Sourd et aveugle

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Parmi toutes les pensées du siècle dernier qui ont cherché et trouvé dans le langage, à la fois, l’accès, le chemin et l’issue pour penser hors des catégories de l’anthropologie philosophique – Sujet, Conscience, Liberté, Représentation, etc. –, Gilles Deleuze a situé la singularité de Michel Foucault dans le soin que celui-ci a continuellement apporté à la description des rapports (discrets) entre l’énonçable et le visible, entre les conditions de ce qui se dit et celles de ce qui se manifeste. C’est même là, en ce blanc, que l’écriture de Foucault emporte toujours avec elle une sorte de « poésie » aussi étincelante que nécessaire, quand au bout, en dessous, ou au creux de leurs mots, ses textes nous font voir les rapports toujours variables existants entre Langage et Lumière.

Pour mieux s’y retrouver, et sans même penser à cerner la prodigieuse variété des relations qui peuvent exister entre ces deux instances, quoi de mieux que de procéder à un inventaire ? Mené sans souci d’exhaustivité, au sein d’un corpus affranchi de toutes limites autres que celles de nos lectures, hasardeuses, conduites dans toute la littérature disponible, blanche ou grise, cet inventaire nous permettra peut-être d’établir quelques précieux repères dans cet espace intermédiaire dans lequel il est si difficile de demeurer. On se donnera donc pour tâche de retenir des passages (écrits) réalisés à l’aveugle dans cet espace incertain, de grouper ceux qui semblent emprunter des voies parallèles, et surtout, on essaiera de décrire, qualifier et nommer le rapport fugace qui se déclare dans ces passages.

Détour préparatoire mais nécessaire pour accomplir d’autres travaux, cet inventaire est aussi ouvert à tous ceux qui voudront bien y laisser leurs trouvailles. Qu’ils soient remerciés par avance, ici, ces naufragés de la toile qui auront échoué sur ces plages quelques temps et y auront déposés les traces, plus ou moins profondes, de leur errance.

24 septembre 2015

Parole sourde : parole aveugle : opinion ?

Parole qui voit et parole qui entend communiquent sans être ensemble, seulement de l’extérieur, par les trouées d’un seul et unique faciès, le même, visage crevé, figure voyante aux yeux noirs, face cousue entendante. Parler nous laissent toujours sourds et aveugles.

Il y a du dit qui ne s’entend pas, qui ne se voit pas. Il s’écrit et se manifeste dans d’autres figures, d’autres matières, que celles de la voix et de la page. Il y a du dire qui ne se montre pas puisqu’il ne cesse d’indiquer autre chose que lui ; que lui seul pourtant fait jaillir en regard. Du dire qui disparaît dans ce qu’on voit qu’il fait voir. Ce langage-là est le plus transparent, il faut l’obscurcir pour le lire.

22 février 2016

On a beau avoir entendu mille fois parler d’une chose, c’est la vue immédiate qui nous en révèle le caractère propre.

Goethe, Voyages en Suisse et en Italie, 1786

C’est peut-être dans des phrases comme celle-ci, qui nous semblent d’une grande banalité, d’une affreuse évidence, qu’il faut chercher les premières formules des principes qui règlent les rapports entre visible et énonçable. Car, cette défaillance du langage (mesurée aux capacités du regard) à saisir la singularité des choses, cette répétition vide de la parole impuissante à révéler ce que la vue réussit en une fois, cette confiance aveugle de l’oreille que la vue interrompt, institue une hiérarchie entre les deux instances, indique les pouvoirs que spontanément on leur attribue, manifeste même les actes discrets qu’on leur demande d’accomplir. Bref, cette phrase sortie de nulle part, c’est-à-dire de partout, et se donnant presque comme immémoriale – au point qu’il serait bien inutile de vouloir en chercher l’origine – nous frappe pourtant tout à fait différemment quand on se met à l’écrire, quand on se met à consigner une sentence aussi plate. De chose évidente, universelle, que l’on entend, que l’on dit, que l’on passe, elle devient tout à coup incompréhensible, mystérieuse, épineuse, étrangement singulière. On commence alors à regarder, à lire, tout cela d’un peu plus près. Et, sous cette distribution d’apparence logique qui assigne le particulier à la vue et le général au discours, on sent la parole toujours condamnée à faire entendre plusieurs choses en même temps, là où le regard, lui, pourrait sans effort se concentrer sur une chose. L’unité est visible et la pluralité énonçable. On sent aussi la vue pouvoir mettre fin aux bavardages impuissants et donner ainsi au langage, aveugle à son impuissance, ce qu’il cherchait à saisir sans pouvoir y atteindre. Discours et regard l’un et l’autre assignés à la même fin que le second seulement peut véritablement accomplir. On sent enfin que ce que la vue peut que la parole ne peut pas, c’est d’être en présence de la chose. Se diviser quant au nombre accessible, aux limites atteignables, à la distance permise. D’où viennent de tels partages aussi curieux ?

11 septembre 2016

Aujourd’hui, ce ne sont plus les mensonges d’État qui m’empêchent de dormir, mais plutôt la voix des morts. Si je ferme les yeux, ce sont mes camarades morts à Karyn que j’entends, c’est une plainte : est-ce leur prière ou la mienne ? Les ténèbres absorbent petit à petit chaque détail de ma mémoire, c’est pourquoi je continue à veiller. Je lutte, il ne faut pas que l’obscurité l’emporte. Vers trois heures du matin, comme toutes les nuits, Pola s’est levée pour boire un verre d’eau, elle me rejoint sur le divan où je fume une cigarette. Tous les deux, nous regardons par la fenêtre du salon la statue de la Liberté, puis elle retourne se coucher. Au moment où je commence à réciter le nom des officiers, la lumière traverse les sapins de Katyn. Ce sont les noms qui éclairent à la nuit. Alors je vois : à la lueur des mots, je vois les derniers instants, je vois le moment où mes camarades vont mourir ; ils se débattent, il y en a qui tentent de s’enfuir, d’autres entonnent un chant, et se disent adieu. Les sureaux, les pruniers, les bouleaux de Katyn tremblent un peu cette nuit. Je vois le moment où mes amis tombent dans la fosse, où leurs genoux plient, où leurs corps s’affaisse. Je continue à dire leurs noms : tant qu’on peut dire les noms, la clarté survit.

Yannick Haenel, Jan Karski, 2009

30 septembre 2016

Cela nous rend heureux quand la raison ne trouve aucun motif de l’être. Le souvenir de certains moments passés est plus convaincant que l’expérience des moments présents. Il y a eu des choses vues qui étaient si vastes et si radieuses que ces atomes étaient invisibles à leur lumière.

Henry David Thoreau, Correspondance, Lettre du 2 mars 1842

13 novembre 2016

Le nom figure. Un nom fait figurer quelque part. Par le nom on figure sur un registre, on est enregistré sous son nom. La figure trouve sans doute sa visibilité la plus intense dans le visage, dans une de ses faces au moins (peut-être dans son aspect à la différence de ses traits, ou de son caractère, ou de ses plis, de ses ombres…). Elle fait donc plus profondément figure en un lieu distinct. Aussi elle se fait signe. Dans un jeu de cartes : à la fois symbole, image et chiffre. Elle rentre dans un jeu de hasard et de puissance. La figure se manifeste par une signe et une face.

24 mars 2017

j’ai dit que je tenais les mots pour la quintessence des choses. Rien ne me troublait plus que de voir mes pattes de mouche échanger peu à peu leur luisance de feux follets contre la terne consistance de la matière : c’était la réalisation de l’imaginaire. Pris au piège de la nomination, un lion, un capitaine du Second Empire, un Bédouin s’introduisaient dans la salle à manger ; ils y demeuraient à jamais captifs, incorporés par les signes ; je crus avoir ancré mes rêves dans le monde par les grattements d’un bec d’acier.

J-P Sartre, Les Mots, 1964

31 mars 2017

24 juin, heure du jour inconnue car jour éternel,

6000 mètres au-dessus du cercle polaire

Ainsi donc, tu vois maintenant ce que tu sais : que la Terre est une sphère. Et ça, c’est un instant historique.

Car quand bien même tu n’en avais pas été conscient tous les jours, tous les ponts avaient été rompus entre savoir et perception, entre l’image du monde de l’entendement et celle des sens, entre la Terre de Newton et celle du quotidien. Il y avait deux Terres. Regarde en bas ! Ton œil, maintenant presque divin, voit la Terre comme globe et comme paysage. La faille s’est refermée.

Günther Anders, L’homme sur le pont, 1958

 

Graphites

_3235058-Graph by Géral FauritteÉcrire, pour qui ne vécurent jamais au cœur, ce fut toujours, ou bien souvent, franchir une limite, un pont, un mur, un détroit : passer au travers. Pour d’autres, les mêmes mais conduits à un destin totalement différent, les murs étaient bien trop hauts, les plumes trop douces et les cartouches en trop petite quantité pour que leur écriture puisse percer outre part : celle-ci se fit donc au jet, à la peinture, à la bombe ; on ne passa plus les limites, on défia l’obstacle lui-même. Étalée, maculée, maquillée, noircie dans ses marques, retracée dans ses bornes, la limite fut chargée (dans le vide même qu’elle comblait) d’une nouvelle écriture, moins lettrée, plus soudaine. La loi, désormais, n’énonçait plus en retrait où il fallait s’inscrire, c’est-elle-même qui était forcée à sortir ; c’est elle-même qui, sur les murs aveuglés, était condamnée à venir s’afficher.

Coup de filet

253-365 by Tom WachtelDans un de ses derniers articles publiés mais un de ses premiers écrits, Michel Foucault signalait quels types d’espaces pouvaient être capables de définir et distinguer certaines périodes de l’histoire (l’époque au même titre que l’état, le stade, l’étape, la stase étant plutôt des formes de suspension ou d’arrêt du temps). Le plus récent et le plus déterminant de ces espaces était, à ses yeux, celui du réseau.

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