Le voyage vers Walden

Passer de l’oral à l’écrit se décrit parfois comme une façon de faire voyager la pensée hors de ses premiers quartiers, un moyen de l’éprouver, de l’essayer, de lui faire quitter son étroitesse initiale. Lire la suite

Collapsus

Mis en avant

Une traduction littéraire devrait toujours pouvoir s’accompagner d’un effort  incident destiné à faire jaillir ce qui peut désormais se faire jour hors de l’abri de notre langue. Et lui trouver ainsi sa saison, le lieu enchanté de son riche paysage. Célébrer une aurore. Et pour cela encore faut-il savoir se faire ours, s’avancer au plus près du bord agité de la langue. Et saisir un saumon. L’attraper au moment exact où, sautant hors de l’eau, ses reflets irisés s’extraient du courant. Saisir des effets aux sens à l’occasion d’un passage. Jusque dans l’incertitude des bouleversements apparemment maladroits de la lettre.

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Est-ce que la situation n’aurait pas radicalement changé ? Est-ce que ce ne serait-pas le faux qui serait aujourd’hui si difficile à détecter ? Est-ce que nous ne serions pas  en train de vivre dans un tel monde de vérité que nous ne pourrions plus savoir, ou très difficilement, où est son contraire ? Monde dans lequel la vérité n’est plus rare mais, à l’inverse, où elle est la marchandise la plus disponible et la plus consommée : monde de l’information devenue capitalisable et de la réalité définie de façon télévisuelle. 

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Il y a un sens à se croire immortel, je veux dire un sens raisonnable. Un sens qui se trouve au-delà de la question de Dieu et de ses prêtres et de la Gloire et de ses poètes. Quelque chose en vous ne veut pas mourir. Ne va pas. Mais quoi ? Dunno. Et cette ignorance ne vous rendra que mortel.

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La vie ne se reproduit pas selon l’imposition répétée d’une forme dans une substance amorphe : type sur fange. Mais par la reprise d’une division de plus en plus affolante d’unités qui comprennent leur propre principe de développement. La réplication n’est jamais exacte. Si vous voulez quand même faire les totaux, rien de plus simple : casser et disperser les cailloux de semence ; faites les rouler comme des billes, la direction n’ayant pas d’importance ; et soyez là, vous ou un autre, pour les faire avancer, encore et toujours ;

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Au bord du gouffre : Cinq minutes d’ailes suffisaient au bonheur d’une journée.

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Si je ne parle pas, si je reste seul pendant plusieurs heures dans ma propre caverne, alors j’entends ce dont j’ai envie, et ça me fait peur. Car ce que j’entends n’existe pas autre part qu’en moi. Putain, qu’est-ce que c’est que ce cri ??

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Je ne capte du bout des doigts que des éclairs de pensée. Et nommer cela des pensées est déjà trop dire. Car pour qu’elles le soient, il faudrait qu’elles fussent pensées depuis plus longtemps, encore et encore.

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Il ne perçoit rien d’autre que des éclats de réel, des paillettes d’être sur fond de mer embrumée, rien de bien transcendant, une vacillation fugace de la peau – le vent dans les feuilles –, un frémissement réflexe du bras – une branche qui plie –, une intonation vibrant au fond de la gorge – un passereau qui s’enfuit.

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Moi-même ne suis que trop passager, que trop inconstant, pour être si sûr de recevoir à chaque fois quelque chose de l’événement que je fuis. C’est une très longue histoire, beaucoup plus longue que moi.

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Il y a un chez soi dans la structure du moi suprêmement cadenassé.

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Hé, vous le croirez ? Je traduis mes pensées, elles parlent une autre langue et jamais la même. 

Epreuve orale

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Glowing Mouth by Lanier 67Il se peut que la traduction n’opère pas seulement de langue à langue mais déjà, avant que nous puissions l’articuler, à l’intérieur d’une même langue, d’un niveau de langage à un autre, par exemple, de l’idiome de communication adulte vers celui dont on entoure les enfants. Il se peut. Mais encore plus profondément, il y a, je crois, cette opération de traduction – je ne dirais pas initiale puisqu’elle n’est jamais terminée mais toujours à refaire – par laquelle on articule dans la langue maternelle ce que notre corps perçoit et ressent. Le principe de sélection de la langue, axes syntagmatiques et paradigmatiques, s’enfonce et se paramètre dans le corps. C’est sans doute pour cela que certains locuteurs (dont je suis) n’ont aucune difficulté, si ce n’est celles, techniques, de la langue (lexique, conjugaison, etc.) à traduire une langue étrangère en silence, directement d’un texte vers l’autre, sans parole, tandis que parler, traduire au fur à mesure à l’oral, est une autre affaire. La voix, bien au-delà d’un simple support linguistique, est déjà depuis longtemps l’objet d’un tri, d’un façonnement par l’entourage. Elle est ce qui du corps est traduit pour s’entendre. Elle appartient à la langue.

Il y a donc cette traduction interlinguistique, il y a cette autre qui nous enveloppe très tôt et qui est intralinguistique, et il y a aussi cette traduction du corps extralinguistique où la parole, cette fois, est mise en jeu pour elle-même. Car la voix est à la fois la couche initiale traduite, le premier texte si l’on veut (même s’il y a ce murmure non articulé, non exprimé, que l’on sent déjà façonné par la langue) et ce qui demeure intraduisible dans une autre langue, ce qui vous rend littéralement aphone, sans voix. La traduction à l’oral ne vous reconduit pas en enfance, elle vous ramène au bord de la langue, à cette extrémité où la voix découvre, à la fois, la traduction physique permanente dont elle est issue et ce qu’elle détient de non traduit encore et qui s’entend dans les cris, onomatopées, exclamations, etc, qu’elle profère. Elle est ce qui ouvre, et qui bloque, l’accès du corps à la langue.

Certaines musiques recueillent, je pense, ces infra-voix. Tandis que l’écriture, sûrement, en contourne  l’épreuve.