Surtout ne déranger personne

En passant

Être mélancolique, cela signifie peut-être de se sentir déjà mort de son propre vivant : de là qu’elle se manifeste devant le peu de soin que l’on accorde aux mourants, de là cette haine contre les vivants oublieux, de là aussi cette asphyxie soudaine à proximité des lieux où l’on enferme les morts. Comment ne pas vouloir, au bout du compte, devenir simplement un fantôme et ne plus être capable de déranger rien ni personne sinon en hurlant dans le vent, en troublant les miroirs ? Vaut-il mieux un semblant de vie ou cette mort effective dans une vie expirante ?

Oui, fuir

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La clé tourna dans la serrure et je n’y étais pas préparée… tant je refusais d’entendre les mots du genre tout va bien se passer, tu vas voir, ne t’inquiète pas… tant je restais sous le prestige de ceux qui clament qu’un jour, tout finira mal — tellement le pire avait installé depuis trop longtemps en moi ses couleurs. Peau de cadavre et plaie de l’âme.

Et puis…

                           … et puis il y eut ce coup de fil, celui qui me décida à sortir. Et me voici enrobée de laine, entraînée sur des rails – le wagon bondé comme il se doit – et même débarquée à la bonne gare, catapultée dans la bonne rue avant de tomber sur son immeuble : quelque étages de blanc, une découpe solide, rien à voir avec les tours brumeuses que j’avais vues en arrivant par les voies.

Sept ans à vivre ici, m’avait-on dit, sept ans passés seul, sans contact ou quasi : autant ou presque que son dernier au revoir. Si cette fuite ne s’était pas déclarée, je serais toujours autant accablée au fond de moi.

Son appartement était au cinquième. Cinq étages plus bas et personne n’aurait rien remarqué d’anormal. Je n’aurais pas hésité à prendre l’ascenseur, je n’aurais pas traversé ces sombres couloirs, cette intimité déposée au pied de chez soi, où se mêlent les vies, où les bruits de casserole répondent aux cris, où les postes de télévision éteignent le temps des parloirs.

22 B, une énigme dorée déchiffrée sur une porte au fond d’un couloir.

Jamais je n’avais été aussi proche de lui, d’une proximité que je ne savais possible que de par son absence, de ce qu’il n’était pas là, pour repousser ou retrancher tout contact.

Le pas en était franchi – puisque la serrure malgré ce à quoi je m’attendais avait plié sous la magie de la clé qu’on m’avait fait parvenir – je ne ressentis pourtant aucune joie. Je marchai, fébrile, dans ce qui avait été sa cuisine, bien rangée, son salon, tout propret, et peut-être son bureau, désertique. J’arrivai dans sa chambre, je déposai mes fesses sur ce qui avait dû être son lit et, de là, cherchai du regard ce qui aurait pu rappeler sa présence. Les murs étaient nus, la peinture était terne, aucun rideau ne protégeait cet endroit d’éventuelles indiscrétions du regard. Je fouillai les commodes, je tirai les tiroirs : des fringues que je lui connaissais déjà ! D’autres dont je n’aurais même pas su dire à qui elles pouvaient aller ! Impossible de lui remettre la main dessus ! J’approchai de son lit, j’en secouai la couette froissée, des livres en jaillirent qui s’étaient dissimulés dans les plis. Tous avaient leurs couvertures arrachées, tous avaient été écrits de sa main. Il ne revenait toujours pas ! Je redécouvrais seulement à quel point il pouvait être effacé dans la vie car même à se tenir en ce lieu où il avait vécu seul, on avait l’impression qu’il n’avait jamais été là, ni même été en quoi que ce soit – comme s’il avait été d’effacer, à chacun de ses gestes, chacune des moindres avancées de sa timide existence.

J’étais revenue dans le vestibule : à l’entrée de cet appartement qu’il s’était consciencieusement employé à vider de lui-même.

Je n’entendais plus, cependant, résonner sa voix : toujours à parler du bord de ce trou depuis lequel il s’élançait pour faire vibrer quelques mots dans les airs. Je commençai à croire, moi aussi, qu’il avait bel et bien disparu – mais je n’aurais pas su dire à quel moment, à quel endroit, exactement dans ma vie. Connerie d’avoir ainsi voulu le surprendre tant qu’il n’était pas là.

Il fallait ne plus y penser.

S’acquitter de sa tâche et c’est tout.

Deux jours allaient être bien courts pour trier et débarrasser ses affaires.

flee©caitlin_nobile

On m’avait loué une chambre d’hôtel un peu plus haut sur l’avenue. On semblait être pressé, dans la famille, de récupérer l’appartement, de le vendre : de ne plus entendre parler de lui. Et on voulait s’assurer avec moi qu’il n’avait rien laissé de notable.

Hasard d’avoir été à la lettre B d’un ancien répertoire, hasard d’avoir répondu la première à l’appel. Mais tant mieux pour la chambre. Car si j’avais d’abord imaginé passer ces deux jours chez lui, dans son appartement, pour m’entourer une fois la porte refermée des ces mêmes parois qui avaient cerné et cloisonné sa maigre existence : murs, portes, fenêtres et miroirs ; il avait suffi de quelques minutes pour comprendre qu’aucun étranger ne pouvait raisonnablement habiter dans son antre. Même effacé comme il pouvait l’être, et peut-être surtout pour cette raison-là, il avait fini par rendre ce lieu inhabitable, invivable à toute autre personne que lui. Bien : on ne s’y trouvait pas.

Dans l’entrée son miroir renvoyait l’expression d’un visage, celui qu’il vous présentait quand on l’approchait de trop près : ni tout à fait hideux, ni tout à fait cruel, une façon de se tourner vers les autres qui reniait avec force toute identité commune avec vous. Cette misanthropie était telle (les quelques affaires qu’il gardait étaient arrangées de telle manière qu’elles semblaient uniquement adressées à lui : elles appelaient ses mains, elles demandaient ses doigts, elles suppliaient ses lèvres) que son appartement en avait perdu toute humanité pour autrui : soixante mètres carrés réduits à l’usage d’un seul habitant – d’une espèce inconnue ; quatre pièces devenues incapables d’accueillir même une seule autre personne que lui.

La même absence qui m’avait appelée jusqu’à lui, il y a à peine quelques jours, me jetait maintenant carrément au dehors.

Le premier jour, je restai prostrée au milieu des rails bien dessinés de son train de vie ordinaire. Le sol était propre, carrelé, quadrillé. Il y avait peu d’objets dans les pièces et tous étaient impeccablement bien rangés : rien n’indiquait la précipitation ou le soin particulier d’un départ.

Il y aurait à faire taire ceux qui espéraient reconnaître dans le fracas des objets le sillage houleux d’une vie brusquement chavirée. Sept ans ici avaient passé et l’ordre que je découvrais avait certainement le même âge. Un quotidien au plus chaud de ses folles habitudes.

Le deuxième jour, malgré une courte nuit de sommeil, je me mis au travail, brassant, triant et empaquetant ses affaires. La salle de bains était la pièce la plus délicate : c’était là que la fuite s’était déclarée, c’était là qu’étrangement il avait remisé ses papiers. De cartons entiers il ne restait qu’un monticule de bouillie – piétiné certainement par le plombier – le restant mis de côté dans la baignoire. Je déchirai la chair molle et brune des emballages, jamais je n’avais vu autant de types d’écriture : il y avait là des chiffons tamponnés, de fines plaques de verre entaillées, des feuilles découpées qui avaient perdu leur herbier, il y avait des feuilles de papier d’un format qu’aucune imprimante même des plus sophistiquées n’aurait voulu reconnaître. Et le tout était aussi sec et fascinant que proprement illisible. Chaque support avait un jeu de signes presqu’entièrement renouvelé. J’avais là, sûrement, ce qu’il avait fait de plus singulier. Et c’était le pire.

J’ajoutai cette trouvaille aux paquets déjà préparés et, une fois un peu d’aide demandée aux voisins, tout ce beau monde descendit dans une grande procession au fond du local à poubelles. Dans de grandes bennes vertes, chacun à son tour déversa par grandes goulées ce qui apparaissait maintenant comme le fatras insignifiant d’une existence confuse. Je me réservai la benne jaune dont je soulevai le couvercle. Je pris le carton dans lequel j’avais rassemblé tout ce qui restait de ses œuvres inachevées puis je balançai le tout d’un rire discret.

Je remontai ensuite avec les voisins pour vérifier que je n’avais rien oublié. Dans l’escalier, l’un d’eux sifflotait.

Au moment de refermer la porte avant de partir, je jetai un dernier regard dans les pièces. Je vis par les baies vitrées qu’une des grandes tours d’à côté me toisait. Sa belle ossature de tombeau m’assurait d’une chose : de mes blanches mains j’avais achevé ce que même sa disparition n’avait pu réaliser.

Je claquai la porte, je fouillai mon sac.

Une nouvelle fois la clé tourna dans la serrure.

Une nouvelle fois elle fit un tour.

Tout ça n’était vraiment pas de très bonne augure.

Temps d’exposition

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experimental_seascape_long_exposure©americo_dias

 

La plage se déplie en ruban : à ma gauche, à ma droite. Infinie.

Devant moi un paysage d’océan.

Se répand et s’étale.

Partage ciel et mer.

Il fait froid aujourd’hui.

Je sens les dunes se dresser dans mon dos, fulminantes.

Le vent qui m’apporte leur cri.

Je sens mon corps s’avancer vers la mer.

Et ma peau, revêtue de sa combinaison, qui frémit.

Mes jambes qui chaque fois refusent de me porter dans l’eau.

Et mes yeux qui pointent la ligne où ciel et mer quasiment se confondent, et plongent l’un dans l’autre pour former un seul élément.

Je sais mon regard dans le paysage qui chavire.

Tout entier qui se noie.

Je sens mon corps quitter les plages du présent, désirer un nouveau littoral, rejoindre l’horizon : l’absolu, l’inconnu, le dernier. Et plus j’avance, plus j’approche, plus la ligne s’effrange, s’évase et s’épaissit. D’une matière noire plus profonde que la nuit. Enveloppant peu à peu l’atmosphère. Je nage encore et encore dans l’obscurité galopante. Les perspectives s’écrasent, le panorama se replie. L’horizon est partout, le paysage se détruit. L’œil du monde se referme sur lui et je vais passer au travers. Sans savoir où je vais, ni comment.

Derrière moi, le souvenir des dunes contemple cette image d’homme qui se fond peu à peu. Dans la mer, dans le ciel, on ne sait où. Dans le rêve d’une enfance qui s’enfuit. Qui n’a peut-être jamais vu le jour. À peine le temps de sentir la caresse, au passage, d’une substance froide et humide, celle d’un requin, d’une baleine, dont je perce la peau lentement. Pur écran qui m’absorbe et m’avale.

Encore je frémis.

Ça y est.

Je suis passé.

Il y a cette chute brutale des températures. Ces thermomètres, tout autour, qui éclatent, gelés, en sanglots.

Il y a ce nouveau paysage qui se tient à mes pieds, vidé de ses écumes, de ses nuages. La plage d’hier qui maintenant se déplie, en interminables nappes déchirées de terre nue : un sable durci qui a grossi, et quitté ses rondeurs pour des formes rudes, anguleuses. Tout est plongé dans une nuit infinie que n’inquiètent ni le rouge du soleil, ni le bleu de la terre. Un jour laiteux éclaire et colore ma vue, guide mes mains et mes pieds qui trébuchent et se blessent sur les nuées de rochers qui parsèment son étendue. Accablé par le froid, je crie. De l’air qui jaillit hors de mes poumons et qui se fige aussitôt en une brume cristalline pour se briser quelques mètres plus bas. Je suffoque sans plus de fin. Les derniers rubans de sable se recroquevillent et s’éloignent, les dunes ont déjà été emportées dans mon dos. Rapidement, je m’éteins, je me fige, fondu sans raison dans un monticule de pierre.

Vingt-deux février. Samedi, à partir de dix heures : gratuité. Visite obligée. Temps d’exposition maximum.

Vingt-cinq février. Exposition L’astre de la nuit.

Dans toutes les allées du musée, l’artiste invité a disposé des images de la lune. Des images prises par satellite, télescope, lunette ou tout autre œil humain. Les plus belles étaient celles dessinées par Galilée, l’astronome parmi les premiers à faire sortir un relief sur la surface de la lune, et, plus difficile, à faire sortir les doctes de l’hésitation : boule de gaz ou bille de lumière ? Stupéfaction : l’astre blanc, il n’y a pas si longtemps, n’avait pas encore de sol ferme, aucune terre à offrir où pouvoir se poser.

Mais les plus fascinantes étaient ces colossales photographies, qui, étalées aux murs du sol au plafond, vous faisaient face soudain au détour d’un couloir. Littéralement là. Paysage lunaire subitement ouvert : à vos yeux et demain à vos pas. Sur certains de ces photos ont été agrafés, collés, scotchés, parfois même fondus au numérique, des nuées de croquis galiléens. Comme autant de profils de l’astre jetés à même sa surface, quartiers de lune multipliés sans fin et dispersés au hasard. Tout a été fait pour que le réalisme du relief, pourtant recouvert des preuves irréfutables de son existence, paraisse artificiel, irréel, chimérique. Comme il avait dû paraître à de nombreux contemporains de Galilée.

L’artiste a sûrement cherché à nous rendre sensible la lune d’avant le télescopage avec la terre, d’avant la percée visuelle de l’astronomie ; nous faire sentir cette lune qui a disparu, sauf peut-être pour les enfants qui aujourd’hui encore s’y réfugient.

Vingt-huit février. Une étrange humeur s’installe en moi depuis quelques jours.

Comme si, à peine un quart d’heure après être arrivée à l’expo, après avoir découvert la salle tapissée de paysages lunaires, je m’étais arrêtée de courir pour essayer de tout voir. Comme si les photographies retouchées m’avaient définitivement interceptée, capturée. Surtout la plus grande qui se dressait haut face à moi – celle au sol accidenté qui se déversait dans l’espace des confins –, qui malgré tout se tenait à portée de bras, de mains, de mes doigts qui déjà en caressaient la chair : pareille à une peau animale, de squale ou de raie, émergeant au-dessus des flots gris, bleus, verts ; pareille à la pellicule humide des souvenirs d’enfance, au grain des interminables ballades d’hiver.

Je revois la barrière de dunes, abruptes et rocailleuses, me cerner dans la salle. Je ressens cet élan qui me guidait sans faillir vers l’écran du photogramme librement ouvert. Je me vois le toucher. Adhérer tout entière à son obscure profondeur.

Depuis quelques jours me revient sans arrêt le souvenir du temps passé auprès de cette image, dont l’affolante durée m’avait échappée, le désir inexplicable d’en percer le mystère, de le traverser tout entier. Et puis cette certitude, dont je ne sais que faire, d’avoir vraiment posé un pied sur la lune. Comme si samedi, après avoir enjambé le cadre du photogramme, j’avais marché au milieu des lunes de Galilée épandues à perte de vue. Marché assez longuement, hébétée, dans cette myriade d’images qui jonchaient le sol, ces innombrables profils qui composaient un visage qu’aucun portrait n’aurait pu rassembler. Comme si la lune émiettée sur elle-même, profil après profil, avait perdu son antique figure, et n’était plus qu’une pauvre terre, ingrate, abandonnée, que les hommes avaient ruinée et salie de leurs dérisoires clichés.

Et aujourd’hui cette scène irréelle : dès que je repose un des croquis après l’avoir pris par terre, il tombe en poussière sur le sol. Si bien qu’en quelques secondes, toute la lune, toute l’image, toute la salle se remplissent de sable, de cailloux et de rocaille, autant de résidus figés, durcis et méconnaissables de ces images pulvérisées. La lune vient de tourner vers la Terre sa face stérile, glaciale et solitaire. Et je suis là pour la contempler.

Vingt-neuf février. J’ai feuilleté longuement le livre de Galilée, Le messager des étoiles. En ai tourné et retourné les pages. Pour fuir le jour en me consumant de poussière. Jour idéal.

Dans la nuit, l’atmosphère douteuse qui me collait à la peau depuis samedi s’est volatilisée. J’ai quand même rêvé que je tournais le dos à la terre, au soleil, à leur connivence stellaire contre l’obscurité perpétuelle, à ce crépuscule du soir annonçant déjà, dans un petit clin d’œil, le crépuscule du matin. Pas tout à fait un cauchemar mais un songe de bonheur encore moins. Les matins chantants s’étaient tus.

Me suis perdue, tout bêtement, dans ce visage dénudé qu’on ne perçoit jamais, qui ne regarde rien, à peine les lumières mortes qui luisent et scintillent aux confins.

Quelque part, j’ai rendu mon image au grain opaque de la nuit.

— Mon amour, ça va ?

— Ouais. Ça va, ça va. Tout va bien. Je crois. Toujours ces foutus cauchemars.

— Encore celui sur la lune ?

— Ouais, celui-là. Mais cette fois, c’était réel à un point, tu peux pas savoir.

— C’est sûr que si tu ne me dis rien.

— Écoute, Michel, on va pas recommencer.

— C’est bon, c’est bon, j’abandonne. Alors ce mauvais rêve ?

— Eh bien écoute, cette fois, quand je suis sorti de la capsule, après avoir posé le pied sur le sol rocailleux, exposé au soleil mourant des étoiles, tout le poids de mon corps s’est tu, tu m’entends ? Tout.

Plus aucun signe.

Comme volatilisé.

Alors, je continue d’avancer, soulagé, au hasard. Accompagné seulement d’une ombre qui court près de moi, entouré de sa longue, très longue silhouette, qui effleure le terrain accidenté sans effort. Et cette ombre, ce ne peut être que la mienne puisqu’il n’y a que moi dans le coin. Et pourtant, je n’arrive pas à l’admettre. Je la regarde danser sur le sol comme un être étranger. Elle est plus vivante que je ne l’ai jamais été, tu comprends ? Comme née dans l’instant. Ici même. Et déjà si vibrante, si agile que je voulais être elle, même quelques instants.

— Tu voulais lui ressembler ?

— Non, pas tout à fait. J’avais l’impression que je ne pouvais la dire mienne tant qu’elle n’était qu’une image de moi-même, l’impression qu’il fallait que je devienne cette ombre pour qu’elle m’appartienne vraiment. Nos deux corps devaient se fondre ou bien rester étrangers.

— Continue, continue.

— Je reprends donc ma ballade mais elle ne me quitte pas. Je m’élance pour sauter au-dessus d’un rocher et je la vois aussitôt enjamber un, puis deux, puis tout un banc de cratères. Je tourne plusieurs fois sur moi-même, le plus rapidement que je peux, et elle se met à tourbillonner dans la mer, en agitant des étendues d’eau qui n’ont même jamais existées. Au bout d’un moment, je me suis immobilisé. Elle sautillait sur place tout autour de moi sans vouloir jamais, semble-t-il, s’arrêter. Il fallait que je me rende à l’évidence, cette ombre était bien la mienne et toute la jeunesse, la vigueur de mon corps, avait commencé de s’écouler en elle.

Je crois que je me fuyais en elle, tu sais.

— De plus en plus glauque ton histoire.

— Mais attends, c’est pas tout. Est-ce que tu te rappelles du rêve que j’avais fait, il y a longtemps, du jour où j’avais entendu la voix de Neil Armstrong à la radio ?

— … ?

— Mais si. Quand j’étais gosse. Je venais de sortir de la voiture que mon père avait achetée le jour avant. Rouge, fuselée et surtout décapotable. J’avais entendu une voix grésiller dans la chaleur de juillet. Une voix venue directement par les ondes, criblée tout du long d’une pluie d’étoiles. C’était un homme sur la lune qui parlait, m’avait-il expliqué.

— Et alors ?

— Et alors, d’habitude, mes souvenirs s’arrêtent à quelques mètres de la voiture, alors que l’on est en train de marcher vers la plage. Il y a tant d’autres personnes, d’ailleurs, comme nous immobiles au bord de la route ensablée, incapables de s’éloigner des voitures, stupéfaites, qu’on dirait des ombres elles aussi, ou des statues de sel, partageant soudainement le même sort. Et après, en général, plus rien.

Mais depuis cet été sur la plage, depuis le malaise que j’ai eu, avec cette sensation de froid, d’humidité, les choses se précisent. Le jour où j’ai entendu la voix d’Armstrong sur la plage, il est arrivé un accident, j’en suis sûr. Ou c’était à deux doigts. Une vague a dû me surprendre et m’emporter et mon père qui était pourtant vigilant n’a sans doute rien pu voir, rien pu faire. Je vois seulement sa silhouette disparaître sur la côte alors que je suis enfoncé, loin dans la mer, luttant pour rien contre les courants. En proie à toutes sortes de bêtes, des baleines, des requins, qui me frôlent, qui me guettent. Je me revois chercher son image sur la plage du regard tandis que le sol se dérobe sous mes pieds ; me revois tourner en tout sens, embrasser l’immensité de la mer, sans plus d’autre prise que celle de mon corps sur lui-même, se soutenant de ses pauvres bras, de ses maigres jambes. Pour rien. Contre la force d’un océan, de cet Atlantique nord, où je continue à venir tous les étés contempler la mort qui ne m’a pas emporté. Et je suis si désemparé dans ce rêve, qui est presqu’un souvenir maintenant, je suis si loin de toute terre que la lune qui me fait face, dans le ciel, cette lune sur laquelle un homme vient juste de poser le pied, me paraît comme la seule issue possible, le seul espace où me réfugier.

Et après, je ne sais plus vraiment, j’imagine. J’imagine que dans la panique qui m’a envahi – un gamin de cinq ans, tu te rends compte –, je ne me suis pas mis à rêver que je m’envolais dans le ciel comme l’aurait fait un astronaute ; je n’ai pas guetté l’arrivée d’une fusée – je crois que tous ces rêves d’enfant, ceux que l’on croit qu’il vous font grandir, m’avaient quitté dès cet instant – j’ai seulement vu, mais vraiment vu, les dunes se soulever et noircir sous mes yeux, la plage se remplir de galets à perte de vue tandis que l’océan se retirait et le ciel : le ciel se peignait de nuit, transpercé d’un soleil, d’une terre et d’étoiles amoncelées.

— Younès, ça va ? T’es sûr ? Je suis pas rassuré là.

(Younès passe la main sur son front, hoche la tête)

T’imaginais quoi alors, où tu crois que tu étais ?

— Au même endroit justement, le même que celui où je me noyais. Je m’étais seulement vu comme depuis là-haut mais sous mes pieds. J’avais transporté l’ailleurs jusqu’ici. Comme Armstrong. La lune n’était plus au bout de mon regard comme un astre lointain, elle était, pour moi aussi, une terre ferme.

— Je comprends pourquoi j’avais l’impression que tu suffoquais tout à l’heure. C’était vraiment horrible. On aurait dit que tu manquais d’air, alors que t’avais la bouche grande ouverte, comme si tu étais affamé de la moindre particule d’air. Tu m’as vraiment fait très peur.

— Et encore, le plus étrange, c’est que tout ça n’est pas revenu en dormant mais quasiment au réveil et ça défile presque à mesure que je te le raconte. Dans mon sommeil, je savais seulement que j’étais au bord de la noyade, près de me perdre dans quelque chose. Dans cette ombre qui me collait. Je ne me reconnaissais plus pour seule figure que cette humanité sombre et démesurée qui jaillissait en tous sens autour de moi. Les mouvements de mon insaisissable et toute nouvelle silhouette n’en étaient que plus majestueux : je la voyais étendre gracieusement ses membres le long d’espaces gigantesques, repousser l’horizon plus loin qu’aucun œil humain ne pouvait aller, tacher de son obscurité chaque pouce de terrain. L’ombre que j’étais reportait peu à peu sur la lune les nuances de noirceur de sa face cachée. Et je n’avais d’autre vœu que d’en épouser la surface, quartier par quartier. La lune allait bientôt totalement disparaître.

Mais le temps me manquait pour en conquérir le sol.

Comme si mes repères terrestres se reformaient ici même. Comme si ce n’était pas la lune que j’allais recouvrir de mon ombre mais la terre qui allait reprendre ses droits sur cet astre. Des mers se profilaient au loin que je ne voyais pas encore mais dont je savais le nom. Dans les immensités désertes commençaient à s’étirer des mirages de plaines bornées de montagnes. La terre que j’avais quittée se rapprochait à grands pas. Je ne voyais déjà plus avec les yeux d’ici mais avec ceux de là-bas.

— Et qu’est-ce que tu as fait ?

— J’ai voulu me débarrasser de mon corps fait d’eau, de lumière et de terre, seule chose que je pouvais encore échanger, par laquelle échapper au retour sur la terre. J’ai ouvert ma combinaison pour rejoindre mon double, me fondre dans sa nuit, sans bruit, sans épaisseur. Une seconde durant, le temps de m’éteindre, je me suis vu en une vue renversée, mon corps plein et chaud baigné par un soleil blond, ma poitrine découverte expirant de l’air, mon père peut-être à mes côtés, tous deux regardant la mer, puis tout a rebasculé dans le paysage lunaire : mon insignifiante stature gelée dans l’instant, écaille soudain plantée dans le ciel, mon corps désagrégé rapidement : caillasse absolue. La lune devenue nécropole d’images humaines.

J’ai compris, là, quelque part dans ce rêve éveillé, que je n’avais pas échappé à la mort, que je l’avais désiré, appelé et franchi dans le corps de cette ombre que j’avais, je pense, réussi à saisir.

— Et tu sais comment tu t’en es sorti ?

— Je ne sais pas mais je cherche, je crois, depuis des années, en fouillant, comme tu sais, toujours le même paysage. En prenant, reprenant, exposant toujours ces mêmes photos.

Premier mars. Dans le dernier couloir avant la sortie, encastré dans le mur, un écran mal éclairé diffusait une vidéo. On voyait le scaphandre de Neil Armstrong s’approcher d’un rocher à la haute stature, dominant l’immensité caillouteuse, étoilée, de la lune et du ciel. Leurs silhouettes se mêlaient sur le sol dans une interminable figure, étrangement humaine. L’ombre qu’il venait de poser là semblait l’avoir précédé dans son fabuleux voyage. Dernier vestige, dernier visage d’une humanité déjà éteinte : statue de pierre subitement révélée au visiteur ; humanité qui, on le sentait, disparaîtrait quand l’astronaute repartirait, redécollerait.

Si n’était cette vidéo de l’artiste, cette Rencontre tardive et tragique entre deux faux jumeaux (Younès Addi, HDCAM,1999).