Graphites

_3235058-Graph by Géral FauritteÉcrire, pour qui ne vécurent jamais au cœur, ce fut toujours, ou bien souvent, franchir une limite, un pont, un mur, un détroit : passer au travers. Pour d’autres, les mêmes mais conduits à un destin totalement différent, les murs étaient bien trop hauts, les plumes trop douces et les cartouches en trop petite quantité pour que leur écriture puisse percer outre part : celle-ci se fit donc au jet, à la peinture, à la bombe ; on ne passa plus les limites, on défia l’obstacle lui-même. Étalée, maculée, maquillée, noircie dans ses marques, retracée dans ses bornes, la limite fut chargée (dans le vide même qu’elle comblait) d’une nouvelle écriture, moins lettrée, plus soudaine. La loi, désormais, n’énonçait plus en retrait où il fallait s’inscrire, c’est-elle-même qui était forcée à sortir ; c’est elle-même qui, sur les murs aveuglés, était condamnée à venir s’afficher.

Recherches sur la société civile

     Je suis éperdument en quête de ces possibilités de faire apparaître le travail dans son mouvement, dans sa forme problématique. Un lieu où la recherche pourrait se présenter dans son caractère hypothétique et provisoire.

Michel Foucault, Le Nouvel Observateur, 25 juin 1984

 

Rencontre

Pendant trois ans, jusqu’en 2013, le philosophe Bruno Bernardi a proposé, dans le cadre d’un séminaire du collège international de philosophie, de questionner l’actualité du concept de société civile. On trouvera sur son site Politeia les archives de cette enquête.

Nous qui questionnons moins l’actualité d’un concept que les conditions historiques qui ont rendu possible nos pratiques récentes d’association – notre manière de faire société  si l’on veut – quels sont donc les acquis de ses recherches autour de la société civile ?

1. Le nom même de société civile a longtemps été entendue depuis sa racine grecque. Il nous semblait peut-être essentiel, à une certaine époque, que ce langage civil soit quelque part encore celui des cités hellènes. Mais la tradition qui semblait établie depuis Aristote et son concept de koinônia politikê a, de fait été fondée, à la fin du XIIIe siècle, et bien après la date à laquelle le manuscrit du philosophe, Les Politiques, fut traduit. La longue histoire grecque et romaine de la société civile est donc un effet rétrospectif. Elle n’est même pas la conséquence directe de la réception d’une œuvre ancienne dans un champ conceptuel qui lui était étranger. Qu’un discours dût s’articuler autour du concept de société civile, jusqu’à en chercher le fondement loin dans l’Antiquité, fut semble-t-il une nécessité médiévale. Mais laquelle ? Peut-être faudra-t-il chercher du côté des nouveaux types de pouvoir urbain, qui s’affirment dès le Xe siècle, et notamment autour de cette forme républicaine que certaines villes essaient de réactiver, pour essayer de savoir à quel problème ce concept répondait. Le cours de Patrick Boucheron, donné cette année 2015, pourra probablement nous faire avancer.

2. Au côté de la souveraineté étatique conçue comme synthèse historique entre l’Empire et la territorialité vassalique du système féodal, a existé un intense mouvement de communautés (universitas) qui s’est ensuite prolongé sous une forme de souveraineté minorée dans l’histoire, celle des mal dites « cités-états ».

3. L’Universitas était le type juridique qu’embrassait de nombreuses formes de collectivités durant le Moyen Âge classique. La societas, collectivité établie par un lien contractuel, était l’une d’entre elles, aux côtés des guildes de marchands, des églises, des villes franchisées, des corporations d’artisans, etc. Anticipant une définition canonique de la société au sens sociologique, l’Universitas possédait une existence juridique différente des individus qu’elle regroupait, une existence qui ne dérivait en aucune façon de ces derniers. Ses membres réels n’étaient par conséquent pas des individus singuliers et quelconques mais ceux qui pouvaient se revendiquer ou répondre de son nom. De même, il ne pouvait y avoir d’Universitas composée d’êtres sans raison. Tous les hommes ne pouvaient donc pas se rassembler de cette façon. Ni la communauté, ni la société n’étaient des modes d’existence humains universels. L’Universitas était dite communauté, c’est-à-dire distincte d’une association, en ce sens qu’elle rassemblait une pluralité sous l’unité d’un principe supérieur. La communauté s’opposait à la multitude – conçue comme dispersion. Tout ceci est bien entendu à mettre en rapport avec le fait que les communes, dès le XIIe siècle, se présentaient comme des communautés formées sous serment, celui-ci paraissant être l’élément déterminant par lequel une société se formait. Fait important également pour notre recherche (comprendre comment Société et Cité ont pu coïncider un temps), les communes féodales n’étaient pas nécessairement urbaines, elles pouvaient même être franchement rurales, alors que la cité antique, réactivée semble-t-il comme forme juridique de certaines populations données, affichait sa politeia, sa « constitution », dans l’évidence d’une urbanité. Quelle place pouvait trouver le concept de Cité aux côtés de ces deux autres concepts : société et communauté ?

4. Le texte de Cicéron dans lequel le terme d’Aristote est traduit pour la première fois en latin par Societas Civilis, définit la république comme l’unité d’une pluralité établie par association (sur la base d’un accord de droit et d’une communauté d’intérêt, la seconde étant la condition de la première, comme la communauté, au Moyen Âge, enveloppait toute société). Cet accord, et l’association qui en découlait, ne prenait ni la forme d’un acte délibératif, ni même celui d’un consentement, il s’agissait, tout au plus, d’un consensus sur le juste, sur ce qui est droit. Rappelons que pour Cicéron, le lien d’association était naturel, seule sa mise en forme paraissait conventionnelle. Existait donc naturellement un désir de vivre ensemble. L’utilité de la communauté ne se résumait pas, comme pouvaient le penser les Épicuriens, à surmonter une faiblesse. L’opposition classique entre genèse spontanée, immédiate et analytique du lien social (posez deux individus à proximité : un lien se forme) et réalisation extérieure, indirecte et synthétique se trouvait déjà, grosso modo, dans l’Antiquité. Toutefois, la notion qui désignait le lien était le vinculum : entrave du corps, ce qui lie, enchaîne. Le latin oppose civis à hostis.

5. La formule de Societas Civilis est attribuée dans le texte de Cicéron aux partisans de la cité démocratique. La loi y est présentée comme le lien propre de cette association : elle est à la fois la forme de l’association et la matière sur laquelle celle-ci conserve la capacité d’agir (pour l’amender, la corriger, la maintenir, etc.). Toutes les sociétés n’étaient donc pas civiles, encore moins les cités. Et pourtant, pour les Romains, chaque civitas est une societas. On est loin de la réduction qu’opérera Kant entre République, Cité et Société civile, et qui marquera en quelque sorte l’aboutissement des trois siècles précédents.

Plus près de moi mon ennemi, ma haine

En passant

On me dit que ces jours-ci circulent dans les médias la crainte justifiée d’un nouveau fascisme – justifiée car on y débat, à tort ou à raison, de la possibilité d’appliquer cette catégorie politique à la conjoncture actuelle. Un fou rire me vient. Aussi sec. Je pense aux débats du même genre que j’ai tant entendus sur les ondes ces dernières années : les signes que l’on y relevait pour savoir s’il fallait s’inquiéter ou non tenaient si fortement aux emblèmes les plus visibles du nazisme allemand (bannières, devises ou blasons de la race pure, de l’antisémitisme, du culte de la personnalité, du totalitarisme) que j’avais l’impression que la propagande fasciste avait été victorieuse au final : les médias actuels n’ayant retenu de l’événement que les traits que les idéologues nazis avaient savamment élaborés et mis en scène. Les communicants, semble-t-il, ne parlent toujours mieux qu’aux autres communicants.

Exit donc la dimension européenne du fascisme, les mutations dans les pratiques de guerre, le nouvelle figure du Juif partagée aussi bien par les philosémites que par les anti ; à la trappe aussi l’implication des savants (philosophes, physiciens, médecins, etc.), la dimension eschatologique du führer, et surtout la dimension démographique du phénomène, celle que Lévi-Strauss rappelait dans Tristes Tropiques. Il y a bien sûr dans les théories de l’espace vital allemand, dans la course des États à la colonisation, la référence à un monde plein et saturé, un univers surpeuplé ; il y a surtout dans le nouvel antisémitisme de la fin XXl’accusation d’une vie déracinée, impersonnelle, anonyme, réglée, dont le Juif serait celui qui en jouirait le plus – il y serait d’abord comme un poisson dans l’eau, et puis surtout en ferait son profit sans vergogne, lui, l’homme froid, cosmopolite et calculateur, l’homme moderne en personne. Ainsi, dans les années trente, l’Europe ne faisait pas seulement face à une croissance démographique séculaire que la crise économique aggravait et manifestait de manière brutale, elle était aussi confrontée à des formes de concentration et de pression démographique, autrement dit les villes, qui pouvaient rendre la vie individuelle et collective difficilement supportable. Le renouveau de la vie urbaine, issue des XIet XIIsiècles, renaissance à laquelle l’Occident attacha longtemps sa liberté, son plaisir, venait de passer un seuil. Irréversible. Décisif. La haine du bourgeois retrouvait dans l’occupant des villes une forme d’évidence, la simplicité d’un sens.

Sous le désir d’expulser, puis de détruire celui que l’on accuse de parasiter, de gangrener, de vouloir affaiblir le corps social (du communiste au juif en passant par tous les autres parias de l’Occident) il y a d’abord eu cette nouvelle perception du corps d’autrui, cette pression constante des uns sur les autres que tant de monde ressentait ; ces effets de masse que l’on ne cessait de dénoncer d’un bout à l’autre de l’arène politique. C’est pourquoi le fait de masser les déportés comme on le faisait dans les convois, les jetant à la mort bien avant qu’ils n’arrivent, n’était pas une erreur, ni une simple cruauté, mais la blessure même dont on voulait se soulager. Celle que l’on voulait voir infliger à ceux qui étaient censés en jouir. Aussi, portez vos regards dans les files d’attente, au milieu des rocades, dans les rames de métro, sur les parvis bondés des supermarchés, vous y verrez les forces agissantes et aveugles du fascisme contemporain.