Y venir

En passant

Un événement, ou ce qui vient : la venue dissimulant son issue et sa provenance…

Le philosophe

En passant

Au fond, on pourrait dire que quelle que soit la vie que vous menez, qui que vous soyez aujourd’hui, il existe quelque part quelqu’un qui est en train ou a déjà inventé les moyens de rendre votre vie plus riche, plus intense et plus belle. Ce quelqu’un pourrait se faire appeler philosophe mais ce titre n’aurait guère de sens à être donné ainsi, car il faudrait déjà que la philosophie ait eu lieu, c’est-à-dire que la rencontre se soit faite entre les deux amis inconnus.

Ground Zero

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Frost & steam, Midway Geyser Basin by Neal Herbert

Quelques années après le 11 septembre, mon incompréhensible curiosité pour le phénomène des utopies me poussa à écrire ce texte qui dormait jusqu’ici dans un dossier perdu au milieu des Cabet, Fourier et autres Bacon.

Comme d’autres, comme beaucoup peut-être, je suis, j’ai été… fasciné par l’Amérique – j’hésite, je le sens bien, à dire « je le serai », car dire je c’est déjà trop dire, plutôt préciser qu’un temps de fascination hésite maintenant en moi : est-elle en train de s’effacer ? L’est-elle déjà ? Complètement ou quasiment ? Et quand le saurais-je ?

Quand tout aura disparu, quand mon regard aura retrouvé toute sa mobilité et sera de nouveau capable de regarder au Nord, au Sud et à l’Est.
Quand les derniers symptômes de paralysie s’effondreront sur eux-mêmes, ne laissant qu’un regard vide et désorienté.

Il y a des phénomènes dont on ne comprend l’importance pour soi qu’au moment où ils nous quittent. Ce qui paraissait sous nos yeux chaque jour n’était qu’une lente et infiniment proche comète. Il n’y a que la nostalgie qui puisse alors faire connaître et penser de tes événements.

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Que ce qui advient d’une fascination puisse être lui-même pris dans une nouvelle fascination, que l’on puisse être encore plus fasciné par la disparition d’une chose que par l’éclat avec lequel, hier encore, elle nous éblouissait, voilà ce qui rend difficile à vivre le désir de la surmonter. Jamais on ne perd la boule, ni le nord. Il n’y a qu’une fascination qui vous éloigne d’une autre. On reste toujours les yeux rougis et braqués.

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J’ai l’habitude, humilité et grandiloquence, de sentir ce qui me touche de près comme un événement qui arrive aussi bien à moi qu’à d’autres. Je n’ai jamais besoin d’un second temps pour raccorder mon existence privée à celle des autres, je sens d’emblée sur mes lèvres et dans mes cheveux le vent de l’histoire. Mes expériences sont, d’abord et toujours, collectives. Ce qui m’échoit en tant qu’individu, je le vois tomber autour et sur d’autres que moi. L’individualité ne m’est pas une particularité. Aussi ces autres que bien souvent je ne vois pas, que je devine plutôt et que j’espère, forment, quel que soit leur nombre, leur identité et leur localisation, un peuple dispersé, guidé aveuglément par le sillage de la même comète, du commun événement.

Comme eux, j’ai vu le rêve américain s’effondrer.

Le centre de l’économie-monde venait de bouger.

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La fascination pour l’Amérique, pendant des siècles, ce fut les rêves d’or, de cités merveilleuses, d’êtres étranges, de paradis toujours verts. Puis vient – je ne sais quand exactement – l’annexion du rêve par les États-Unis d’Amérique : la frontière, l’eldorado californien, le self made man, le melting pot, un monde libre, toutes versions remaniées des vieux rêves européens.

Pour ceux des Européens qui n’avaient pas émigré, cette Amérique s’est tenu longtemps dans la distance faussement ouverte des écrans de télévision : voitures, buildings, vêtements, musiques électriques. Devant l’écran, des enfants comme moi demeuraient fascinés sans croire, même au fond, qu’un tel pays pouvait exister. À tel point qu’une fois l’écran traversé, une fois posé le pied sur le sol américain, on se demandait encore comment une telle étendue de terre pouvait tenir dans une si petite boîte.

Le voyage ne vous fait pas sortir, forcément, du solipsisme du petit écran. Il ne suffit pas d’aller de l’autre côté du miroir, de faire trembler son image les quelques instants du passage, pour que la fascination s’évanouisse : elle vacille peut-être, voit son pouvoir violemment circonscrit parce qu’on peut voir en même temps devant et derrière soi, mais elle se maintient : les objets qu’on reconnaît tout autour, que l’on voit, que l’on touche, que l’on sent, demeurent toujours tout aussi virtuels. Conduire une berline Chrysler sur une highway défoncée le long de la River Plate vous plonge toujours dans le même bain densément télévisuel. Il y a une profondeur inaccessible et pourtant sans obscurité qui vous reste en retrait. Pas du tout un mystère. Vos mains pilotent la voiture mais vous vous demandez toujours quand finira l’émission. Un accident, toujours, se profile.

Puis, à force de marcher, de rouler, d’avancer, on pénètre quand même un peu mieux cette profondeur ultra-fine du temps : on quitte la fascination des machines et des marchandises hyper médiatisées pour en trouver une autre logée dans le petit écran. C’est la terre du Nouveau Monde, élue par le Romantisme européen comme site absolu du sublime : grandes étendues vierges et vibrantes, peuples indiens libres et fiers, paysages souverains défiant même le ciel. On arrive aux portes d’un des tout premiers parcs naturels du monde : Yellowstone. Passage fictif dans le temps et l’espace d’avant l’empire étatsunien, d’avant la présence même des peuples indiens : terre sauvage vidée de ses hommes.

Terre pure : forêts et bêtes seulement.

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J’ai vécu en Amérique tant d’années sans le savoir qu’en y allant, je n’en suis tout simplement pas revenu. Il y a des voyages apparemment inutiles qui vous font voir quand même que nous n’avez jamais quitté votre point de départ.

Et pourtant vous ne tournez pas en rond.

Vous errez dans le labyrinthe d’un petit écran.

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Depuis le XXe siècle nous vivons au cœur d’un monde dominé par le pôle politique, financier et stratégique que constitue New York. D’où le fait que nombre d’institutions internationales y ont leur siège.

Que nous le voulions ou non, que nos regards obliquent vers tout autre chose, nos existences sont tournés vers ce lieu : il est l’attraction pure.

Déchirer cet espace ne s’obtient pas, on a pu s’en apercevoir, en frappant directement au cœur. La substance de l’espace politique, qui n’est ni tout à fait physique – que ce soit au sens géométrique ou géographique –, ni tout à fait symbolique, n’a pas du tout été entamée par les attentats du 11 septembre : sur le site le drame pouvait bien se dérouler, partout ailleurs l’effondrement des tours était mis en boucle dans des images reprenant à leur compte le pouvoir fascinant de l’événement. Combien de disques, de films, de feuilletons, de vidéos qui ne montrent pas la disparition ou l’absence des tours dans le paysage de New York ? Les tours mises en image confortent tout autant la position centrale de la mégalopole que ne le faisait leur grandeur passée. New York blessée rayonne encore sur tous les écrans. Et cela continue jusque dans les regards suspicieux de ceux qui en nient la venue.

Mais ce qui a sans doute changé dans cette catastrophe, c’est que le site où le monde se concentrait est désormais révélé.

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Ground Zero est le nom de l’opération de vidage, d’abstraction, d’effacement par laquelle se reconstitue, sous d’autres repères, l’espace proprement « imaginaire » dans lequel nous vivions nos existences humaines et nos destinées politiques terrestres (car il n’y a de politique que de la Terre maintenant). Nous quittons l’Amérique.

Je ne sais pour moi quand fut engagé cette immersion dans le grand espace occidental américain (peut-être quand je compris à ses pieds le sens de l’Atlantique) mais nous savons – pour les Européens et les premiers habitants de ce double continent – qu’elle débuta, ou plutôt que le déluge démarra (n’ayons pas peur des accents bibliques plus que de circonstance), à la Renaissance et que c’est depuis que cet événement transformé en avènement est célébré comme un moment fondamental de l’histoire occidentale et un moment phare de l’histoire universelle. En échouant sur les plages d’immenses terres qui leurs étaient inconnues mais qui leur étaient promises par leur dieu, nos petites bourgades européennes sentirent, bien outrecuidamment, qu’elles se hissaient au sommet de l’histoire universelle. L’histoire prenait la Terre pour théâtre. Celle-ci se polarisa peu à peu à l’Occident. L’Europe, qui en était l’avant-poste, se fit Monde.