Voyages spatio-temporels

En passant

Lessing fait grand cas de la différence entre art du temps et art de l’espace. Mais à y regarder de plus près, ce n’est là qu’illusion savante. Car l’espace aussi est une notion temporelle. Le facteur temps intervient dès qu’un point entre en mouvement et devient ligne. De même lorsqu’une ligne engendre une surface en se déplaçant. De même encore, pour le mouvement menant des surfaces aux espaces.

Paul Klee, Schöpferische Konfession,1920

L’histoire du monde

En passant

D’aventure

Il fut un temps où les voyageurs s’émerveillaient de tant de luxe, de variété, d’abondance, ramassés dans ces lieux qu’ils trouvaient d’aventure, qu’un monde nouveau s’ouvrait à chacun, ou presque, de leurs pas. Il n’y avait qu’un monde pour contenir autant de richesses. Pour rivaliser, même en réduction, avec l’immensité du cosmos.

La loi, la raison

Chez les Grecs, nous dit-on, la loi, impersonnelle et extérieure aux désordres des hommes, mettait à l’abri la raison. Elle y trouvait son lieu sûr. Quand la raison passa-t-elle dans le monde ? Quand l’œuvre de Dieu se dédoubla : ici en ouvrage des prophètes, le livre saint, là en ouvrage de la nature, le livre galiléen. Le monde eut sa loi. Et la raison, sa nouvelle demeure. Bientôt une inversion se produisit : l’ici s’éloigna, le là s’approcha ; le monde fut désormais plus près de nous que ne l’était le livre des livres. De son abri politique, la raison se réfugia vers la science. Au milieu des écarts, des exceptions, des aberrations, elle voyagea dans la loi.

Libéral Comolli

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Museo_cinema_torino©Jordi_SanIIDefonsoNous sommes pour la plupart assis, le film vient de se terminer, la lumière – une autre lumière – est revenue, Jean-Louis Comolli, réalisateur et critique de cinéma, se tient devant nous, il nous parle, nous spectateurs, derrière lui se tient l’écran vide. Tous, nous dit-il, nous aurions un point de vue singulier sur le film. Je traduis : il y a autant de points de vue que d’individus qui le regardent.

Flatterie ! D’abord, toutes les personnes qui regardent un film ne se forgent pas de point de vue et demeurent après, comme peut-être pendant, indifférentes au film (et en quittant la place particulière qui leur offrait la possibilité d’un tel point de vue n’emportent rien avec elles). Ensuite, certaines personnes sont riches de plusieurs perspectives singulières sur un film au point qu’elles peuvent hésiter ou bien commencer à les assembler dans une vision plus large. Enfin, d’autres, discutant après la projection, s’aperçoivent qu’elles ont en fait le même avis et partagent ainsi, sans peut-être même le savoir, une même singularité pour deux. Voilà pourquoi il ne peut y avoir, et on ne peut supposer, pour faire une histoire des spectateurs de cinéma comme voudrait la faire Jean-Louis Comolli, qu’il existe autant de points de vue que de places dans une salle de ciné. Il y a bien une pluralité, une multiplicité de points de vue existante dans la salle et après (dont le nombre sera fluctuant au gré des échanges) mais pas cette collection aisément dénombrable et acquise d’emblée que l’on suppose donnée par la grâce de l’achat d’un simple billet.

Grande libéralité de journaliste, sans doute, que d’offrir une vue à tout le monde (et si bien adaptée aux principes de la libre opinion) mais très mauvais principe heuristique, l’historien se devant d’être plus sévère, plus avare, car une histoire des spectateurs qui supposerait une disparité aussi forte dans le public serait forcément vouée à l’échec – et même avec le secours de la statistique car le problème n’est pas tant le nombre que la diversité des angles de vue. Ainsi trop lacunaire dans son lot d’archives (comment saisir le point de vue de chacun ?), trop limitée dans ses possibilités d’analyse (comment ne pas réduire la singularité de chacun ?), cette généreuse histoire des spectateurs se retrouvait vite démunie : ce que l’on aurait donné à l’opinion serait perdu pour elle.