Entre la chair et l’os

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Dissémination de Novembre — La ponctuation

Zakane

StudioNuit : Quand j’ai fait part de mon désir de parler de ponctuation, c’était moins par curiosité quant à l’usage des signes déjà reconnus en tant que tels qu’aux blancs quasiment invisibles qui organisent l’espace dans lequel un texte va se répartir et se lire. Je m’intéresse, si vous voulez, à la ponctuation de site et notamment à la façon dont elle interfère à des niveaux plus fins d’écriture, comment elle parvient jusqu’au niveau de la phrase ou d’autres unités textuelles, plus profondes ou plus superficielles. Le nom de votre site est déjà parlant : des mots et des espaces. Alors, pourquoi ce titre ?

Zakane : Tout d’abord, j’aimerais vous remercier d’avoir prêté autant d’attention à la lecture de mon blog. Je me suis rendu compte en lisant toutes vos questions que vous y avez jeté plus qu’un œil, vous y avez entré les bras, la tête et les jambes me semble-t-il- pour ne pas dire tout le corps – !? Cela me touche d’autant plus que c’est la première fois que je me soumets à un tel interview. Venons-en donc au titre « des mots et des espaces ». En ce qui concerne les « mots » c’est évident, ils sont tels le cœur, le foie, les poumons, … les organes essentiels du site. Je considère les images associées comme une nécessité, un peu comme donnant une allure générale, presque un aspect physique, un visage. Quant au support, « Blogger », puisqu’il s’agit du logiciel que j’utilise, il pourrait correspondre à la charpente, l’ossature qui me permet de fixer dessus ce corps fictif mais bien visible puisqu’il s’agit d’une « matière » soumise au web. Tandis que les « espaces » représentent tout ce qui n’est pas physique – justement –, les idées, les pensées, les fantômes qui se baladent partout entre les lettres, entre le texte et l’image, entre l’écriture et sa réception par le lecteur. Je dois avouer tout de même que ce titre m’est apparu très vite, sans véritable réflexion de ma part et que je me suis plus soucié de la petite phrase en appendice « Où sommes-nous donc allés pour que le monde nous cherche autant ? » (- je souris -)

Mon fils comme les êtres. Zakane

StudioNuit : Votre blog offre plusieurs manières de distribuer les textes à l’écran. Et même sur certains modes, comme celui intitulé Mosaïque par exemple, il annule quasiment toute trace de texte au premier regard : ne reste plus alors qu’à notre petit doigt pour, lui passant aux abords des images, lever quelques bouts de textes qui nous demeuraient, quelques secondes encore auparavant, tout à fait invisibles : « au corps tôt, au corps trop tôt », « mon fils comme les êtres », « la naissance du mot », « douter de l’atome », « (écrire c’est loin) »… D’où ma seconde question : parmi toutes les possibilités d’affichage mises à disposition par votre logiciel de publication, est-ce un choix de les avoir toutes conservées ? Sont-elles véritablement équivalentes pour vous et avez-vous un mode préféré ? Enfin, sous les intitulés proposés semble-t-il par le logiciel lui-même, concevez-vous d’autres termes ?

Zakane : J’avoue que je ne me suis guère intéressé aux diverses ressources offertes par le logiciel. Je voulais quelque chose de simple et la possibilité de diffuser rapidement sur la toile en me disant que je pourrais me plonger dedans plus tard – peut-être, mais je ne l’ai jamais fait par la suite –. En testant un peu j’ai considéré que chaque lecteur pourrait comme bon lui semble, choisir lui-même son mode d’affichage. Est-ce que beaucoup le font vraiment, je n’en sais trop rien, je pense même que le plus important n’est pas là. J’aime assez « carte », ce mode me permet d’aller rapidement retrouver ce que je cherche. Ce qui m’amène à ne pas vraiment répondre à la dernière partie de la question, je n’ai en effet aucune raison de concevoir d’autres termes sous les intitulés.

 

Après la pause. Zakane

StudioNuit : Le mode d’affichage intitulé Instantané simule l’étalement d’un ensemble de photographies, de pseudo polaroïds dirait-on, sur une surface neutre et indéterminée ; quand on ouvre l’image, non seulement celle-ci s’agrandit (elle était donc tronquée) et, à la suite du titre qui gisait sous la photo, un nouveau texte apparaît. Plusieurs effets à cela.

Dans Petite Ode, le texte, légèrement décalé sur la gauche alors que la photo est centrée en hauteur, reconduit les yeux du lecteur directement vers l’image dont il semble vouloir effacer le cadre limité sur la page : « naître d’aucun bord », « traverser le détroit ». Dans Après la pause, même disposition, mais l’épais cadre noir de l’image qui coupe verticalement et horizontalement ce qui semble être des torsades végétales, est cette fois manifestement assumé par le texte :

 

« Quand commence

Ne sait quand fini

S’arrêter donc ».

 

Dans un cas, le texte cherche tant à délimiter l’image qui se trouve tout près de lui qu’il semble vouloir la traverser et comme nous faire sentir ce qui se tient plus loin qu’elle ; dans l’autre, il souligne et appuie si fort ses limites qu’il semble être lui-même figuré dans son interruption au sein du cadre : texte effiloché et durci dans un bois mort échoué sur le sable. Sur ces pages, donc, revient au texte le pouvoir discret mais certain de rythmer, délimiter, ouvrir, fermer, bref ponctuer la surface qui envahit l’écran pour un temps ; et en même temps, l’image s’approprie le rôle (ou propose de nouveaux) signes de ponctuation : celle des trois petits points ou du point final. D’où ma troisième question : cherchez-vous à maîtriser ou conduire la prolifération de sens induit par ces différentes dispositions texte-image ? Concevez-vous vos images comme des illustrations, des formes de contrastes, ou bien encore tout autrement ? L’espace (blanc) neutre du site-écran possède-t-il un sens pour vous à un moment dans votre écriture ?

 Zakane : Encore une fois, tout ce que vous évoquez me montre que votre lecture des possibilités du blog dépasse de loin ma propre investigation technique – « et » « ou » symbolique –. Votre analyse me touche. Ce que je peux reconnaître c’est que je fais toujours très attention aux espaces entre l’image et le texte et entre le texte et les commentaires – très peu d’ailleurs sur ce blog –. S’il convient de parler de rythme c’est bien dans ces respirations blanches que je le cherche. Non pas qu’il faille séparer entièrement les éléments les uns des autres mais leur permettre d’être présents par eux-mêmes avant qu’un lien – ou pas – se fasse à la lecture et à la compréhension du lecteur-voyeur. Les images amènent leur propre sens, autant que le texte tend la main à nos imaginations, mais le lien existe même si cela ne saute pas toujours aux yeux. L’écran est une scène en quelque sorte et comme sur une scène nous y voyons différents acteurs évoluer – peut-être aussi vu comme éléments de décor ou accessoires –. Je fais de la mise en scène. (- je souris -)

 

Histoire-sans-parole. Zakane

StudioNuit : Dans un texte qui s’intitule La parole, après avoir loué la franche parole et porté l’oreille vers la prolifération des mots creux, vous finissez ainsi :

le geste franc de la parole

et la virgule

pour nous comprendre

 

Quel sens a pour vous cette virgule : d’abord dans la communication d’une parole et ensuite dans la compréhension que chacune peut espérer de l’autre ?

Zakane : C’est le silence qui parle. C’est ce moment souple et vertigineux où rien ne se dit mais qui nous amène à saisir l’espace d’un instant tout ce que contient l’autre dans la fugacité même de cet instant. Vous savez comme moi que dans un poème ce n’est pas uniquement le mot qui fait sens, c’est un ensemble « magique » de sons et de silences – de bruit et de fureur –. La ponctuation fait partie de ce tout, tout comme son absence d’ailleurs. La virgule est une petite indication, elle dévoile l’illusion – voile qui se soulève sous un petit vent bref –, elle représente l’illusion du monde à nos simples yeux de mortels en même temps que la possibilité de croire en cette illusion. Nous ne pouvons pas tout expliquer. Nous ne devons pas tout expliquer. (- je souris -) Nous savons que nous sommes des passants – sometimes happy, sometimes blue –, la virgule est comme une porte aux charnières bien graissées, elle ne fait pas de bruit, elle est « sage ».  (- je souris encore -)

 

La ponctuation, merde! Zakane

StudioNuit : Vous proposez un texte, un hommage apparemment, qui s’intitule La Ponctuation, Merde !, et qui sonne – c’est du moins ainsi que je l’ai entendu – comme un amical rappel à l’ordre. Ce texte qui ne présente ni point ni virgule mais qui demeure ponctué par des parenthèses et surtout par des blancs fait constamment référence à une sorte de silence éloquent et assourdissant : un silence qui crie et qui s’essouffle, qui sépare et qui lie.
À partir de quel moment le texte que vous écrivez se détache-t-il de vous ? Prend-il son existence dans l’espace silencieux que vous lui avez réservé ou est-il déjà quasiment tout fait dans les gesticulations de votre langue, même réduite à une murmure inaudible ? En un mot, votre poésie prend-elle ses repères décisifs sur la page ou hors d’elle ? le site est-il un dépôt ou une surface d’émergence ? Et l’image, à quel moment intervient-elle ?

Zakane : C’est vrai, ce texte est une forme d’hommage que je rends à quelqu’un qui a été très proche, un musicien qui est parti à cause d’un cancer qui lui rongeait l’intérieur. Il s’en amusait en diffusant des messages intitulés : « Comment se porte mon crabe ! ». Jusqu’à la fin j’ai admiré sa force silencieuse et son humour dévastateur. Dans ce texte je parle du silence qu’il a laissé en moi et des silences, aussi, qui ponctuaient nos fêtes, nos concerts, nos rires, nos pleurs, nos paroles d’hommes assoiffés – autant d’alcool que d’amour et de paix –. Je trouve que vous en parlez très bien : « un silence qui crie et qui s’essouffle, qui sépare et qui lie » … Il se foutait de la ponctuation et ce n’était pas toujours simple de le lire. (- je souris -) Pour en revenir à l’idée du texte qui se détache de son auteur, je veux simplement dire que c’est immédiat. Dès que j’ai écrit le dernier mot, il ne m’appartient plus, il vit sa vie, il fait son chemin – et basta –. Je suis revenu à de très très rares occasions le revisiter simplement pour corriger une faute d’orthographe ou une faute de grammaire, petites facéties de mon écriture rapide, ou, mais c’est encore plus rare, à l’occasion d’une relecture pour une édition formalisée, une demande particulière. J’ai une écriture rapide, instinctive – peut-être après un long mûrissement au fin fond de ma caboche, je ne sais pas, ou je ne veux pas savoir –. Les seuls textes où je reviens sans cesse sur l’ouvrage, (- je souris -) avant de les abandonner à leur propre vie, sont mes chansons – je suis auteur-compositeur –. Sur le blog, j’écris le plus souvent directement avec le traitement de texte du serveur. Ce n’est qu’après que je l’archive. J’aime me confronter à toutes sortes de supports et je cherche le moindre bout de papier dans des endroits incongrus pour y noter des choses qui apparaissent soudainement. J’ai des carnets, des bouts de papiers, des cartons d’emballage de tablettes de chocolat. J’ai un joyeux bordel où les mots font l’amour. Beaucoup de ces mots, écris dans l’urgence, m’ont si bien abandonnés après leur écriture, que je ne les ai jamais retrouvés. (- je souris -). Je me nourris de tout. Je bois tout. Et l’image, parfois, peut être un déclencheur. C’est facile sur le net. J’adore la photo, le dessin, la peinture. Mais la plupart du temps l’image arrive après le texte. Il faut seulement que je trouve la conversation possible entre les deux. Ça peut prendre du temps.

 

Face à un écran noir. Zakane

StudioNuit : Dans Face à un écran noir, excusez-moi de faire part d’autant de délires diurnes, j’ai cru voir justement la surface (une des surfaces) sur lesquels vous semblez écrire, ou du moins, vous tentez, et pouvez parfois comme nous le faisons tous, de faire saillir des signes distincts dans un espace déjà abondamment lacéré, bariolé, entaillé : pouvez-vous nous décrire, nous éclairer un petit peu plus cette image et le lien qu’elle entretient avec le texte ? Est-elle l’étoffe des rêves dont vous parlez ?

Zakane : C’est un vieux texte. C’est le reflet d’une période sombre. Je ne pense pas que l’on écrive seulement dans le malheur, je ne suis pas un romantique – bien que certains le soutiennent –. L’image représente une fenêtre dont l’accès est difficile, des formes noires empêchent de s’en approcher. Le symbole est évident. L’image ici est une illustration implicite du texte. Les rêves vont au delà de l’image. Nos songes sont au delà de nos vies. Ils nous soutiennent – référence et révérence à Shakespeare –. Et comme le dit la fin du poème « et tout n’est pas fini », je garde au fond de moi un immense espoir … ne fut-ce qu’un rêve.

 

écriture. Je suis Ici. Zakane
StudioNuit  : Dans Je suis ici présenté par l’image d’une feuille manuscrite, l’écriture se nomme et se situe elle-même, ou plutôt annonce qu’elle se trouve au-delà de nos gorges et de nos ventres. La première ponctuation, évidente, inapparente, des livres est cette page qui rompt la lecture et qu’il faut sans cesse demander à la main de reprendre : si l’écriture est dans l’écart, dans la fragmentation, quel est pour vous, dans votre site ou ailleurs, l’espace minimal qui instaure cette coupure ?

Zakane : Là, je souris d’emblée ! La question ultime ! J’ai besoin de remplir mon verre. Parfois j’enrage, je souffre, je tempête, d’entendre parler de l’écriture, de la soupeser, de l’induire, de l’inclure, de l’analyser, de la disséquer, de mettre ses entrailles à l’air. Je ne suis pas un tortionnaire et j’essaye au possible de ne pas me torturer – mais j’ai, évidemment, mon « jardin des supplices » –. Mes bases sont simples, j’ai quitté les bancs de l’école à 16 ans mais j’ai peut-être eu la chance de rencontrer des êtres remarquables. J’ai rencontré des paroles, j’ai rencontré des livres mais toujours, toujours, avec des gestes humains les accompagnant, des caresses tendres, des rires maladroits, des travaux – aussi – à saccager le corps. Il y a un lien manifeste – ô la main ! – entre la page écrite et le mouvement du corps. J’écris avec mon corps. C’est lui qui m’a inlassablement distribué les cartes. L’espace est le mouvement du corps, l’espace est à prendre avec le corps, même à travers une plume ou un clavier. Le mouvement distille l’écart et ce mouvement est suite infinie de fragmentations. Comment répondre à la vie, à ses questions subtiles et stupides ? En engageant son corps éperdument ! … Et l’esprit vient avec ! Si nous ne bougeons pas, comment l’esprit pourrait-il le faire ?

J’ai eu grand plaisir à répondre à vos questions – comme on répond toujours de ses actes –. Je souffre parfois et c’est une évidence – comme nous tous – mais je n’ai pas de plaintes. Merci à vous, merci à cette main tendue pour élaguer mon arbre. En a-t-il vraiment besoin ? Moi, j’aime ses branches folles qui me frappent au visage – oui, mais seulement quand le vent est fort –. J’aime la tendresse de la vie, j’aime aussi ses saloperies sournoises. Que puis-je faire d’autre ? Je suis vivant et je rigole. (- là ! Je rigole franchement ! -)

Ainsi, à tout soudain !

¤

StudioNuit : Mais merci plutôt à vous d’avoir accepté d’être ainsi mis à la question et de vous en être sorti aussi largement indemne (là c’est moi qui souris).
Merci encore d’avoir accepté cette dissémination.

Infernaliana

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Dissémination Mars — Littérature de genre

The way out ? (From Hell) by Giampaolo Macorig

Aborder un genre, il y a pour cela beaucoup de manières. On peut, et c’est bien souvent ainsi que font ceux qui, impatients, diront qu’il est impossible de le définir, chercher le point de vue le plus haut, le plus général, essayer d’embrasser du regard, perché au sommet de la montagne, l’ensemble de la verte vallée. Toutes les bêtes qui paissent, dispersées, accrochées, rapetissées sur les flancs de la terre, se voient alors rassemblées, de fait, sous l’action de cet écrasant regard. Mais pour cela il faut se donner la peine de monter et de monter vraiment très très haut et le chemin est long et ardu et c’est pourquoi beaucoup, abattus d’emblée, beaucoup déclarent, et jurent, que les genres (musicaux, littéraires, etc.) sont insaisissables, inexistants, inaccessibles. De véritables chimères perdues dans les nuages, au-delà des sommets.

Je ne pense pas, pour ma part, que les genres soient des abstractions vides mais je n’aime pas pour autant les ascensions sportives et ascétiques censées nous mener au difficile sommet des plus hautes généralités : je préfère les petits pas de côté, les coups d’œil latéraux et de biais, qui permettent – tout en restant au niveau de ce qu’on essaie de définir –, de formuler déjà les rapports que cet ensemble, traversé du regard, entretient avec d’autres ensembles. Je me sens bien dans les vallées, le long des ruisseaux, sur le dos des collines. Ce sera alors en prenant la vision du berger et du loup, les deux indissociablement liés – chacun se tenant à la fois aux marges et au milieu du troupeau éparpillé, au bord et au cœur – que nous essaierons d’établir un rapport mobile au genre que nous souhaitons aujourd’hui embrasser. Car il y a, c’est certain, une passion véritable du genre.

On pourrait dire ceci, en première approximation, pour situer la passion qui nous occupe : où et comment apprécier les pouvoirs de ce que l’on appelle Imagination dans le monde qui nous traverse et nous entoure ? Il y a bien sûr les rêves que nous faisons chaque nuit, mais auxquels nous n’avons accès qu’indirectement, par le biais des pattes de mouche que nous laissons sur les pages d’un carnet dans un demi-sommeil ; et encore cette saisie est assez limitée du fait que nous n’avons même pas accès aux rêves des autres mais seulement à cet autre étrangement semblable – étrange parce que semblable – que nous sommes la nuit. Bien sûr, le psychanalyste, aujourd’hui, se trouve au point de confluence des rêves humains et semble par conséquent en mesure de les constituer en véritable expérience, je veux dire celle que l’on dit vérifiable, empirique, factuelle : premièrement, il installe un poste d’observation (et d’écoute) permanent sur les différentes manifestations des cauchemars et des songes ; deuxièmement, il en fait un événement qui n’est plus seulement vécu en première personne, mais qui, s’il vous atteint encore, le fait médiatement désormais, dans la verbalisation éventuelle qui s’en suit (le psychanalyste rêve lui aussi mais ne formule pas ses propositions sur l’imagination et les songes au même moment, ou bien c’est qu’il rêve éveillé); et troisièmement, il assure au rêve une visibilité telle que celui-ci devient saisissable bien au-delà des coordonnées initiales de son apparition. Le voici qui saute de la mémoire, qui déborde des pages du carnet et qui se trouve lancé dans une interminable prise et reprise de paroles. Ainsi, l’imagination, sous les espèces du rêve, et sous le nez du psychanalyste, est constituée en véritable domaine empirique, champ permanent et stable d’analyse et d’investigation. C’est donc là, me disais-je, qu’il faut aller chercher sa vérité, du moins sa manifestation la plus ferme.

Mais j’ai songé aussi qu’il existait un autre lieu, dans notre culture, au sein duquel il serait possible d’avoir un plus large accès, plus direct, plus global aussi, à cette fameuse Imagination. Je songeais, bien entendu, à cette forme de langage que l’on appelle depuis plus de deux siècles maintenant Littérature Fantastique. Car bien que toute un bataillon de figures louches et de personnages étranges ne cessent de poindre et de revenir autour et au cœur de ce langage insistant ; bien qu’il emploie un grand nombre de procédés rhétoriques susceptibles de nous jeter dans cette dimension nouvelle qu’est le Fantastique : ce langage n’a, semble-t-il, jamais vraiment découragé les espoirs et les désirs d’en maîtriser le foisonnement. Et même au contraire puisque le voilà chez Nodier, donc aux premiers temps de son existence, déjà regroupé en un ensemble de textes, les Infernaliana, qui n’attendront pas longtemps pour que l’on vienne extraire, en eux, un nombre suffisant de critères qui établiront alors un genre dans leur communauté nouvelle.

On peut, avant de les lire ou bien les relire, les entendre ici (avec une voix mieux qu’appropriée­ : d’époque !).

Le Fantastique s’est donc constitué comme genre, comme rassemblement de langage, et ce dès son apparition. Le voisinage serré dans lequel on trouve les textes, la communauté qui se forme entre eux, n’est pas seconde ou secondaire, affaire de critiques aveugles ou inquisiteurs, mais bien choix et nécessité d’écriture, d’écrivains. Cela n’empêchera pas un grand nombre de continuer à récuser un telle volonté d’ordonnancement, en vertu d’une inquiétude ou d’un mépris des classifications. Il y aurait trop de diversité dans cette littérature pour qu’il soit possible de l’enfermer comme un monstre dans d’aussi petites cages (allez dire une chose pareille aux naturalistes qui s’attachent à décrire le foisonnement du vivant et de son évolution ! La Nature serait-elle moins disparate que l’Art ?). Il y aurait aussi trop d’œuvres composites et de ce fait bien incapables de rentrer et de rester uniquement dans la seule case qu’on leur assigne, ce qui mettrait ainsi à bas toute volonté un peu sérieuse de forger des classes de textes distinctes (mais il y a bien fallu, pourtant, isoler des parties de textes reconnus comme fantastiques pour les déclarer sous ce nom : c’est peut-être qu’il vaut mieux se méfier des unités toutes faites comme le Récit ou le Livre et non du projet de classification lui-même). Enfin, on peut aussi dénoncer la possibilité d’enfermer la littérature dans un genre au nom d’une certaine liberté de l’imagination, c’est-à-dire d’une fantaisie si radicale qu’aucune règle, aucun principe, ne pourrait véritablement la retenir – ou la définir – plus loin ou plus longtemps que le moment, toujours provisoire, de son apparition. Il y aurait ainsi, comme on dit, des œuvres ou seulement des textes authentiquement fantastiques mais aucun lieu commun, aucune topique, en mesure de les rassembler et de les réunir. De leur passage dans le monde aucune intersection possible. Les vampires et fantômes qui les suivent et les accompagnent jamais ne se croisent. Ce serait donc par principe, parce que le Fantastique est ce type de langage pour et dans lequel l’imagination tient une place si déterminante, que la possibilité d’en faire un genre se trouverait exclue pour certains. C’est là où cette imagination serait la plus libre, la plus accessible dans ses manifestations, au travers de tous ces textes, qu’aucune loi, aucun ordre ne pourrait la faire plier et lui trouver un langage commun. Coïncidence étrange. Curieuse transcendance.

Aussi bien que dans le rêve donc, peut-être mieux encore, la littérature dévoilerait, exprimerait, entrebâillerait une porte vers cette libre dimension que l’homme plus ou moins intensément revendique. Mais s’il est probable, comme on peut le penser, que l’imagination s’exprime d’une façon préférentielle dans la littérature – celle-ci tournant alors vers nous un visage si singulier qu’il serait impossible, ou seulement inutile, d’en faire un portrait ou d’en cerner le type – c’est peut-être aussi pour la raison très simple qu’elle y exerce ses pouvoirs d’un façon bien spécifique. Pas sûr alors que ce soit une bonne idée de supposer derrière ou en amont de la parole une imagination en sommeil, ou déjà bien active, que la littérature ensuite essaierait de ressaisir pour elle-même (le Fantastique ne serait alors que cet effort verbal donné en vue de communiquer un imaginaire déjà constitué hors de lui et heureusement ou malheureusement passé au tamis des contraintes de la langue : transcription de certaines, ou de toutes, nos fantaisies). Il ne serait pas suffisant non plus de dire que la littérature essaye seulement, dans ces textes, d’exprimer un certain état de l’imagination (et non pas tous), susceptible de provoquer terreur, stupeur ou émerveillement. Il faudrait plutôt, il me semble, ne plus supposer l’existence d’une telle faculté générale derrière le langage, autrement dit ne plus renvoyer chacun des textes du genre aux pouvoirs insaisissables d’une certaine psyché humaine qui serait alors posée comme leur fondement ultime et concret ; il faudrait plutôt voir comment le Fantastique, en tant qu’expérience singulière et historiquement située, parvient à nous plonger dans un élément culturel nouveau, c’est-à-dire cette dimension dans laquelle Imagination et Langage se retrouveraient si liés (de rapports à la fois anciens et inédits) qu’il nous serait devenu extrêmement difficile, voire impossible, d’en dénouer les fils : cette trame serrée, cette intrication complexe étant, de façon tout à fait classique, le principe de possibilité de la Littérature elle-même.

Le verbe, dans cette compréhension de la littérature, n’apparaîtrait plus comme l’expression (pleine ou viciée) d’une faculté générale de l’homme, ni même comme soumis (par la fascination ou l’éblouissement) au rêve, mais plutôt comme l’appréhension (et le recueil) de cette forme d’événement étrange que l’on appelle la vision. Vue, entrevue même, réalisée en présence d’autrui ou pas, de quelque chose de visible (qui échappe toujours en partie à la vue) et dont la visibilité n’est donnée qu’à un seul : si bien que l’expérience ordinaire du fait commun, de la chose publique, de la chose devant nous que nous voyons simultanément ensemble disparaît. Il n’y a plus de communauté de vision. Je vois quelque chose dont l’évidence, le partage immédiat (et sans d’autre ressource de langage que les gestes qui permettent d’orienter le regard) entre nous disparaît. Il ne reste donc que le langage capable d’accueillir, de communiquer et de partager un tel événement, en élaborer l’expérience. La rendre à nouveau vérifiable à autrui.

Le Fantastique, à la racine de son sens, désignerait ainsi la pure visibilité des choses dans ce qu’elle a d’insaisissable. Un visible auquel la main, la peau, l’œil même dans la mesure où il apprécie les surfaces et les profondeurs, ne peuvent donner d’autre consistance que celle d’être seulement visible (ou visuel dirait peut-être Didi-Huberman). Ce pourrait être cela l’expérience d’une vision : vue devenue insaisissable à force d’être conduite et reconduite à la pureté du regard, vue d’autant plus invisible (invisibles aux autres) qu’elle serait devenue ostensiblement visible à soi ; invisible de n’être finalement pas saisissable par la main, pas repérable par l’ouïe et peu tangible pour l’œil. Aussi, le visible n’existerait peut-être pas d’emblée dans la consistance partagée et stable d’une chose posée là devant nous, accessible au regard de tous, ou même cachée quelque part attendant sereinement qu’un jour la découvre et laisse voir, enfin, les contours de chose bien nette qu’elle gardait pourtant en secret dans le noir. Le visible serait plutôt donné dans une forme de dispersion radicale, une explosion de vues éclatées dans le temps et l’espace (ne disons-pas subjectives puisque ceci supposerait que soit posée l’existence de cette vue dégagée, frontale, à distance, commune que l’on appelle objectivité). Le Fantastique, donc, nous donnerait accès à un des états premiers (ou majeurs) de la visibilité du monde, du moins une dimension dans laquelle, dans notre culture, il ne nous est pas donné, ou plus, de vivre constamment – sinon le temps d’une lecture, dont l’effet, peut-être  longtemps après, en fera rejaillir encore l’existence au premier plan. Vérifions-le.

Infernaliana, par Charles Nodier. Gallica, Bnf.

 

A la lisière

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Dissémination Février —La chronique

 

Sunrise Quilt by Molossus

J’ai tout de suite pensé, en lisant les mots de Renaud Schaffhauser, à ce temps si singulier de la musique qui nous remplit, nous envahit. La musique qui entre et qui sort. Par tous les pores et surtout par-delà les oreilles. L’élément mélodique et cadencé de nos jours.

J’ai pensé – moins vite – à cette façon que l’on a, s’ébrouant de quelques vieux airs au soleil d’une plage de musique jamais encore explorée, de reprendre son souffle en articulant quelques phrases sur les ondes et les flux qui vous ont conduit jusque-là, haletant, noyé, coulant dans cet élément insondable, vital et asphyxiant qu’est notre océan quotidien de musique.

J’ai donc pensé à cette chronique qui isole les disques à partir desquels (ouverture ou tremplin) on replonge à nouveau gonflé d’air ; pensé à cette écriture qui, paraissant se replier sur le bruit d’où elle sort (murmure, chant ou refrain d’autrefois), s’aère plutôt, s’ouvre, se déplie, en essayant simplement d’emporter quelque chose d’une musique sourde avec soi, même au beau milieu du plus turbulent des fracas.

On trouve de nombreuses exemples de ce type de chronique sur la toile, certaines plus réussies que d’autres – le plaisir à les lire se mesurant, à mes yeux, au degré, non d’exaltation inspirée, mais de défoulement/déferlement du langage ; mais sous les flots d’information ou le déluge d’affects, celui-ci ne se déchaîne guère souvent.

C’était tout l’enjeu, pourtant, de la collection Solo (close il me semble) proposée par l’éditeur marseillais Le mot et le reste, faire entendre dans et par le langage une rupture purement musicale (qu’elle soit sonore ou visuelle). Faire sentir, comment et combien, de nos jours, la musique, et particulièrement sous la forme du disque (ou de tout autre support tenu entre les mains), se trouve capable de rythmer le cours, c’est-à-dire aussi bien de rompre que de nouer le fil de nos vies. Pari qu’Anne Savelli avait relevé, en son temps (2008), autour d’une cassette des Cowboys Junkies et dont on peut encore entendre de longs extraits, ici, sur Radio Marelle.

Chronique étrange, comme on pourra l’entendre, où la musique est rejointe par ce qui lui semble le plus extérieur, les hasards infimes qui vous la jettent en travers de l’existence, une image, une pochette, chronique des bords plutôt que du cœur.

Je rêve encore d’une écriture pour laquelle la musique serait moins un objet ou l’instance d’une écriture parallèle (supérieure ou subordonnée) qu’un élément dans lequel la lettre n’aurait plus à se débattre mais à s’engouffrer, à s’élancer, à se fondre, sans reprendre de temps à autres – même après un laps de temps très long – sa respiration. Fantasme de chronique non mammifère. Ce serait une écriture aussi éloignée du discours savant et musicologique que de celui, impressionniste et journalistique, des happy few des grandes époques ou des mythiques concerts : langages abscons ou branchés, les deux risques d’ésotérisme d’une communication du plaisir musical par les mots. Voilà sans doute ce qui rend si précieuses les expériences comme celles menées par Anne Savelli : aller vers la musique, ou revenir à elle, plonger dedans par ce qui paraît pourtant le moins musical ; effacer les grandes limites qui la sépare du silence, du bruit, ou du verbe, pour faire entendre le grésillement et le crépitement des infimes lisières.

Mais cette plongée, n’est-ce pas la romantique nécessité d’une âme profonde et noire qui nous la rend et nous la présente si douloureuse et si mortelle ?