Devant la porte

Mis en avant

Une expérience curieuse m’envahit depuis quelque temps. Je suis seul, Lyla n’est pas là, j’arrive devant la porte de notre appartement et pourtant je ne la reconnais pas. Je suis soudain complètement étranger à cette porte. Pas le problème de dire que c’est la mienne, que c’est bien ma porte, car, de toute évidence, cette planche de bois peinte (mais pourquoi ?) dans un profond rouge cerise m’est extrêmement familière. Je ne peux donc qu’en déduire, à moins d’être inconséquent (ce que je ne veux pas), que c’est bien ma porte qui se trouve là − à un petit pas de mes deux pieds joints. Et pourtant…

Je découvre au bout du couloir, me tournant vers la droite pour tourner la clé, une porte que je n’avais jamais encore vue jusqu’à présent et dont je ne suis plus, mais alors plus du tout sûr, de ce qui va se trouver derrière, quand je vais finalement arriver à l’ouvrir − car ça, bizarrement, j’y crois encore : d’avoir la clé d’un appartement qui n’est pas le mien. (En homme ouvre-portes se rêve-t-il)

De quoi s’agit-il dans cette furtive et curieuse altération de la familiarité du monde ? D’un décalage entre le raisonnement, trop raisonnable, qui conclut toujours à l’évidence, c’est-à-dire à l’identique, alors que la perception lui montre deux choses manifestement différentes ? Deux portes qui Non-non-non ne se ressemblent pas… Ou d’une faille dans la perception des choses elles-mêmes, celles-ci se confirmant et se contestant à la fois ? Un coup la porte se montre comme-ci, un autre comme ça, et je serais alors, à ces moments-là, tout étonné et plus attentif que jamais à ce qu’il m’est donné de voir, c’est-à-dire si peu de choses tant il suffit qu’arrive un jour où je regarde ma porte pourtant si familière d’un angle un tout p’tit peu différent − tiens, en remontant les yeux vers la poignée le soir où j’ai laissé tomber mes clés sur le seuil en rentrant − et je ne la reconnais plus cette planche qui tient debout, au point de croire qu’il s’agit d’une autre. Peut-être alors qu’il ne suffit plus de dire que nous voyons beaucoup mais regardons bien peu de choses du monde, mais que nous sommes largement aveugles plutôt, et surtout en plein jour, et alors même que des médecins nous auraient dotés d’un 10/10 en vision optique. Allure de taupes ou de musaraignes, voilà comment j’aime voir les humains avancer.

Mais alors, hormis sur quoi se pose quotidiennement notre regard et que par conséquent nous voyons, que sont ces points de vues, ces champs de visions, délaissés ou non fréquentés par nous dans le monde ? Le réel ? Mais qu’en savons-nous si des choses nous y attendent si dès que nous les rencontrons nous ne pouvons les faire nôtres ? Quel est ce monde impossédé qui n’est pas notre Chose ? Comment regarder, considérer, quel œil jeter dans un monde qui ne serait pas fait de choses ?

— Arrêtez de causer et ouvrez-moi cette porte, bon dieu !! Il y a peut-être marqué monsieur X en lettres dorées sur fond rouge cerise sur cette porte mais c’est toujours une porte, bordel, un truc qui soit s’ouvre avec une clé, soit se défonce ! 

L’histoire du monde

En passant

Les aventures du réel

Parfois il devient surréel, cette aventure dont je sais peu de choses sinon qu’elle se joue de la diversité du réel, des différentes cases, des différents ordres, des différentes régions, dans lequel il est bien rangé. Parfois une déréalisation le surprend et fait diminuer son intensité, le faisant ainsi passer par d’élémentaires états substantiellement différents. Fait frais. J’ai froid. Il gèle. J’me pèle. Et d’autres, il surgit complètement irréel, ses formes secouées, perturbées, déformées, altérées au point de finir méconnaissables et de devenir ainsi des images. Au fond d’une image dort ou guette toujours en silence un monstre. Un monstre à chaque instant prêt de s’effondrer ou d’exploser mais aussi capable de faire savoir ce qu’on a jamais senti jusque-là. Panique et nouvelle attention aux limites de la perception. La mise en garde d’un nouveau regard.

D’aventure

Il fut un temps où les voyageurs s’émerveillaient de tant de luxe, de variété, d’abondance, ramassés dans ces lieux qu’ils trouvaient d’aventure, qu’un monde nouveau s’ouvrait à chacun, ou presque, de leurs pas. Il n’y avait qu’un monde pour contenir autant de richesses. Pour rivaliser, même en réduction, avec l’immensité du cosmos.

La loi, la raison

Chez les Grecs, nous dit-on, la loi, impersonnelle et extérieure aux désordres des hommes, mettait à l’abri la raison. Elle y trouvait son lieu sûr. Quand la raison passa-t-elle dans le monde ? Quand l’œuvre de Dieu se dédoubla : ici en ouvrage des prophètes, le livre saint, là en ouvrage de la nature, le livre galiléen. Le monde eut sa loi. Et la raison, sa nouvelle demeure. Bientôt une inversion se produisit : l’ici s’éloigna, le là s’approcha ; le monde fut désormais plus près de nous que ne l’était le livre des livres. De son abri politique, la raison se réfugia vers la science. Au milieu des écarts, des exceptions, des aberrations, elle voyagea dans la loi.

Vivre une histoire

Tant que l’histoire apparaissait aux hommes comme le fait d’événements lointains : des batailles légendaires menées, gagnées et perdues derrière les sommets des montagnes ; des catastrophes annoncées dans le ciel et des convulsions survenues du plus profond de la terre … tant que l’histoire ne surgissait pas d’un coup dans votre champ de seigle à la manière d’une horde de barbares venue vous piller, vous violer, vous laisser exsangue, celle-ci demeurait encore bien abstraite, bien artificielle, cette mémoire de l’oublié qu’entretenaient les érudits pour des raisons d’apparence exclusivement savantes. Le journal, le télégraphe, la poste, vont donner une présence beaucoup immédiate à cette histoire faite de célébrité — tout en lui conférant de nouveaux types d’événements. Désormais, tout le monde pourra en faire l’expérience au présent, chez lui, et dans son propre laps de temps. Ces hommes qui, durant des siècles, ne firent pas d’Histoire, sinon celle qui les voyait figurer parmi ces corps anonymes transpercés de mille lames au cœur de batailles magnifiquement peintes, pouvaient désormais en accueillir quelques unes dans leur existence, et même, s’ils le souhaitaient, en faire l’élément dominant de leur vie. On pouvait maintenant vivre l’histoire. Mais bientôt ses dernières flammes s’éteindront. L’histoire elle-même passera à la trappe de l’histoire. Au dernier couperet. Et dans l’oubli, par milliards, nous repartirons. Je sens certains soirs à quel point mes faits et mes gestes sont déjà passés totalement hors signification.

Les crépuscules de l’histoire