Epreuve orale

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Glowing Mouth by Lanier 67Il se peut que la traduction n’opère pas seulement de langue à langue mais déjà, avant que nous puissions l’articuler, à l’intérieur d’une même langue, d’un niveau de langage à un autre, par exemple, de l’idiome de communication adulte vers celui dont on entoure les enfants. Il se peut. Mais encore plus profondément, il y a, je crois, cette opération de traduction – je ne dirais pas initiale puisqu’elle n’est jamais terminée mais toujours à refaire – par laquelle on articule dans la langue maternelle ce que notre corps perçoit et ressent. Le principe de sélection de la langue, axes syntagmatiques et paradigmatiques, s’enfonce et se paramètre dans le corps. C’est sans doute pour cela que certains locuteurs (dont je suis) n’ont aucune difficulté, si ce n’est celles, techniques, de la langue (lexique, conjugaison, etc.) à traduire une langue étrangère en silence, directement d’un texte vers l’autre, sans parole, tandis que parler, traduire au fur à mesure à l’oral, est une autre affaire. La voix, bien au-delà d’un simple support linguistique, est déjà depuis longtemps l’objet d’un tri, d’un façonnement par l’entourage. Elle est ce qui du corps est traduit pour s’entendre. Elle appartient à la langue.

Il y a donc cette traduction interlinguistique, il y a cette autre qui nous enveloppe très tôt et qui est intralinguistique, et il y a aussi cette traduction du corps extralinguistique où la parole, cette fois, est mise en jeu pour elle-même. Car la voix est à la fois la couche initiale traduite, le premier texte si l’on veut (même s’il y a ce murmure non articulé, non exprimé, que l’on sent déjà façonné par la langue) et ce qui demeure intraduisible dans une autre langue, ce qui vous rend littéralement aphone, sans voix. La traduction à l’oral ne vous reconduit pas en enfance, elle vous ramène au bord de la langue, à cette extrémité où la voix découvre, à la fois, la traduction physique permanente dont elle est issue et ce qu’elle détient de non traduit encore et qui s’entend dans les cris, onomatopées, exclamations, etc, qu’elle profère. Elle est ce qui ouvre, et qui bloque, l’accès du corps à la langue.

Certaines musiques recueillent, je pense, ces infra-voix. Tandis que l’écriture, sûrement, en contourne  l’épreuve.

Onfray joue au bonhomme

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Combien Onfray peut-il dire d’âneries (pardonnez-moi chers équidés vous qui ne redoutez pas le vertige) à force de jouer les hommes de bon sens ou les phares de l’évidence ; ainsi quand il s’enorgueillit, en bon écolier de philosophie, d’avoir lu tout Sade et cela dans le but de proposer sa subversive contre-histoire de la littérature, ou quand il s’honore d’avoir lu les textes noir sur blanc à l’inverse d’un certain structuralisme, nous assure-t-il, qui lirait seulement entre les lignes ?

M. Onfray, qui semble n’avoir plus aujourd’hui que son seul et lamentable anti parisianisme comme argument premier et titre à parler, cet Onfray-là ignore-t-il vraiment ce qu’est une lecture transversale des textes, une lecture qui s’appuie toujours sur des passages effectifs disséminés, sans considération au premier abord de leur place dans un chapitre ou un livre (un bout de phrase pouvant tout à fait être rapporté, pour l’éclairer ou en être éclairé, à un chapitre entier ou un livre distinct) ? Ignore-t-il vraiment ce que nécessite la constitution d’un corpus, c’est-à-dire l’organisation de séries factuelles, d’ensembles de textes, afin d’obtenir un objet d’étude ciblé, consistant, capable de répondre au mieux aux visées précises d’une lecture déterminée ? Lui a-t-il vraiment échappé qu’une lecture que nous dirons structurale pour lui donner raison prend soin d’élaborer un plan sur lequel reposera son corpus, que sur ce plan, elle met tout d’abord tout à plat, enjambant les grandes fractures qui séparent les livres ou les œuvres, confrontant les plus grandes monuments de langage aux plus petites scories de passage, qu’un tel procédé ne consiste pas à lire entre les lignes mais plutôt à se donner un espace de lecture au sein duquel blancs et noirs pourront être d’égale appréciation si bien qu’ensuite, on pourra alors considérer d’un tout autre regard ce qui se donnait pour nul ou bien important, on pourra examiner différemment le relief – leur hauteur, leur profondeur – dans lequel les œuvres se donnaient ? Pourquoi M. Onfray qui a donc certainement tout lu du structuralisme ignore-t-il cela ? Suis-je moi dans l’erreur ? Est-ce que je m’égare ? Est-ce que mes yeux, sans que je m’en aperçoive sont toujours braqués, indéfectiblement, sur les éblouissantes lumières de Paris ? Foucault, Derrida, Deleuze, Lévi-Strauss, Barthes, Althusser, Lacan, etc., etc.

M. Onfray, pour tous ceux qui n’entendent plus rien à ce partage, qui savent très bien que la Province n’est que le nom antique d’une pays conquis, et qui ne souffrent donc pas, comme vous sans doute je le vois bien, d’être appelé à Paris tout en s’y trouvant bien mal reçu, pour tous ceux-là qui où ils vivent se trouve une capitale, que ce soit à Barbentane, à Londres ou à Paris, laissez-nous tranquille, Monsieur, et faites plutôt de la philosophie.

Oh, et puis, oh, oui j’oubliais, hasard des hasards Monsieur Onfray, Foucault n’a-t-il vraiment jamais rencontré un seul fou de sa vie, mais vraiment monsieur Onfray, pas un seul, même caché sous un masque ?

 

 

Les mues de nos corps

memories©martingommel

La mémoire, du moins la capacité de se remémorer, dépend étroitement de certains lieux, de certains temps. Heures matinales ou endroits reculés, la souvenance est située. Et même volontaire, surtout volontaire, il lui faudra toujours se plier à certaines conditions pour se mettre en branle. Se recueillir notamment. Car les souvenirs qui sont les nôtres – plus états d’existence dans lesquels le passé domine qu’images en attente au fond du crâne – ne sont mémorisés, en capacité d’être appelés, qu’une fois déposés quelque part. Tant de nous mémorisent en s’arrachant à eux-mêmes et en se donnant en même temps la possibilité de revenir, ou de retrouver, ce qui a été séparé ou abandonné du présent. Partout dans l’environnement qui nous est le plus familier ont été peu à peu déposés signes et objets, gestes et traces : ce sont les marques autour de nous – les clés, les restes – de notre mémoire, des bouts de souvenirs. Mues de nos corps. Alors quand il n’est plus ou pas possible de se rendre au lieu et à l’heure où cette mémoire qui nous manque pourrait nous revenir, quand elle menace de se perdre, alors, nous inventons des fictions, nous fermons les yeux ou nous les plongeons hébétés par la fenêtre et nous feignons d’être d’un autre temps et d’ailleurs. Nous faisons revenir ce que nous ne pouvons plus retrouver de nous-mêmes. Nous les accueillons en terre d’utopie.

Je dis tant de nous, et non pas tous, car il y a tant de possibilités de se forger une mémoire. Nous n’avons plus l’âge de croire aux universelles psychologies.