La valeur des faits

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Un argument de plus pour dire, encore une fois, la nullité même factuelle de la formule positiviste séparant un monde de faits d’un monde de valeurs. Car, au sein même d’un seul domaine scientifique, au milieu de son champ empirique, tous les faits, tous les niveaux d’information, toutes les données n’auront pas la même importance. Certains serviront longtemps de modèle (comme le Solide pour les objets physiques) ; certains verront leurs actions servir de contr’épreuve souvent (comme la maladie pour la santé) ; d’autres seront systématiquement élevés au rang de raisons, de causes, c’est-à-dire de facteurs, au détriment d’autres états de choses qui s’avéreront plus tard tout aussi probants (les phénomènes stables au regard de ceux qui sont plus fluents) ; certains ordres de faits seront privilégiés au gré des modes d’analyse mis en fonction (ainsi les faits chronologiquement les plus datés pour une méthode génétique, les plus contrastés pour une méthode structurale) ; d’autres encore seront préférés pour leur commodité à l’égard des méthodes employées (ainsi le pois pour l’analyse statistique de l’hérédité) ou leur plus grande clarté au regard de questions théoriques (le cas anglais pour l’étude du capitalisme).

Ainsi, au sein d’un même champ empirique, tous les faits ne se valent pas et sont loin de s’équivaloir sous les yeux de la connaissance. Le vrai, comme le bien, ne sont pas par eux-mêmes des valeurs mais sont en effet distribués dans le « monde » selon des systèmes variables de valorisation inégale. Il y a toute une analyse à faire de ses dispersions, dans les sciences ou ailleurs : comment le contenu d’une expérience se distribue-t-il (dans un tableau, un graphique, un poème), dans quels ordres est-il réparti et différencié (variations de tons et circuits de lumières ; allure des courbes et mesure des axes ; musicalité du verbe et transparence des signes) et sous quels rapports ils forment un ensemble (paysage, champ de forces, ode) ? Tous les essais sont donc à reprendre. Il faut aussi maintenant, et jusque dans les faits, expérimenter et mettre à l’épreuve les valeurs.

Se serrer la ceinture

Usine Pétrocarbol de traitement des huiles, Dieulouard, Meurthe-et-moselle©Sylvain_Raybaud

Toute politique économique, toute forme d’économie depuis maintenant quatre siècles, suppose que soit donné quelque part un état de rareté. L’abondance nuit à l’esprit d’économie. Il y a toujours trop d’eau, trop de place, trop d’hommes. Au besoin, il faudra créer cette rareté. Tuer, expulser, polluer. Les catastrophes et les massacres sont des bienfaits économiques qui ne dépendent d’aucun calcul et d’aucun cynisme. Notre univers politique est tout simplement ouvert à ce genre de trafics : on négocie aujourd’hui, publiquement dans le monde, le droit de polluer.

Depuis que l’on nous a annoncé que nous vivions dans une nouvelle ère, celle de la mondialisation, les diagnostics, les interprétations sur le sens de cet événement varient. Certains y voit le déploiement d’une énorme richesse, et pas seulement évaluée en biens commerciaux (ce qui peut aussi bien nous offrir de nouvelles possibilités de vie qu’aiguiser les appétits de puissance des États), d’autres y trouvent la garantie de leurs discours de serrement de ceinture, de compétition acharnée, de charges trop lourdes pesant sur les chefs d’entreprise. L’occasion de faire admettre l’existence d’un nouvel état de rareté. « Nous sommes décidés à mourir de faim avant de commencer à avoir faim », disait Thoreau, et pour beaucoup cela veut simplement dire : Maintenant, fini de rire, vous avez connu le bonheur et l’aisance, il vous faut vivre absolument dans le besoin à présent !

En fait, la situation actuelle de l’État français, la politique d’austérité que nous vivons n’est pas tant la forme d’acceptation ou même d’accréditation résignée de cette rareté que sa réalisation progressive : une dénégation, un mépris, un renoncement forcené à toute forme de richesse ou de force publique qui n’est pas industrielle, militaire ou monétaire. Je pense à la santé, à l’éducation, au temps libre. Au travail non contraint. Nous voilà relancés dans une politique d’appauvrissement continu, calculé, ménagé, de la population. N’oublions jamais que les derniers télégrammes d’Hitler appelaient à détruire le peuple allemand.

Chirurgies littéraires

Mis en avant

Surgery©Martijn_Dorresteijn

Un homme du XVIIIe siècle pouvait, en parlant uniquement de Nature, parler totalement de son être. Il établissait en elle et par elle un rapport complet à lui-même. En donnant prise à des sciences non plus seulement naturelles mais humaines, l’homme contemporain ne peut plus, d’un seul tenant, se rapporter à soi. D’un côté, il doit se référer à un autre que lui, et extérieur à lui, pour savoir ce qui, en toute vraisemblance, arrive à son corps ; à l’autre bord, il doit regarder en lui cet autre lui-même s’il veut la vérité de son esprit. Tel est sans doute le tranchant aiguisé par l’avènement des sciences humaines et qui se trouve porté encore aujourd’hui dans l’existence de nombreux sinon chacun des individus. Il se peut que la littérature se soit depuis longtemps donnée comme tâche d’en effacer la blessure, d’en émousser ou d’en affûter le coupant, car même en dehors de tout usage du je, fictif ou non, elle me semble toujours, pour une part, tentative de cerner, d’oublier, d’établir un rapport à soi.

De là, le relevé de tant de cicatrices.