Bipolaires

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Stuck by Koala Meat Pie

 

On a très vite retiré quantité de chairs sur la dépouille. On en a extrait les merveilleux Dits et Écrits. Et on a continué à fouiller parmi les entrailles. En sont sortis des cours fabuleux du Collège de France. On ronge aujourd’hui les os du cadavre : des transcriptions, des traductions de conférences. A-t-on si faim que ça ? Va-t-on longtemps mâcher et remâcher cette indigeste carne ? Oui et mille fois oui tant qu’au détour d’un texte, on tombera sur un de ces bouts de carcasse capables d’en étouffer plus d’un :

« le soi n’est pas une réalité donnée au commencement et qui doit se développer conformément à un certain schéma ou un certain modèle. Le soi n’est pas une réalité psychologique, ou alors il devient peut-être une réalité psychologique ou, du moins, une matrice d’expérience, à travers certaines formes historico-culturelles », Michel Foucault, « La culture de soi », in Qu’est-ce que la critique ?, Vrin, 2005, p. 115.

En affirmant le caractère évènementiel du rapport à soi que l’on appelle psyché et qui donne lieu depuis maintenant deux siècles à une psychologie, Michel Foucault discrédite une fois encore, mais quelle fois !, ceux qui voyaient dans ses dernières recherches une sorte de repentir, un aveu d’échec. — Ah, enfin, il revenait au sujet ! Il retrouvait l’esprit, il revenait enfin à la conscience. (C’est le fameux retour au sujet que les années quatre-vingt vont ressasser et que la sociologie revendiquera pour elle-même sous le nom bien ambigu d’Acteur)
En quoi cet os peut-il faire taire, au moins le temps qu’ils l’avalent, les défenseurs bec et ongle de la conscience souveraine ?

La psychologie n’a pas, bien entendu, inventé cette psyché mais elle suppose toujours celle-ci comme donnée, assignée, destinée à chacun. La psyché nous appartient, nous concerne. C’est une propriété native et essentielle de l’homme. Or, le psychologue veille sans cesse à ce que cette chose nôtre soit bien conforme à certains critères de santé, de moralité ou de vérité. C’est ainsi que même à ses propres yeux, et surtout à ses antennes de spécialiste, la psyché n’apparaît jamais comme une donnée spontanée, stable et continue ; son existence n’est jamais évidente, encore moins égale ; elle fourmille au contraire de variations qui sont comme autant d’écarts, de défauts et d’excès, pour celui qui en examine la consistance et tente d’en prendre la mesure. La psyché n’est jamais de plain-pied vis-à-vis d’elle-même, elle est toujours en décalage, jamais pleinement donnée à celui qui en fait l’expérience (que ce soit en première ou troisième personne). Ainsi, par les pathologies qu’il perçoit et désigne, le psychologue reconnaît que cette chose que l’on peut aussi bien nommer âme, personnalité, inconscient, caractère ou moi, n’est jamais tout à fait ce qu’elle devrait être. La possibilité de son expérience objective est suspendue à une norme. Et c’est le motif pour lequel celui-ci intervient et se donne le droit d’interférer dans la façon dont cette chose traverse et bouleverse notre expérience. Certains diront peut-être que si la psyché se présente si souvent altérée, c’est tout simplement que les personnalités saines sont rares. D’autres diront encore que l’inconscient n’est jamais plus saisissable, jamais plus sensible, qu’au moment où ses tensions inhérentes viennent à s’aggraver. C’est le pathologique qui fait voir ce que le sain laisse plus ou moins en retrait. On leur répondra qu’au contraire c’est par cette politique de santé, cette hygiène mentale, cette médicalisation de l’existence que les psychologues et bien d’autres agents psy cherchent à induire au creux de nos tripes, au fond de notre cerveau (au fond parce qu’on le trouve pas), ce rapport à soi normalisé qu’on appelle psyché. Être névrosé, d’une certaine façon, ne serait-ce pas refuser − et souffrir de ce refus − d’avoir une personnalité, du caractère, d’être passablement inconscient ? N’est-ce pas devenir malade, justement, de ce que l’on voudrait fortifier, affermir, revitaliser ou régénérer en nous ?

Mais sans doute la résistance est-elle vaine qui voudrait que ce qui vous apparaît comme étant extérieur, accidentel ou accessoire, ne soit pas reconnu par d’autres comme vous appartenant à vous et personne d’autre ? Vaine résistance, surtout, depuis que le psychologue, au tournant du XXe siècle, s’est mis à reconnaître en chacun un mode d’être à soi qui restera pratiquement inaccessible à tout le monde : l’inconscient, un monde de signes qui parlent d’un être qui est le nôtre et qu’on ne connaît et ne reconnaît pas. Or, avec cette habitude de voir et d’entendre, de lire ou de s’adresser à cette « part » de soi, à cet être à soi qui se trouve hors de portée de toute volonté et de toute détermination de la conscience, le psychologue a accru la dépendance de ceux qui viennent le trouver. Car ils ne trouvent plus accès à cette part d’eux-mêmes (dans laquelle on situe leur plus précieuse vérité) qu’à travers son savoir, qu’en fonction de sa parole. D’où la réaction récurrente, en France, de toutes les phénoménologies (ou presque), de tous les spiritualismes en tout cas, réaction de rejet ou de réaménagement critique de la psychanalyse : il fallait que la possibilité supposée donnée à tous de réfléchir à soi et par soi puisse continuer de donner prise à notre existence ; il fallait que cette souveraineté possible de la conscience − pouvoir établi dans et par la conscience − cet espace impalpable où s’abrite la foi, la raison ou la vie, ce réduit aux portes duquel même l’État ne frappe pas, conserve ses titres de noblesse − on sait ce qu’il en est advenu pendant le siècle : protection dérisoire. D’où aussi la stratégie opposée des structuralismes qui, acceptant de voir le sujet conscient déchu de ses pouvoirs sur l’individu qu’il veut ou pense être, ont considérablement élargi le domaine de l’inconscient à toute une série de déterminations supra-individuelles : conditions sociales, historiques, culturelles… (On peut même se demander si la valorisation du fait de la différence et l’effort d’en produire un nouveau concept − chez Deleuze, Derrida, Lyotard, Foucault, Bourdieu, etc. − n’était pas une manière de contrer le jeu des normes : la norme fonctionne aux écarts, établit et mesure des différences, se trouve donc agissante dans un champ fortement hétérogène, or, différencier les différences, distinguer les façons de différer, activité à laquelle s’est employée toute une pensée en France, s’est souvent soldée par la mise en évidence de différences irrécupérables, inassimilables, irréductibles en tout cas aux oppositions du normal et du pathologique, du sain et du malade ; façon de retourner le stigmate, façon d’affirmer une innormalité là où la norme ne voit que de l’anormal.)

Fresh Human by Koala MeatPie

Quoi qu’il en soit, sous les pathologies que le psychologue découvre (qui ne sont pas à nier car la souffrance est là mais de quoi ?) se tiennent, non des troubles de la personnalité, non des maladies de la tête (ou des nerfs), mais plus essentiellement des souffrances, des malheurs, des douleurs dues au fait d’avoir une personnalité, d’avoir une âme, d’être sujet à l’inconscient. Ce n’est pas tant l’âme, le moi, la conscience qui est une maladie, ou même un mal (façon de renverser des siècles et des siècles d’acculturation chrétienne et d’en évaluer les séquelles à l’échelle d’une civilisation) que le fait d’être obligé de se reconnaître quelque chose comme une personnalité (qu’elle soit saine ou pas) qui nous rend malades ; le fait d’être contraint à mettre au principe de son individu quelque chose d’aussi fugace, d’aussi impalpable et inconsistant que l’âme. Se forcer à être quelqu’un, même de très ordinaire, nous fait déjà affreusement souffrir. Se forcer à l’individualité à tout prix, n’importe quand, n’importe où, sans considération de ses forces − comme si coopérer, agir en commun, interagir et même co-dépendre étaient forcément des signes de faiblesses − nous affaiblit. Ce que deux peuvent faire ensemble, un peut le faire, nous répète-on à tous les étages. Certains malades ne sont donc en souffrance que d’être contraints à ce rapport, c’est-à-dire à cette division de soi et à cette manière ensuite d’en rapporter les parties puisque l’intériorité que suppose la psychologie, et, peut-être même toute la pensée occidentale, ne peut être une donnée pour personne − qu’il faille ouvrir un espace en nous qui communique avec l’extérieur, que l’ouverture de ce dernier ne soit pas mortelle (comme le serait une profonde blessure portée à l’organisme, par exemple, mais comme le sont, à l’inverse, la majorité des naissances qui sont faites aujourd’hui sous très sérieuse surveillance), mais qu’au contraire on puisse l’éprouver comme le lieu du plus vivant, du plus riche, du plus vrai de notre existence, son véritable cœur, l’origine et l’abri même de la pensée, cela, cette ouverture est à la fois la tâche que sans cesse se donne l’Occident et celle qu’il néglige constamment de mener, de reprendre, oubliant qu’elle n’est jamais donnée, établie, assurée pour personne, et sûrement pas pour chacun. Des malades, donc, souffrants d’avoir à prendre une certaine distance vis-à-vis d’eux-mêmes pour se rapporter ensuite à soi selon un certain type de rapport, et d’autres malades pour des raisons tout à fait opposées, d’autres désirant au contraire avec la plus grande ardeur s’ouvrir à cette dimension psy pour la loger en eux, pour se loger en elle, en voulant toujours plus, encore plus que ce la psychologie commande et recommande. Ceux-là − et il n’est pas sûr que l’on puisse faire correspondre ces deux pôles avec un quelconque tableau clinique, il faudrait voir syndrome par syndrome − renforcent, soutiennent, appuient l’institution historique de la psyché chez les Occidentaux. Tous les malades ne sont pas forcément les rebelles, les réfractaires à la norme que l’on imagine, ceux qui nécessairement essaieront de s’y soustraire ; à l’opposé des minimalistes, il existerait des maximalistes de la psyché qui souffrent, non de l’existence de celle-ci mais au contraire de son insuffisance. Et peut-être même que, selon les hauts et les bas de notre existence, nous passons d’un pôle à l’autre, souffrant d’un malheur bien différent de celui que l’on tente de nous affliger aujourd’hui : tous, mais autrement, bipolaires.

Ce rapport à soi que l’on repère, que l’on tente de conduire selon un certain schéma de développement, tel que l’évoque Foucault, c’est celui que avions commencé d’étudier il y a bien longtemps (et qui nous taraude encore) en cherchant à établir les conditions de formation de la psychologie de l’enfant. Car s’interroger sur la façon dont les enfants étaient devenus objets pour une psychologie, c’était montrer, d’abord, comment l’homme occidental avait pu se retrouver affecté d’une psyché, figuré par elle (comment ce personnage mythique était venu habiter le corps de tant de personnes) ; c’était aussi essayer de percevoir quels avaient été les conjonctions et conjonctures historiques qui avaient mis psychologues et psychanalystes en capacité de mener ces opérations d’attribution, d’affectation et de figuration d’une psyché ; c’était enfin, comme Michel Foucault en avait lancé la piste dans Les Anormaux, suivre le chemin par lequel la population fut peu à peu affectée, c’est-à-dire en remontant des enfants aux adultes – on n’a pas, une fois devenus adultes, une psychologie parce que notre personnalité se serait développée durant notre enfance, on a une psychologie parce qu’on en a d’abord dotée les enfants et qu’à partir de là on a cherché à la saisir chez les adultes. C’est dans l’enfance, dans le statut inédit qu’elle a obtenu dans les sociétés occidentales depuis la fin du XVIIIe siècle, dans le soin tout particulier que l’on met à cerner, préserver et protéger sa vérité que la psychologie a trouvé le support tactique de sa généralisation. C’est dans le rapport de cette discipline à cet être qu’il faut aller chercher le « secret » de notre âme moderne.

 

 

De cap en cap

En passant

La raison poursuit son chemin en divergeant, délirant, bifurquant, dérivant,
Elle est toujours en voyage.
Rectification permanente
Perpétuel redressement de cap.
La raison court tout droit d’erreurs en erreurs.
Elle connaît mille vérités et toujours provisoires.

La science errante

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Louis XVI donne ses instructions au Capitaine de Vaisseau de Lapérouse pour son voyage d'exploration autour du monde (1er août 1785 - mars 1788). Peinture de Nicolas Monsiaux (Paris 1754 Paris 1837); Musée de Versailles.

1766, James Cook observe une éclipse solaire depuis cette Terre-Neuve qu’il s’applique à cartographier. On le convainc d’envoyer son rapport à la Royal Society qui le publie l’année suivante. Il attire ainsi l’attention des savants qui envisagent d’expédier, à différents points du globe, des équipages pour observer un autre événement astronomique : le passage de la planète Vénus devant le disque solaire. Pour la première fois pourrait être ainsi calculée la distance de la terre au soleil – on règle sa distance avec les dieux, avec le ciel, à cette époque. Le phénomène se produira le 3 juin 1769. Le Roi d’Angleterre, George III, alloue une somme à la plus téméraire des expéditions programmées, celle des mers du Sud. La Royal Society impose Cook. Un cap est franchi. La société scientifique commandite ses voyages, choisit son navigateur, décide qui devra et pourra suivre ses méthodes. Le voyage s’intègre à l’ordre savant. La découverte se poursuit mais à l’entreprise de connaissance géographique commencée des siècles plus tôt, le XVIIIe siècle ajoute de nouveaux éléments.

D’abord, un nouvel outillage de navigation scientifique : c’est l’âge de la chronométrie embarquée. On part sur les mers avec des montres qui comptent le temps du lieu ferme que l’on vient de quitter. Chaque coquille de noix, ballottée par les flots, se doit d’imiter ce mythique rocher immobile qu’est la terre ; le mécanisme des horloges marines, en effet, pour être régulier, pour s’écouler de manière uniforme et constante comme la physique le prescrit, doit être au maximum isolé des mouvements propres de la mer : marée, roulis, tangage. Le journal de bord, seule chronique régulière embarquée jusqu’alors, se double d’un mécanisme ô combien redoutable : il compte plus efficacement le temps et permet de savoir enfin – puisqu’il fonde le calcul des longitudes – où précisément l’on se trouve : on ne peut plus se perdre désormais, on sait où l’on va.

Ensuite, une publicité plus importante des découvertes : celles qui peuvent être nécessaires pour préparer un voyage, celles que l’on collecte durant les expéditions (le Ministre de la Marine de Louis XVI a donné l’ordre de s’abstenir de tout acte d’hostilité envers Cook et de lui porter secours, le cas échéant, malgré la guerre déclarée entre la France et l’Angleterre). Les voyages participent toujours d’une rivalité entre États mais rentrent plus étroitement en communication les uns avec les autres. Une continuité de recherche s’établit. Les registres d’étude savante se multiplient, les plans d’expérience communs (grâce au dessin, à la peinture) se diversifient. Désormais, on collecte et partage des informations en géographie, astronomie, botanique, géologie, anthropologie, minéralogie, etc.

Enfin, une nouvelle attitude plus en conformité avec l’ethos cosmopolitique des sociétés savantes est prescrite aux capitaines de vaisseaux. Face aux peuples auxquels on est amené à se trouver, il s’agit maintenant de faire preuve d’une humanité qui pourra manifester à tous, et aux quatre coins du globe, l’unité du genre humain. Les marins, quel que soit leur rang, leur opinion, leur expérience doivent introduire dans leur conduite ce principe à la fois scientifique et religieux qu’est le monogénisme, c’est-à-dire le fait que tous les peuples descendent d’un même homme, partagent une même nature – même si ce principe, affirmé aussi bien par les églises que par l’histoire naturelle, ménage la reconnaissance d’une diversité de races et ainsi la possibilité de ne plus se voir immédiatement comme frères.

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Il me semblait qu’avec tous ces changements la nature des voyages avait sombré. Que leur beauté s’était perdue. Leur écriture plus normée (office quotidien, information distribuée en registres déjà ouverts et séparés), les zones à explorer bien délimitées sur les cartes, les distances à observer avec les autochtones fixés à l’avance : cela ne laissait que présager que peu d’errances aussi bien dans la navigation que dans le récit. L’erreur, autrement dit l’errance empruntée sur le chemin de la vérité, ou encore le sort de la vérité quand celle-ci se trouve soumise au cours d’un voyage, s’installait. On savait tellement où on allait, maintenant, et en empruntant quelle voie , que l’espace ouvert à l’errance en était rétréci, son champ d’intervention balisé, son éventualité reconnue et assumée. L’errance se résorbait en erreurs prévisibles et calculables. Les relations, de plus en plus au fil du siècle, ne racontaient plus la découverte mais indiquaient et corrigeaient ou précisaient des positions. Devant Tahiti ou Manoua, on n’approchait plus ses pieds, ses mains, sa langue d’une terre nouvelle, on réglait sa longue-vue, on regardait sa montre, on approximait.

Sur ces mers, le voyage devenait si peu voyage en un sens (avec tous ses plans de navigation, ses principes de conduite, ses registres préparés), son parcours se trouvait si déterminé par son lieu de départ (par son port d’attache) qu’il semblait perdre tout côté aventureux. Rien ne paraissait pouvoir encore surgir de nulle part ; par surprise ; dans mon dos. Il n’y avait plus d’errance que devant soi. Et on avait toujours de l’avance sur elle.

Aussi l’aventure, cette façon qu’a le voyageur de s’exposer à tous les hasards qui croisent sa route, ce détour qui ne fait pas forcément avancer son périple mais qui produit son errance, semblait réduite aux aléas météorologiques, anthropologiques et géographiques du parcours. Tempêtes, cannibales et récifs. Et puis c’était tout : la découverte s’annonçait de moins en moins comme une aventure possible. Et pourtant le voyage savant emportait un désir d’aventure avec lui, sinon l’aventure elle-même, toujours là toute entière, irréductible. Car, même avec ses trajets plus ou moins programmés, c’est moins l’aventure qui disparaît (puisqu’il ne cesse d’y avoir des contretemps : les naufrages sont là pour en témoigner), ni même l’errance à vrai dire (puisqu’on continue de passer par le Paradis ou l’Utopie pour aller quelque part) qu’un rapport énigmatique, encore indémêlé, entre la vérité et le voyage. S’installait entre eux deux une nouvelle relation. Mise en communication directe de l’aventure et de la science : d’un côté, la science, qu’elle s’établisse ou non par le fait de voyager, va pouvoir devenir une aventure en elle-même (de modalité d’enquête parmi d’autres, d’outil de vérification in situ que le voyage était en train de devenir, ce dernier finira par affecter le statut même de la science, même sédentaire : ce sera la recherche) et, de l’autre, il y aura désormais une science de l’aventure qui aura ses codes, ses précautions, ses protections, ses calculs, ses faussetés aussi, science que nous délivreront peu à peu les écrivains voyageurs des siècles suivants : « Savoir voyager, c’est avoir la science des accords. » (Paul Morand, Le voyage, 1927)

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Cook devait partir initialement aux Marquises, découvertes en 1595 par l’espagnol Alvaro de Mendana, mais juste avant son départ revient le Dolphin, envoyé deux ans auparavant dans le Pacifique pour exploration. Samuel Wallis, son commandant, fait part de sa découverte de plusieurs îles au climat doux, à la végétation luxuriante, aux habitants paisibles. Il venait de rencontrer Tahiti qu’il ne nomma pas ainsi mais l’île du Roi George en hommage à son souverain – Bougainville, à peu près un an plus tard, en avril 1768, nomma la même île Nouvelle Cythère en référence au climat libertin qui régnait à la cour de Louis XV : Cythère était l’île grecque où se célébrait le culte à Vénus. C’est en ce lieu qu’il avait été ordonné à Cook d’établir son observatoire. De Bougainville à Gauguin, tant de Vénus seront dévoilées sur cette île.

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Les expéditions de Cook dans les mers du Sud constitueront le modèle absolu du voyage savant de l’époque des Lumières. Celle de Lapérouse fut sa réplique française.

Avant de lancer l’expédition de ce dernier, le gouvernement français avait déjà essayé de rivaliser avec l’Angleterre en confiant une mission à Kerguelen. Celui-ci devait traverser le Pacifique d’Ouest en Est mais n’alla pas plus loin que les îles qui portent encore son nom. Archipel : seuil ; marches mobiles d’un empire. Aussi, la priorité fut-elle donnée, dans les instructions données à la Lapérouse, à la recherche du passage du Nord-Ouest, symétrique du détroit de Magellan, et au repérage des côtes du nord-ouest de l’Amérique qui, mollement revendiquées par les Espagnols et les Russes, donnaient l’espoir d’y établir un commerce de fourrures. L’intérêt bien connu du roi de France pour la géographie – qui faisait partie de son éducation princière –, fit que ce dernier entra directement dans la planification de cette campagne : d’où cette image d’un Roi penché sur une carte qui ne fut pas premièrement plan de bataille. Elle fit aussi que les considérations commerciales furent considérablement minimisées dans cette campagne (ce qui permit le soutien tacite de l’Angleterre à cette expédition).

Cette diminution des prérogatives commerciales (qui fit refluer les intérêts économiques dans le champ des instructions secrètes comme pour le voyage de Cook pour lequel elles ne furent révélées qu’en 1927) paraît bien souvent comme la marque décisive du véritable voyage savant.

Si l’on observe effectivement au XVIIIe siècle – comme on vient de le voir – l’institutionnalisation du voyage au rang d’opérateur scientifique, de procédure savante, il apparaît vain, cependant, de vouloir dégager l’existence d’un rapport fixe, hiérarchique et exclusif, entre les différents buts d’un voyage – rapport qui permettrait d’isoler et d’opposer les intérêts soi-disant purs qui le guideraient. Il suffit de voir comment des buts, considérés comme opposés, peuvent être poursuivis simultanément – en ménageant une part de secret par exemple – pour comprendre que n’existe rien de tel qu’un intérêt scientifique, pur ou pas. La publicité de la science, en effet, ne s’oppose pas au secret des opérations militaires et commerciales, sa manifestation ne sert pas à dissimuler la poursuite d’objectifs moins avouables – elle n’est donc pas simple alibi ou justification – car c’est la science elle-même qui fait l’objet d’un partage (lui même caché) entre ce qui de ses résultats pourra être communiqué et ce qui ne le sera pas (même si l’espionnage perpétuel rendait largement inutile de telles protections : Louis XVI fit recueillir auprès des anglais des informations sur les voyages de Cook et notamment les moyens utilisés contre le scorbut). La science n’est pas seule publique puisque les informations utiles sur le plan stratégique ou commercial ne sont pas moins établis scientifiquement que les autres. Elle ne se donne pas comme un but dans cette nouvelle pratique du voyage, elle en est au contraire une condition, un facteur et un résultat ; plus qu’une fin, elle constitue une dimension complète, absolue et irréductible des voyages de Bougainville, Cook et autres Lapérouse.

Opposer a priori les fins du voyage pose problème, de même quand on souhaite leur donner un ordre. Car la hiérarchie des fins n’est pas forcément la même suivant la façon dont on se trouve embarqué dans une telle entreprise : les marins ne voient peut-être pas certaines de leurs missions à la même hauteur que le Roi de France qui lui même n’a pas les mêmes priorités que la couronne d’Angleterre (même s’ils peuvent partager la même soif de richesses). Ensuite, les différents buts ne font pas que s’entrecroiser, s’emmêler les uns aux autres (dressant une sorte de limite de fait à l’analyse), ils sont aussi étroitement ajustés entre eux : formant circuit, boucle, circularité continue. Les fins ne mettent jamais fin à rien, elles sont moyens de moyens, médiation perpétuelle. Enfin, deux États peuvent voir certains de leurs intérêts converger (accroître le territoire connu) comme il peut arriver que les marins, loin de chez eux, se reconnaissent comme compatriotes : ainsi Lapérouse avec les officiers britanniques de Botany Bay (leur but commun, alors, étant de rentrer chez eux sain et sauf) ; d’autres divergences non seulement se font jour mais ne jouent pas sur le même plan. Une expédition savante ne supprimait pas les tensions (quand les Français surent que les Anglais préparaient un voyage en Australie, Lapérouse reçut l’ordre d’aller directement au sud pour voir ce qui s’y tramait), elle ne bénéficiait pas d’un abaissement des rivalités militaires et commerciales, elle les déplaçait au contraire, mais sur un autre plan : celui de la gloire des nations. Les lumières que les souverains convoitaient pour elles-mêmes (et non simplement comme moyens d’autre chose) devaient servir au rayonnement de chaque pays, de chaque royaume. Le même globe qui ornait jadis le sceptre de l’empereur, emblème de sa puissance et rayonnement aveugle de son pouvoir, devait maintenant pouvoir se déplier sur une carte et accueillir la lumière la plus nette, la plus crue sur ses moindres repli et cachettes. Glissement de priorités, circularité des fins, déplacement d’échelles, la volonté de déterminer quel est le but véritable, principal, qui est censé guider continûment un voyage est, me semble-t-il, une mauvaise approche : un voyage se poursuit toujours, et simultanément, dans plusieurs directions – il est sur-orienté, déboussolé par excès. Aussi dans ce cas, est-ce plutôt le rapprochement des fins, la possibilité qui fut donnée de les agencer en une seule et même entreprise cohérente qui s’avère significative – rapprochement également indiqué par le fait que les écoles militaires, à l’époque, dispensaient de solides connaissances en sciences naturelles, connaissances qui étaient ensuite exigées dans la pratique de la navigation. Avant même de savoir quelles fins, implicites ou explicites, on donnait à ces expéditions, quelle était leur importance respective, la réussite de ces voyages dits savants était déjà d’exister : on se préparait, on embarquait des savants, des outils scientifiques ; on faisait des mesures, des relevés empiriques ; on les consignait dans de nombreux documents.

Aussi faudrait-il voir dans ces voyages la manifestation d’un certain rapport, d’une certaine instance « politico-scientifique » à l’époque dite des Lumières. Alors, que le souverain ait pris part au voyage ne serait plus seulement anecdotique. Se manifesterait son désir (et celui de son adversaire) de voir plus de terres reconnues (Louis XVI remplissait les cartes à mesure que les rapports arrivaient sur sa table) et du même coup l’identité entre le plan sur lequel s’édifiait, à l’époque, le savoir géographique (avec l’ensemble des champs qu’il pouvait contenir ou croiser : histoire des peuples, hydrographie, histoire naturelle, minéralogie, astronomie, etc.,) et le plan, l’échelle et la dimension spatiale précise, dans laquelle s’exerçait la souveraineté du roi. En élargissant le périmètre de recherche de Lapérouse, celui-ci exhibait le rapport étroit qui liait sa position de souverain au territoire – à l’espace continu, mesuré, quadrillé – et particulièrement aux manifestations de son extension. Et en effet, savoir quels étaient les contours, les richesses et les occupants d’un territoire inconnu, c’était dessiner virtuellement l’opportunité d’une conquête, l’utilité d’un établissement commercial, la possibilité de nouvelles alliances. Les espaces que les voyageurs découvraient, qu’ils dotaient géographiquement de nouveaux points de vue, de nouvelles échelles (vue de face, vue du ciel ; vue de près, vue lointaine ; vue globale, vue étroite) formaient comme le corrélat du pouvoir de la couronne. Ce que la géographie – dans ses relevés, ses rapports et ses cartes – montrait au roi, c’était le territoire à l’état pur, dans son état de plus grande désirabilité, dans un état de transparence maximal, autorisant les calculs les plus fous quant à son devenir politique, militaire, commercial, philanthropique même. La terre ainsi tracée, pliée, décrite, c’était le rêve éveillé, zénithal, de la souveraineté ; une souveraineté débarrassée des lourdeurs des administrations et des fâcheuses coteries, épargnée par la médiocrité et la lenteur des transports, libérée des obstacles et des intempéries ; une souveraineté enfin rendue à son tête-à-tête amoureux avec sa terre d’élection. Celle dans lequel elle pouvait rêver d’un empire. Un jour viendra où les rêves d’empire planétaire deviendront si réels pour les chefs d’État que le globe même leur paraîtra soudain plus léger que l’air. Charlie Chaplin et bombe A.

Le 22 janvier 1791, l’Académie des Sciences et la Société d’histoire naturelle présentaient une requête à l’assemblée nationale ; le 14 février, l’expédition de Lapérouse fut officiellement déclarée perdue. L’Astrolabe et la Boussole étaient reconnues errer quelque part. Entre les étapes prévues et programmées du voyage, l’aventure reprenait ses droits. Une nouvelle expédition fut dépêchée. Un voyage savant doublé d’une mission de sauvetage. Quand l’équipage d’Entrecasteaux, le 19 mai 1793, passa près de l’île Vanikoro qui ne figurait sur aucune carte, il restait probablement quelques rescapés dans les parages. Virent-ils passer à l’horizon pour presqu’aussitôt repartir les deux navires qui avaient été envoyés pour les sauver ? Ils s’appelaient Recherche et Espérance. Ils visaient vérité et salut. Sur les mers, l’errance n’appartenait pas encore tout à fait à la droite raison, la voie n’en était pas tout à fait dégagée, même réduite aux lois de la probabilité, quelque chose comme la foi se tenait au milieu.

Je vois dans ces noms de vaisseaux le signe d’un nouveau voyage, le signal d’un nouveau départ. Un nouveau pavillon est levé. De nombreuses expéditions maritimes françaises, parmi celles qui compteront au XIXe siècle comme d’importants voyages scientifiques, ceux d’Entrecasteaux, de Dumont d’Urville, par exemple, seront lancés expressément chargés de cette mission de sauvetage. La science sauve. La science s’établit en voyageant vers le salut de voyageurs disparus. Le savant voyage en direction du passé, sans cesse tourné vers ce voyage qui a initié sa tradition. Au commencement de cette science des mers, un naufrage. La recherche repasse sur les traces premières, elle cherche le perdu : non qu’elle l’ait un jour possédé mais il aurait dû lui revenir.

Le voyage vogue sur traces d’un autre voyage. Voile à rebours.

Les voyages des siècles précédents s’enchaînaient d’une autre manière. Que l’on suive les traces de son prédécesseur (quand on obtenait ses plans de navigations) ou que l’on tente d’autres voies contournant de dangereux obstacles, les voyages sur mer cumulaient directement ou indirectement leurs efforts en signalant des zones et des lieux qui, peu à peu, devenaient une même terre, un même pays, qui, rapidement, se retrouvait découpé en morceaux : nouveau territoire. Terre-Neuve. Nouvelle Amsterdam. Nouvelle York. Nouvelle Angleterre. Nouvelle Hollande. Nouvelle Écosse. Le port demeurait avec soi. Le voyage en mer découvrait sa fin (qui était son départ) devant lui, il cherchait le bout, la boucle, le circuit odysséen du voyage. Or, les voyages en mer qui vont partir à la recherche de l’expédition de Lapérouse vont s’avancer dans cet espace singulier dans lequel il n’y a pas de port. Seulement un écueil, un obstacle. Un lieu de naufrage. Ils cherchent la tombe et le port, pour les rescapés s’il y en a, sera ce bâtiment qui vient les chercher. La navigation est devenue tellement sûre que le pont des navires sera lui-même devenu le port des marins. On y sera chez soi sur les flots.

Voyager vers l’interruption du voyage, voyager pour que le voyage fasse retour. Non plus tour du monde mais contournement du naufrage. Voyage achevant le voyage.

Pourra-t-on dire encore : 1. que l’errance traverse nécessairement le voyage (même si l’on distingue justement celui-ci par le fait qu’il se donne un but, un terme, qu’il n’est pas voyage perpétuel) 2. que l’erreur lui est donc consubstantielle, c’est-à-dire que ce dernier dévie, bifurque, oblique en permanence et 3. que la reconnaissance de l’erreur ne remet pas le voyageur dans le droit chemin, qu’elle n’est même pas le providentiel raccourci qui lui permettrait de rentrer au port, sain et sauf, mais qu’elle est au contraire la poursuite, la relance, le mouvement même du voyage. La vérité se trouve à sa fin. C’est la toute dernière erreur, celle que l’on ne peut réviser, c’est la plus fatale.

Rousseau, à l’époque de Cook et de Lapérouse, réclamait une fin nécessaire pour chaque voyage. Voyager pour voyager, c’est errer, être vagabond. Il fallait rentrer au port, fut-il devant soi, il fallait une attache quelque part, sinon ce n’était que vagabondage, rupture des liens. L’errance est la défaite des attaches que les aventures coupent et recoupent mais renouent trop souvent.