L’histoire du monde

En passant

D’aventure

Il fut un temps où les voyageurs s’émerveillaient de tant de luxe, de variété, d’abondance, ramassés dans ces lieux qu’ils trouvaient d’aventure, qu’un monde nouveau s’ouvrait à chacun, ou presque, de leurs pas. Il n’y avait qu’un monde pour contenir autant de richesses. Pour rivaliser, même en réduction, avec l’immensité du cosmos.

La loi, la raison

Chez les Grecs, nous dit-on, la loi, impersonnelle et extérieure aux désordres des hommes, mettait à l’abri la raison. Elle y trouvait son lieu sûr. Quand la raison passa-t-elle dans le monde ? Quand l’œuvre de Dieu se dédoubla : ici en ouvrage des prophètes, le livre saint, là en ouvrage de la nature, le livre galiléen. Le monde eut sa loi. Et la raison, sa nouvelle demeure. Bientôt une inversion se produisit : l’ici s’éloigna, le là s’approcha ; le monde fut désormais plus près de nous que ne l’était le livre des livres. De son abri politique, la raison se réfugia vers la science. Au milieu des écarts, des exceptions, des aberrations, elle voyagea dans la loi.

Libéral Comolli

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Museo_cinema_torino©Jordi_SanIIDefonsoNous sommes pour la plupart assis, le film vient de se terminer, la lumière – une autre lumière – est revenue, Jean-Louis Comolli, réalisateur et critique de cinéma, se tient devant nous, il nous parle, nous spectateurs, derrière lui se tient l’écran vide. Tous, nous dit-il, nous aurions un point de vue singulier sur le film. Je traduis : il y a autant de points de vue que d’individus qui le regardent.

Flatterie ! D’abord, toutes les personnes qui regardent un film ne se forgent pas de point de vue et demeurent après, comme peut-être pendant, indifférentes au film (et en quittant la place particulière qui leur offrait la possibilité d’un tel point de vue n’emportent rien avec elles). Ensuite, certaines personnes sont riches de plusieurs perspectives singulières sur un film au point qu’elles peuvent hésiter ou bien commencer à les assembler dans une vision plus large. Enfin, d’autres, discutant après la projection, s’aperçoivent qu’elles ont en fait le même avis et partagent ainsi, sans peut-être même le savoir, une même singularité pour deux. Voilà pourquoi il ne peut y avoir, et on ne peut supposer, pour faire une histoire des spectateurs de cinéma comme voudrait la faire Jean-Louis Comolli, qu’il existe autant de points de vue que de places dans une salle de ciné. Il y a bien une pluralité, une multiplicité de points de vue existante dans la salle et après (dont le nombre sera fluctuant au gré des échanges) mais pas cette collection aisément dénombrable et acquise d’emblée que l’on suppose donnée par la grâce de l’achat d’un simple billet.

Grande libéralité de journaliste, sans doute, que d’offrir une vue à tout le monde (et si bien adaptée aux principes de la libre opinion) mais très mauvais principe heuristique, l’historien se devant d’être plus sévère, plus avare, car une histoire des spectateurs qui supposerait une disparité aussi forte dans le public serait forcément vouée à l’échec – et même avec le secours de la statistique car le problème n’est pas tant le nombre que la diversité des angles de vue. Ainsi trop lacunaire dans son lot d’archives (comment saisir le point de vue de chacun ?), trop limitée dans ses possibilités d’analyse (comment ne pas réduire la singularité de chacun ?), cette généreuse histoire des spectateurs se retrouvait vite démunie : ce que l’on aurait donné à l’opinion serait perdu pour elle.

L’inaccessible et encore lointaine capacité de vivre

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One_last-Shot_from_Sils-Maria©Dave_Fleet

La Vie, et non la Nature, nous dit Foucault, apparaît comme objet scientifique au tournant du XIXe siècle et du même coup comme nouvelle puissance des êtres (puisque des savants iront jusqu’à attribuer une vie à l’univers sans compter celle de l’esprit). Surgit ainsi, dans la culture occidentale, un nouveau domaine de connaissance. Il est bien entendu, même si Foucault n’en dit rien, que ce n’est pas la première apparition de la Vie dans l’histoire occidentale mais uniquement, et c’est déjà un événement, son émergence sur le terrain « épistémique » de sa culture, dans la zone où se trouve mis en question quelque chose de l’ordre du savoir et de la vérité. La connaissance de la vie devient nécessaire. Des questions nouvelles se posent. Et Nietzsche fut un de ceux, dans le siècle, qui trouvera à y répondre. Bien sûr, il n’y eut pas que lui (Marx, Kierkegaard, Schopenhauer ?), mais il appartenait sans doute à ces hommes en désir de philosophie d’expérimenter cette nouvelle puissance, cette façon d’exister à présent comme pur sujet vivant, et ce avec ou sans l’appui de la science. Expérimenter dans une autre direction, sur un autre chemin, cette Vie que les savants avaient commencé à étudier un bon siècle plus tôt, engageait, décidait, emportait tout un nouvel avenir pour la philosophie. Loin des chaires universitaires, on pouvait faire de la philosophie en faisant de la vie, de sa vie, un problème et une matière de pensée.

Il est donc vain de vouloir, comme je le fis longtemps, contourner le prétendu « biologisme » de Nietzsche, d’essayer de traduire dans un autre idiome (plus actuel et plus recommandable) ce langage trop malheureusement attaché à la science en partie périmée de son époque. Ce langage lui a valu le malentendu nazi, à coup sûr, mais il lui a valu (et cela peut-être le sait-on moins) de marquer un jalon, même mineur, dans l’histoire des transformations du premier darwinisme. Certaines propositions critiques de Nietzsche font corps aujourd’hui avec les développements actuels de la théorie de l’Évolution. Le biologisme de Nietzsche n’est donc ni un vêtement désuet dont il faudrait le débarrasser pour embrasser pleinement le corps de son œuvre, ni, à l’inverse, une thématique d’allure scientifique que celui-ci aurait accepté tacitement ou dont il se serait servi de manière imprécise, sinon imagée, pour approfondir son examen de soi. Car l’être vivant, tel qu’il l’expérimente sur lui, est à la fois cette Vie saisie par la science (observée, disséquée ou déterrée dans le sol) mais également par la philosophie, et leurs rapports, au regard de ce problème, restent pour moi encore largement indéfinis. Georges Canguilhem, on le sait, est sans doute un des rares en France à avoir lié les deux et peut-être les rapports qu’il est parvenu à établir entre science et philosophie pourraient, à cet égard, dire rétrospectivement quelque chose sur Nietzsche. Sur la nouveauté de ce problème, vivre en tant que philosophie, ce dernier encouragera d’ailleurs (dans, il me semble, Le voyageur et son ombre) ceux qui se sentent emportés par ce devenir, pris dans la métamorphose, à lire la vie des philosophes, y voyant par leurs réflexions, problèmes et solutions d’existence, le cœur encore largement inconnu de la philosophie (d’où bien entendu la nécessité pour l’avenir d’un livre comme Ecce Homo). Il faut donc bien comprendre que la « vie » dont il parle, si essentielle à la philosophie, et dans la mesure où il manie la rigueur des théories scientifiques, n’est pas la simple existence ou biographie telle qu’on pouvait la raconter dans la tradition philosophique précédente, ou même dans la tradition chrétienne des Saints (qui rend compte, bien entendu, chez Nietzsche de la centralité de la question ascétique), elle désigne plutôt à notre attention, pointe à l’horizon de notre regard, une nouvelle dimension qui, d’avoir été ainsi mise sous la lumière crue de la science, n’en demeure pas moins (vu qu’elle est plus ancienne qu’elle naturellement) beaucoup plus profonde et riche que ce que cette dernière pourra en faire voir et en dire.

D’une certaine façon, faisant de cette « vie » nouvelle – telle que dégagée par la science mais devant en même temps lui être en partie soustraite – une forme d’existence, avec tous les problèmes de santé que cela pouvait poser, Nietzsche expérimenta pour la première fois, et plus loin sans doute que tout autre, ce nouveau mode d’être pour l’homme qu’était la Vie. Existence sans finalité, issue du hasard, produit d’un combat incessant, absolument dépendante d’éléments physiques comme la terre, le climat, etc., enveloppant en elle et jusque dans ses aspects apparemment les plus personnels la longue histoire de l’espèce, vouée à la répétition, au retour des cycles, et d’autres caractères encore qu’il fut seul, sans doute, à discerner (la tendance à croître en puissance, c’est-à-dire en plasticité), il fallait sans doute que l’homme devint philosophe et plus encore peut-être prophète (Ainsi parlait Zarathoustra) pour faire face à une telle épreuve. Qui existe aujourd’hui – je ne dis pas vivre puisque cela serait le résultat et non la condition de l’expérience – à la mesure de cette toujours et encore plus nouvelle puissance qu’est la Vie ? Sinon un surhomme, c’est-à-dire celui qui a fait sienne cette force sans en être détruit et qui ainsi peut se réjouir, non pas pleinement mais uniquement et seulement, de Vivre ?