été, tu comprends ? Comme née dans l’instant. Ici même. Et déjà si vibrante, si agile que je voulais être elle, même quelques instants.

— Tu voulais lui ressembler ?

— Non, pas tout à fait. J’avais l’impression que je ne pouvais la dire mienne tant qu’elle n’était qu’une image de moi-même, l’impression qu’il fallait que je devienne cette ombre pour qu’elle m’appartienne vraiment. Nos deux corps devaient se fondre ou bien rester étrangers.

— Continue, continue.

— Je reprends donc ma ballade mais elle ne me quitte pas. Je m’élance pour sauter au-dessus d’un rocher et je la vois aussitôt enjamber un, puis deux, puis tout un banc de cratères. Je tourne plusieurs fois sur moi-même, le plus rapidement que je peux, et elle se met à tourbillonner dans la mer, en agitant des étendues d’eau qui n’ont même jamais existées. Au bout d’un moment, je me suis immobilisé. Elle sautillait sur place tout autour de moi sans vouloir jamais, semble-t-il, s’arrêter. Il fallait que je me rende à l’évidence, cette ombre était bien la mienne et toute la jeunesse, la vigueur de mon corps, avait commencé de s’écouler en elle.

Je crois que je me fuyais en elle, tu sais.

— De plus en plus glauque ton histoire.

— Mais attends, c’est pas tout. Est-ce que tu te rappelles du rêve que j’avais fait, il y a longtemps, du jour où j’avais entendu la voix de Neil Armstrong à la radio ?

— … ?

— Mais si. Quand j’étais gosse. Je venais de sortir de la voiture que mon père avait achetée le jour avant. Rouge, fuselée et surtout décapotable. J’avais entendu une voix grésiller dans la chaleur de juillet. Une voix venue directement par les ondes, criblée tout du long d’une pluie d’étoiles. C’était un homme sur la lune qui parlait, m’avait-il expliqué.

— Et alors ?

— Et alors, d’habitude, mes souvenirs s’arrêtent à quelques mètres de la voiture, alors que l’on est en train de marcher vers la plage. Il y a tant d’autres personnes, d’ailleurs, comme nous immobiles au bord de la route ensablée, incapables de s’éloigner des voitures, stupéfaites, qu’on dirait des ombres elles aussi, ou des statues de sel, partageant soudainement le même sort. Et après, en général, plus rien.

Mais depuis cet été sur la plage, depuis le malaise que j’ai eu, avec cette sensation de froid, d’humidité, les choses se précisent. Le jour où j’ai entendu la voix d’Armstrong sur la plage, il est arrivé un accident, j’en suis sûr. Ou c’était à deux doigts. Une vague a dû me surprendre et m’emporter et mon père qui était pourtant vigilant n’a sans doute rien pu voir, rien pu faire. Je vois seulement sa silhouette disparaître sur la côte alors que je suis enfoncé, loin dans la mer, luttant pour rien contre les courants. En proie à toutes sortes de bêtes, des baleines, des requins, qui me frôlent, qui me guettent. Je me revois chercher son image sur la plage du regard tandis que le sol se dérobe sous mes pieds ; me revois tourner en tout sens, embrasser l’immensité de la mer, sans plus d’autre prise que celle de mon corps sur lui-même, se soutenant de ses pauvres bras, de ses maigres jambes. Pour rien. Contre la force d’un océan, de cet Atlantique nord, où je continue à venir tous les étés contempler la mort qui ne m’a pas emporté. Et je suis si désemparé dans ce rêve, qui est presqu’un souvenir maintenant, je suis si loin de toute terre que la lune qui me fait face, dans le ciel, cette lune sur laquelle un homme vient juste de poser le pied, me paraît comme la seule issue possible, le seul espace où me réfugier.

Et après, je ne sais plus vraiment, j’imagine. J’imagine que dans la panique qui m’a envahi – un gamin de cinq ans, tu te rends compte –, je ne me suis pas mis à rêver que je m’envolais dans le ciel comme l’aurait fait un astronaute ; je n’ai pas guetté l’arrivée d’une fusée – je crois que tous ces rêves d’enfant, ceux que l’on croit qu’il vous font grandir, m’avaient quitté dès cet instant – j’ai seulement vu, mais vraiment vu, les dunes se soulever et noircir sous mes yeux, la plage se remplir de galets à perte de vue tandis que l’océan se retirait et le ciel : le ciel se peignait de nuit, transpercé d’un soleil, d’une terre et d’étoiles amoncelées.

— Younès, ça va ? T’es sûr ? Je suis pas rassuré là.

(Younès passe la main sur son front, hoche la tête)

T’imaginais quoi alors, où tu crois que tu étais ?

— Au même endroit justement, le même que celui où je me noyais. Je m’étais seulement vu comme depuis là-haut mais sous mes pieds. J’avais transporté l’ailleurs jusqu’ici. Comme Armstrong. La lune n’était plus au bout de mon regard comme un astre lointain, elle était, pour moi aussi, une terre ferme.

— Je comprends pourquoi j’avais l’impression que tu suffoquais tout à l’heure. C’était vraiment horrible. On aurait dit que tu manquais d’air, alors que t’avais la bouche grande ouverte, comme si tu étais affamé de la moindre particule d’air. Tu m’as vraiment fait très peur.

— Et encore, le plus étrange, c’est que tout ça n’est pas revenu en dormant mais quasiment au réveil et ça défile presque à mesure que je te le raconte. Dans mon sommeil, je savais seulement que j’étais au bord de la noyade, près de me perdre dans quelque chose. Dans cette ombre qui me collait. Je ne me reconnaissais plus pour seule figure que cette humanité sombre et démesurée qui jaillissait en tous sens autour de moi. Les mouvements de mon insaisissable et toute nouvelle silhouette n’en étaient que plus majestueux : je la voyais étendre gracieusement ses membres le long d’espaces gigantesques, repousser l’horizon plus loin qu’aucun œil humain ne pouvait aller, tacher de son obscurité chaque pouce de terrain. L’ombre que j’étais reportait peu à peu sur la lune les nuances de noirceur de sa face cachée. Et je n’avais d’autre vœu que d’en épouser la surface, quartier par quartier. La lune allait bientôt totalement disparaître.

Mais le temps me manquait pour en conquérir le sol.

Comme si mes repères terrestres se reformaient ici même. Comme si ce n’était pas la lune que j’allais recouvrir de mon ombre mais la terre qui allait reprendre ses droits sur cet astre. Des mers se profilaient au loin que je ne voyais pas encore mais dont je savais le nom. Dans les immensités désertes commençaient à s’étirer des mirages de plaines bornées de montagnes. La terre que j’avais quittée se rapprochait à grands pas. Je ne voyais déjà plus avec les yeux d’ici mais avec ceux de là-bas.

— Et qu’est-ce que tu as fait ?

— J’ai voulu me débarrasser de mon corps fait d’eau, de lumière et de terre, seule chose que je pouvais encore échanger, par laquelle échapper au retour sur la terre. J’ai ouvert ma combinaison pour rejoindre mon double, me fondre dans sa nuit, sans bruit, sans épaisseur. Une seconde durant, le temps de m’éteindre, je me suis vu en une vue renversée, mon corps plein et chaud baigné par un soleil blond, ma poitrine découverte expirant de l’air, mon père peut-être à mes côtés, tous deux regardant la mer, puis tout a rebasculé dans le paysage lunaire : mon insignifiante stature gelée dans l’instant, écaille soudain plantée dans le ciel, mon corps désagrégé rapidement : caillasse absolue. La lune devenue nécropole d’images humaines.

J’ai compris, là, quelque part dans ce rêve éveillé, que je n’avais pas échappé à la mort, que je l’avais désiré, appelé et franchi dans le corps de cette ombre que j’avais, je pense, réussi à saisir.

— Et tu sais comment tu t’en es sorti ?

— Je ne sais pas mais je cherche, je crois, depuis des années, en fouillant, comme tu sais, toujours le même paysage. En prenant, reprenant, exposant toujours ces mêmes photos.

Premier mars. Dans le dernier couloir avant la sortie, encastré dans le mur, un écran mal éclairé diffusait une vidéo. On voyait le scaphandre de Neil Armstrong s’approcher d’un rocher à la haute stature, dominant l’immensité caillouteuse, étoilée, de la lune et du ciel. Leurs silhouettes se mêlaient sur le sol dans une interminable figure, étrangement humaine. L’ombre qu’il venait de poser là semblait l’avoir précédé dans son fabuleux voyage. Dernier vestige, dernier visage d’une humanité déjà éteinte : statue de pierre subitement révélée au visiteur ; humanité qui, on le sentait, disparaîtrait quand l’astronaute repartirait, redécollerait.

Si n’était cette vidéo de l’artiste, cette Rencontre tardive et tragique entre deux faux jumeaux (Younès Addi, HDCAM,1999).

Nos ressources

En passant

Il n’y a plus, dans cet espace, d’achèvement nécessaire du texte. La presse ne nous presse pas. Publier n’est plus ce moment symbolique où le texte, déjà défini, vient se parer de toutes les armes (couverture, auteur, éditeur, prix) qui lui permettront de partir, de circuler, de se livrer à un monde qui ne l’attend pas. La publication est un processus continu, indéfini ; une épreuve par laquelle le texte nécessairement inachevé (même s’il peut être abouti du point de vue de la grammaire mais c’est un choix !) trouve la force d’être encore et encore réécrit. Délier les points.

Le texte publié ne part pas. Mais passe. Devient accessible aux autres et demeure en même temps entièrement révisable du lieu approximatif d’où il fut transmis. C’est une émission de sens (et de non-sens aussi) qui demeure à la fois proche et lointaine. Publier n’expose pas seulement à la critique externe, c’est en soi une épreuve critique, la recherche de cette ressource dans et par laquelle le texte pourra se réécrire une nouvelle fois et prolonger son inachèvement indéfini. Un texte achevé – un livre – ne l’est que par fait, chute, accident, par grand cas non par droit.

— Vous êtes donc auto-éditeur dans ce cas. Vous méritez la suspicion et les rires. Vous acceptez la médiocrité et la boue des cent pas.
— Il n’y a plus d’édition dans cette activité publique. Pas de prix, pas d’armes dans l’arène aveuglée des avis qu’on se donne. Comment en est on arrivé à croire que par droit (je ne dis pas en fait) l’éditeur, quel qu’il soit et surtout aujourd’hui, a l’autorité suffisante pour décider de ce qui est littéraire ou pas. Quel est l’écrivain qui lui a confié cette autorité (que l’éditeur, toutefois, bien souvent, quand il a l’honnêteté en bagages, remet à d’autres écrivains) ? Lequel ? Celui pour qui le prix (valeur et récompense) vaut tout jugement littéraire ? Celui qu’on a démuni au point de le rendre absolument dépendant de la moindre goutte d’honneur qui tombe de la table des géants et des ogres ? Lequel, il y a tant d’écrivains dans ce cas.

De L’incendie au feu bientôt s’appellera De l’incendie au foyer. Et après on verra…

Ground Zero

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Frost & steam, Midway Geyser Basin by Neal Herbert

Quelques années après le 11 septembre, mon incompréhensible curiosité pour le phénomène des utopies me poussa à écrire ce texte qui dormait jusqu’ici dans un dossier perdu au milieu des Cabet, Fourier et autres Bacon.

Comme d’autres, comme beaucoup peut-être, je suis, j’ai été… fasciné par l’Amérique – j’hésite, je le sens bien, à dire « je le serai », car dire je c’est déjà trop dire, plutôt préciser qu’un temps de fascination hésite maintenant en moi : est-elle en train de s’effacer ? L’est-elle déjà ? Complètement ou quasiment ? Et quand le saurais-je ?

Quand tout aura disparu, quand mon regard aura retrouvé toute sa mobilité et sera de nouveau capable de regarder au Nord, au Sud et à l’Est.
Quand les derniers symptômes de paralysie s’effondreront sur eux-mêmes, ne laissant qu’un regard vide et désorienté.

Il y a des phénomènes dont on ne comprend l’importance pour soi qu’au moment où ils nous quittent. Ce qui paraissait sous nos yeux chaque jour n’était qu’une lente et infiniment proche comète. Il n’y a que la nostalgie qui puisse alors faire connaître et penser de tes événements.

¤

Que ce qui advient d’une fascination puisse être lui-même pris dans une nouvelle fascination, que l’on puisse être encore plus fasciné par la disparition d’une chose que par l’éclat avec lequel, hier encore, elle nous éblouissait, voilà ce qui rend difficile à vivre le désir de la surmonter. Jamais on ne perd la boule, ni le nord. Il n’y a qu’une fascination qui vous éloigne d’une autre. On reste toujours les yeux rougis et braqués.

¤

J’ai l’habitude, humilité et grandiloquence, de sentir ce qui me touche de près comme un événement qui arrive aussi bien à moi qu’à d’autres. Je n’ai jamais besoin d’un second temps pour raccorder mon existence privée à celle des autres, je sens d’emblée sur mes lèvres et dans mes cheveux le vent de l’histoire. Mes expériences sont, d’abord et toujours, collectives. Ce qui m’échoit en tant qu’individu, je le vois tomber autour et sur d’autres que moi. L’individualité ne m’est pas une particularité. Aussi ces autres que bien souvent je ne vois pas, que je devine plutôt et que j’espère, forment, quel que soit leur nombre, leur identité et leur localisation, un peuple dispersé, guidé aveuglément par le sillage de la même comète, du commun événement.

Comme eux, j’ai vu le rêve américain s’effondrer.

Le centre de l’économie-monde venait de bouger.

¤

La fascination pour l’Amérique, pendant des siècles, ce fut les rêves d’or, de cités merveilleuses, d’êtres étranges, de paradis toujours verts. Puis vient – je ne sais quand exactement – l’annexion du rêve par les États-Unis d’Amérique : la frontière, l’eldorado californien, le self made man, le melting pot, un monde libre, toutes versions remaniées des vieux rêves européens.

Pour ceux des Européens qui n’avaient pas émigré, cette Amérique s’est tenu longtemps dans la distance faussement ouverte des écrans de télévision : voitures, buildings, vêtements, musiques électriques. Devant l’écran, des enfants comme moi demeuraient fascinés sans croire, même au fond, qu’un tel pays pouvait exister. À tel point qu’une fois l’écran traversé, une fois posé le pied sur le sol américain, on se demandait encore comment une telle étendue de terre pouvait tenir dans une si petite boîte.

Le voyage ne vous fait pas sortir, forcément, du solipsisme du petit écran. Il ne suffit pas d’aller de l’autre côté du miroir, de faire trembler son image les quelques instants du passage, pour que la fascination s’évanouisse : elle vacille peut-être, voit son pouvoir violemment circonscrit parce qu’on peut voir en même temps devant et derrière soi, mais elle se maintient : les objets qu’on reconnaît tout autour, que l’on voit, que l’on touche, que l’on sent, demeurent toujours tout aussi virtuels. Conduire une berline Chrysler sur une highway défoncée le long de la River Plate vous plonge toujours dans le même bain densément télévisuel. Il y a une profondeur inaccessible et pourtant sans obscurité qui vous reste en retrait. Pas du tout un mystère. Vos mains pilotent la voiture mais vous vous demandez toujours quand finira l’émission. Un accident, toujours, se profile.

Puis, à force de marcher, de rouler, d’avancer, on pénètre quand même un peu mieux cette profondeur ultra-fine du temps : on quitte la fascination des machines et des marchandises hyper médiatisées pour en trouver une autre logée dans le petit écran. C’est la terre du Nouveau Monde, élue par le Romantisme européen comme site absolu du sublime : grandes étendues vierges et vibrantes, peuples indiens libres et fiers, paysages souverains défiant même le ciel. On arrive aux portes d’un des tout premiers parcs naturels du monde : Yellowstone. Passage fictif dans le temps et l’espace d’avant l’empire étatsunien, d’avant la présence même des peuples indiens : terre sauvage vidée de ses hommes.

Terre pure : forêts et bêtes seulement.

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J’ai vécu en Amérique tant d’années sans le savoir qu’en y allant, je n’en suis tout simplement pas revenu. Il y a des voyages apparemment inutiles qui vous font voir quand même que nous n’avez jamais quitté votre point de départ.

Et pourtant vous ne tournez pas en rond.

Vous errez dans le labyrinthe d’un petit écran.

¤

Depuis le XXe siècle nous vivons au cœur d’un monde dominé par le pôle politique, financier et stratégique que constitue New York. D’où le fait que nombre d’institutions internationales y ont leur siège.

Que nous le voulions ou non, que nos regards obliquent vers tout autre chose, nos existences sont tournés vers ce lieu : il est l’attraction pure.

Déchirer cet espace ne s’obtient pas, on a pu s’en apercevoir, en frappant directement au cœur. La substance de l’espace politique, qui n’est ni tout à fait physique – que ce soit au sens géométrique ou géographique –, ni tout à fait symbolique, n’a pas du tout été entamée par les attentats du 11 septembre : sur le site le drame pouvait bien se dérouler, partout ailleurs l’effondrement des tours était mis en boucle dans des images reprenant à leur compte le pouvoir fascinant de l’événement. Combien de disques, de films, de feuilletons, de vidéos qui ne montrent pas la disparition ou l’absence des tours dans le paysage de New York ? Les tours mises en image confortent tout autant la position centrale de la mégalopole que ne le faisait leur grandeur passée. New York blessée rayonne encore sur tous les écrans. Et cela continue jusque dans les regards suspicieux de ceux qui en nient la venue.

Mais ce qui a sans doute changé dans cette catastrophe, c’est que le site où le monde se concentrait est désormais révélé.

¤

Ground Zero est le nom de l’opération de vidage, d’abstraction, d’effacement par laquelle se reconstitue, sous d’autres repères, l’espace proprement « imaginaire » dans lequel nous vivions nos existences humaines et nos destinées politiques terrestres (car il n’y a de politique que de la Terre maintenant). Nous quittons l’Amérique.

Je ne sais pour moi quand fut engagé cette immersion dans le grand espace occidental américain (peut-être quand je compris à ses pieds le sens de l’Atlantique) mais nous savons – pour les Européens et les premiers habitants de ce double continent – qu’elle débuta, ou plutôt que le déluge démarra (n’ayons pas peur des accents bibliques plus que de circonstance), à la Renaissance et que c’est depuis que cet événement transformé en avènement est célébré comme un moment fondamental de l’histoire occidentale et un moment phare de l’histoire universelle. En échouant sur les plages d’immenses terres qui leurs étaient inconnues mais qui leur étaient promises par leur dieu, nos petites bourgades européennes sentirent, bien outrecuidamment, qu’elles se hissaient au sommet de l’histoire universelle. L’histoire prenait la Terre pour théâtre. Celle-ci se polarisa peu à peu à l’Occident. L’Europe, qui en était l’avant-poste, se fit Monde.