Le duc, la chevêche et l’orfraie

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Genèse de la société entre les hommes

« Quoiqu’il en soit de ces origines, on voit du moins, au peu de soin qu’a pris la nature de rapprocher les hommes par des besoins mutuels, et de leur faciliter l’usage de la parole, combien elle a peu préparé leur sociabilité, et combien elle a peu mis du sien dans tout ce qu’ils ont fait, pour en établir les liens. En effet, il est impossible d’imaginer pourquoi, dans cet état primitif, un homme aurait plutôt besoin d’un autre homme qu’un singe ou un loup de son semblable, ni, ce besoin supposé, quel motif pourrait engager l’autre à y pourvoir, ni même, en ce dernier cas, comment ils pourraient convenir entre eux des conditions. » (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, (DO), p. 209)

« Les premiers développements du coeur furent l’effet d’une situation nouvelle qui réunissait dans une habitation commune les maris et les femmes, les pères et les enfants; l’habitude de vivre ensemble fit naître les plus doux sentiments qui soient connus des hommes, l’amour conjugal, et l’amour paternel. Chaque famille devint une petite société d’autant mieux unie que l’attachement réciproque et la liberté en étaient les seuls liens; et ce fut alors que s’établit la première différence dans la manière de vivre des deux sexes, qui jusqu’ici n’en avaient eu qu’une. Les femmes devinrent plus sédentaires et s’accoutumèrent à garder la cabane et les enfants, tandis que l’homme allait chercher la subsistance commune. Les deux sexes commencèrent aussi par une vie un peu plus molle à perdre quelque chose de leur férocité et de leur vigueur: mais si chacun séparément devint moins propre à combattre les bêtes sauvages, en revanche il fut plus aisé de s’assembler pour leur résister en commun. » (DO, p. 226)

« De grandes inondations ou des tremblements de terre environnèrent d’eaux ou de précipices des cantons habités ; des révolutions du globe détachèrent et coupèrent en îles des portions du continent. On conçoit qu’entre les hommes ainsi rapprochés et forcés de vivre ensemble, il dut se former un idiome commun plutôt qu’entre ceux qui erraient librement dans les forêts de la terre ferme. Ainsi il est très possible qu’après leurs premiers essais de navigation, des insulaires aient porté parmi nous l’usage de la parole ; et il est au moins très vraisemblable que la société et les langues ont pris naissance dans les îles et s’y sont perfectionnées avant que d’être connues dans le continent. »

Superposition état civil-état de nature

« Il n’y a plus que les dangers de la société entière qui troublent le sommeil tranquille du philosophe, et qui l’arrachent de son lit. On peut impunément égorger son semblable sous sa fenêtre ; il n’a qu’à mettre ses mains sur ses oreilles et s’argumenter un peu pour empêcher la nature qui se révolte en lui de l’identifier avec celui qu’on assassine. L’homme sauvage n’a point cet admirable talent ; et faute de sagesse et de raison, on le voit toujours se livrer étourdiment au premier sentiment de l’humanité. Dans les émeutes, dans les querelles des rues, la populace s’assemble, l’homme prudent s’éloigne : c’est la canaille, ce sont les femmes des halles, qui séparent les combattants, et qui empêchent les honnêtes gens de s’entr’égorger. » (DO, p. 214)

« Bornés au seul physique de l’amour (…) les hommes doivent sentir moins fréquemment et moins vivement les ardeurs du tempérament et par conséquent avoir entre eux des disputes plus rares, et moins cruelles. L’imagination, qui fait tant de ravages parmi nous, ne parle point à des cœurs sauvages ; chacun attend paisiblement l’impulsion de la nature, s’y livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur, et le besoin satisfait, tout le désir est éteint. C’est donc une chose incontestable que l’amour même, ainsi que toutes les autres passions, n’a acquis que dans la société cette ardeur impétueuse qui le rend si souvent funeste aux hommes, et il est d’autant plus ridicule de représenter les sauvages comme s’entr’égorgeant sans cesse pour leur brutalité, que cette opinion est directement contraire à l’expérience, et que les Caraïbes, celui de tous les peuples existants qui jusqu’ici s’est écarté le moins de l’état de nature, sont précisément les plus paisibles dans leurs amours, et les moins sujets à la jalousie, quoique vivant sous un climat brûlant qui semble toujours donner à ces passions une plus grande activité. » (DO, p. 216-217)

« Je me rappellerai toute ma vie une herborisation que je fis du côté de la Robellaz, montagne du justicier Clerc. J’étais seul, je m’enfonçai dans les anfractuosités de la montagne ; et, de bois en bois, de roche en roche, je parvins à un réduit si caché, que je n’ai vu de ma vie un aspect plus sauvage. De noirs sapins entremêlés de hêtres prodigieux, dont plusieurs tombés de vieillesse et entrelacés les uns les autres, fermaient ce réduit de barrières impénétrables ; quelques intervalles que laissait cette sombre enceinte n’offraient au-delà que des roches coupées à-pic, et d’horribles précipices que je n’osais regarder qu’en me couchant sur le ventre. Le duc, la chevêche et l’orfraie faisaient entendre leurs cris dans la fentes de la montagne ; quelques petits oiseaux rares, mais familiers, tempéraient cependant l’horreur de cette solitude ; là, je trouvai la dentaire heptaphyllos, le cyclamen, le nidus avis, le grand laserpitium, et quelques autres plantes qui me charmèrent et m’amusèrent longtemps ; mais, insensiblement dominé par la forte impression des objets, j’oubliai la botanique et les plantes, je m’assis sur des oreillers de lycopodium et de mousses, et je me mis à rêver plus à mon aise, en pensant que j’étais là dans un refuge ignoré de tout l’univers, où les persécuteurs ne me déterraient pas. Un mouvement d’orgueil se mêla bientôt à cette rêverie. Je me comparais à ces grands voyageurs qui découvrent une île déserte, et je me disais avec complaisance : « Sans doute je suis le premier mortel qui ait pénétré jusqu’ici. » Je me regardais presque comme un autre Colomb. Tandis que je me pavanais dans cette idée, j’entendis peu loin de moi un certain cliquetis que je crus reconnaître ; j’écoute : le même bruit se répète et se multiplie. Surpris et curieux, je me lève, je perce à travers un fourré de broussailles du côté d’où venait le bruit, et dans une combe, à vingt pas du lieu même où je croyais être parvenu le premier, j’aperçois une manufacture de bas.

Je ne saurai exprimer l’agitation confuse et contradictoire que je sentis dans mon cœur à cette découverte. Mon premier mouvement fut un sentiment de joie de me retrouver parmi des humains où je m’étais cru totalement seul ; mais ce mouvement, plus rapide que l’éclair, fit bientôt place à un sentiment douloureux plus durable, comme ne pouvant dans les antres mêmes des Alpes échapper aux cruelles mains des hommes acharnés à me tourmenter. […]

… qui jamais eût dut s’attendre à trouver une manufacture dans un précipice ! Il n’y a que la Suisse au monde qui présente ce mélange de la nature sauvage et de l’industrie humaine. » (Rêveries du promeneur solitaire. 1782)

Tableau de l’état de nature

« ce auteur devrait dire que l’état de nature étant celui où le soin de notre conservation est le moins préjudiciable à celle d’autrui, cet état était par conséquent le plus propre à la paix, et le plus convenable au genre humain. Il dit précisément le contraire, pour avoir fait entrer mal à propos dans le soin de la conservation de l’homme sauvage le besoin de satisfaire une multitude de passions qui sont l’ouvrage de la société, et qui ont rendu les lois nécessaires. (…) Hobbes n’a pas vu que la même cause qui empêche les sauvages d’user de leur raison, comme le prétendent nos jurisconsultes, les empêche en même temps d’user de leurs facultés, comme il le prétend lui-même ; de sorte qu’on pourrait dire que les sauvages ne sont pas méchants précisément, parce qu’ils ne savent pas ce que c’est qu’être bons… » (DO, p. 211)

« Je vais vingt pas dans la forêt, mes fers sont brisés (…) chacun doit voir que, les liens de la servitude n’étant formés que de la dépendance mutuelle des hommes et des besoins réciproques qui les unissent, il est impossible d’asservir un homme sans l’avoir mis auparavant dans le cas de ne pouvoir se passer d’un autre ; situation qui n’existant pas dans l’état de nature, y laisse chacun libre du joug et rend vaine la loi du plus fort. » (DO, p. 220)

« Sitôt que les hommes eurent commencé à s’apprécier mutuellement et que l’idée de la considération fut formée dans leur esprit, chacun prétendit y avoir droit, et il ne fut plus possible d’en manquer impunément pour personne. De là sortirent les premiers devoirs de la civilité, même parmi les sauvages, et de là tout tort volontaire devint un outrage, parce qu’avec le mal qui résultait de l’injure, l’offensé y voyait le mépris de sa personne souvent plus insupportable que le mal même. C’est ainsi que chacun punissant le mépris qu’on lui avait témoigné de manière proportionnée au cas qu’il faisait de lui-même, les vengeances devinrent terribles, et les hommes sanguinaires et cruels. Voilà précisément le degré où étaient parvenus la plupart des peuples sauvages qui nous sont connus ; et c’est faute d’avoir suffisamment distingué les idées, et remarqué combien ces peuples étaient déjà loin du premier état de nature, que plusieurs se sont hâtés de conclure que l’homme est naturellement cruel et qu’il a besoin de police pour l’adoucir, tandis que rien n’est si doux que lui dans son état primitif…» (DO, p. 228-229)

Enfant sauvage

« On voit avec plaisir l’auteur de la fable des Abeilles, forcé de reconnaître l’homme pour un être compatissant et sensible, sortir, dans l’exemple qu’il en donne, de son style froid et subtil, pour nous offrir la pathétique image d’un homme enfermé qui aperçoit au-dehors une bête féroce arrachant un enfant du sein de sa mère, brisant sous sa dent meurtrière les faibles membres, et déchirant de ses ongles les entrailles palpitantes de cet enfant. Quelle affreuse agitation n’éprouve point ce témoin d’un événement auquel il ne prend aucun intérêt personnel ? » (DO, p. 213)

Rousseau, Essais de sauvagerie

Rarahu

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Le-profil-de-Rarahu-dessin-de-Pierre-Loti-collection-particulièreRarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l’île de Bora-Bora, située par 16° de latitude australe, et 154° de longitude ouest.

Au moment où commence cette histoire, elle venait d’accomplir sa quatorzième année.

C’était une très singulière fille, dont le charme pénétrant et sauvage s’exerçait en dehors de toutes les règles conventionnelles de beauté qu’ont admises les peuples d’Europe.

(…)

Tamatoa, fils aîné de la reine Pomaré, mari de la reine Moé de l’île de Raîatéa, — père de la délicieuse petite malade, Pomaré V, — était un homme que l’on gardait enfermé depuis quelques années entre quatre solides murailles, et qui était encore l’effroi légendaire du pays.

Dans son état normal, Tamatoa, disait-on, n’était pas plus méchant qu’un autre, — mais il buvait, — et, quand il avait bu, il voyait rouge, il lui fallait du sang.

C’était un homme de trente ans, d’une taille prodigieuse et d’une force herculéenne ; plusieurs hommes ensemble étaient incapables de lui tenir tête quand il était déchaîné ; il égorgeait sans motif, et les atrocités commises par lui dépassaient toute imagination.

Pomaré adorait pourtant ce fils colossal. — Le bruit courait même dans le palais que depuis quelques temps elle lui ouvrait la porte, et qu’on l’avait vu la nuit rôder dans les jardins. — Sa présence causait parmi les filles de la cour la même terreur que celle d’une bête fauve, dont on saurait, la nuit, la cage mal fermée.

…Dans les jardins et dans les palais, tout le monde était endormi quand j’entrai dans la salle de refuge.

Je n’y trouvai qu’un seul personnage assis, accoudé sur une table où brûlait une lampe d’huile de cocotier… C’était un inconnu, d’une taille et d’une envergure plus qu’humaines ; une seule de ses mains eût broyé un homme comme du verre. — Il avait d’épaisses mâchoires carrées de cannibale ; sa tête énorme était dure et sauvage, ses yeux à demi fermées avaient une expression de tristesse égarée…

(Loti passe la nuit auprès de cet homme, se réveille vivant et démontre ainsi à la reine que Tamatoa peut être relâché – dans les limites, seulement, du palais)

Cela dura jusqu’au moment où, s’étant évadé, il assassina une femme et deux enfants dans le jardin du missionnaire protestant, et commit dans une même journée une série d’horreurs sanguinaires qui ne pourraient s’écrire, même en latin…

(…)

Les pensées qui contractent le visage étrange de la reine restent un mystère pour tous, et le secret de ses éternelles rêveries est impénétrable. Est-ce tristesse ou abrutissement ? Songe-t-elle à quelque chose, ou bien à rien ? Regrette-t-elle son indépendance et la sauvagerie qui s’en va, et son peuple qui dégénère et lui échappe ?…

Cette reine déchue, avec ses grands cheveux en crinière et son fier silence, conserve encore une certaine grandeur…

(…)

Rarahu était seule au monde, bien seule.

—Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce était comme un souffle à l’oreille, Loti, veux-tu que nous habitions ensemble une case dans Papeete ?

Je n’ai plus que toi au monde et tu ne peux pas m’abandonner… Tu sais même qu’il y a des hommes de ton pays qui se sont trouvés si bien dans cette existence, qu’ils se sont faits Tahitiens pour ne plus partir…

(…)

A ce souper sardanapalesque, Rarahu était déjà méconnaissable ; elle portait une toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche à traîne qui lui donnait fort grand air ; elle faisait les honneurs de chez elle avec aisance et grâce, – s’embrouillant un peu par instants, et rougissant après, mais toujours charmante.

C’est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre petite plante sauvage, poussée dans les bois, elle venait de tomber comme bien d’autres dans l’atmosphère malsaine et factice où elle allait languir et se faner.

(…)

… Rarahu chantait beaucoup toujours.

De son enfance passée dans les bois, elle avait conservé le sentiment d’une poésie contemplative et rêveuse ; elle traduisait ses conceptions originales par des chants ; elle composait les himéné dont le sens vague et sauvage resterait inintelligible pour des Européens auxquels on chercherait à les traduire. – Mais je trouvais à ces chants bizarres un singulier charme de tristesse, – surtout quand ils s’élevaient doucement dans le grand silence des midis d’Océanie…

(…)

On voyage dans cet heureux pays comme on eût voyagé aux temps de l’âge d’or, si les voyages eussent été inventés à cette époque reculée…

Il n’est besoin d’emporter avec soi ni armes, ni provisions, ni argent ; l’hospitalité vous est offerte partout, cordiale et gratuite, et dans toute l’île il n’existe d’autres animaux dangereux que quelques colons européens ; encore sont-ils fort rares, et à peu près localisés dans la ville de Papeete…

(…)

Dès l’aube, le lendemain, nous nous remîmes en route…

Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus sauvage. — Nous suivions sur le flanc de la montagne un sentier unique, des îlots bas, couverts d’une végétation invraisemblable ; des pandanus à la physionomie antédiluvienne ; des bois qu’on eût dit échappés de la période éteinte du Lias. — Un ciel lourd et plombé comme celui des âges détruits ; un soleil à demi voilé, promenant sur le Grand Océan morne de pâles traînées d’argent…

De loin en loin nous rencontrions les villages cachés sous les palmiers, les huttes ovales aux toits de chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occupés à suivre dans un demi-sommeil leurs rêveries éternelles ; des vieillards tatoués, au regard de sphinx, à l’immobilité de statue ; je ne sais quoi d’étrange et de sauvage qui jetait l’imagination dans des régions inconnues…

Destinée mystérieuse que celle de ces peuplades polynésiennes qui semblent les restes oubliés des races primitives ; qui vivent là-bas d’immobilité et de contemplation, qui s’éteignent tout doucement au contact des races civilisées, et qu’un siècle prochain trouvera probablement disparues.

(…)

J’avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes nus, vêtu simplement de la chemise blanche et du paréo national. Rien n’empêchait qu’à certains moments je me prisse pour un indigène, et je me surprenais à souhaiter parfois en être réellement un

(…)

— Loti, comment va Rarahu ?

Dans la rue, on la remarquait quand elle passait ; les nouveaux venus de la colonie s’informaient de son nom ; à première vue même, on était captivé par ce regard si expressif ; par ce fin profil et ces admirables cheveux.

Elle était plus femme aussi, sa taille parfaite était plus formée et plus arrondie. — Mais ses yeux se cernaient par instants d’un cercle bleuâtre, et une toute petite toux sèche, comme celle des enfants de la reine, soulevait de temps en temps se poitrine.

Au moral, une grande et rapide transformation s’accomplissait en elle, et j’avais peine à suivre l’évolution de son intelligence. — Elle était assez civilisée déjà pour aimer quand je l’appelais « petite sauvage », — pour comprendre que cela me charmait, et qu’elle ne gagnerait rien à copier la manière des femmes blanches.

(…)

Dans l’île de Tahiti, la vie est localisée au bord de la mer, les villages sont tous disséminés le long des plages, et le centre est désert.

Les zones intérieures sont inhabitées et couvertes de forêts profondes. Ce sont des régions sauvages, coupées par des remparts d’inaccessibles montagnes où règne un éternel silence.

(…)

Rarahu n’était jamais allée si loin ; elle éprouvait une terreur vague en s’enfonçant dans ces bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s’aventurent guère dans l’intérieur de leur île, qui leur est aussi inconnu que les contrées les plus lointaines, c’est à peine si les hommes visitent quelquefois ces solitudes, pour y cueillir des bananes sauvages, ou y couper des bois précieux.

(…)

— Loti, demanda Rarahu après un long silence, quelles sont tes pensées ? (E Loti, e aho ta oé manao iti?)

— Beaucoup de choses, répondis-je, que toi tu ne peux pas comprendre. Je pense, ô ma petite amie, que sur ces mers lointaines sont disséminés des archipels perdus ; que ces archipels sont habités par une race mystérieuse bientôt destinée à disparaître ; que tu es une enfant de cette race primitive  — que tout en haut d’une de ces îles, loin des créatures humaines, dans une complète solitude, moi, enfant du vieux monde, né sur l’autre face de la terre, je suis là auprès de toi, et que je t’aime.

(…)

Je l’aimais bien, la pauvre petite ; les Tahitiens disaient d’elle : « C’est la petite femme de Loti. » C’était bien ma petite femme en effet ; par le cœur, par les sens, je l’aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait des abîmes pourtant, de terribles barrières, à jamais fermées ; elle était une petite sauvage ; entre nous qui étions une même chair, restait la différence radicale des races, la divergence des notions premières de toutes choses ; si mes idées et mes conceptions étaient souvent impénétrables pour elle, les siennes aussi l’étaient pour moi ; mon enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait toujours pour elle l’incompréhensible et l’inconnu. Je me souvenais de cette phrase qu’elle m’avait dite un jour : « J’ai peur que ce ne soit pas le même Dieu qui nous ait créés. » En effet, nous étions enfants de deux natures bien séparées et bien différentes, et l’union de nos âmes ne pouvait être que passagère, incomplète et tourmentée.

Pauvre petite Rarahu, bientôt, quand nous serons si loin de l’autre, tu vas redevenir et rester une petite fille maorie, ignorante et sauvage, tu mourras dans l’île lointaine, seule et oubliée, — et Loti peut-être ne le saura même pas…

(…)

J’attendais une scène, des reproches et des larmes. Au lieu de tout cela, elle sourit en détournant la tête, avec un imperceptible mouvement d’épaules, une expression inattendue de désenchantement, d’amère tristesse et d’ironie.

Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu’un bien long discours ; ils disaient d’une manière concise et frappante à peu près ceci :

Je le savais bien, va, que je n’étais qu’une petite créature inférieure, jouet de hasard que tu t’es donné. Pour vous autres, hommes blancs, c’est tout ce que nous pouvons être. Mais que gagnerais-je à me fâcher ? Je suis seule au monde ; à toi ou à un autre, qu’importe ? J’étais ta maîtresse ; ici était notre demeure : je sais que tu me désires encore. Mon Dieu, je reste et me voilà !…

La petite fille naïve avait fait de terribles progrès dans la science des choses de la vie ; l’enfant sauvage était devenue plus forte que son maître et le dominait.

(…)

Dans ce pays où la misère est inconnue et le travail inutile, où chacun à sa place au soleil et à l’ombre, sa place dans l’eau et sa nourriture dans les bois, — les enfants croissent comme des plantes, libres et sans culture, là où le caprice de leurs parents les a placés. La famille n’a pas cette cohésion que lui donne en Europe, à défaut d’autre cause, le besoin de lutter pour vivre.

(…)

Dans le demi-jour verdâtre qui filtrait de la mer, à travers la lentille épaisse de mon sabord, se dessinaient les objets singuliers épars dans ma chambre, — les coiffures de chefs océaniens, les images embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grimaçantes, les branches de palmier, les branches de corail, les branches quelconques arrachées, à la dernière heure, aux arbres de notre jardin, des couronnes flétries et encore embaumées, de Rarahu et d’Ariitéa, — et le dernier bouquet de pervenches roses, coupé à la porte de notre demeure.

(…)

Moi aussi, qui serai bientôt peut-être fauché par la mort dans quelque pays lointain, jeté dans le néant ou l’éternité, moi aussi, j’aimerais revivre à Tahiti, revivre dans un enfant qui serait encore moi-même, qui serait mon sang mêlé à celui de Rarahu ; je trouverais une joie étrange dans l’existence de ce lien suprême et mystérieux entre elle et moi, dans l’existence d’un enfant maori, qui serait nous deux fondus dans une même créature…

Je ne croyais pas tant l’aimer, la pauvre petite. Je lui suis attaché d’une manière irrésistible et pour toujours ; c’est maintenant surtout que j’en ai conscience. Mon Dieu, que j’aimais ce pays d’Océanie !

(…)

Rarahu avait changé ; dans l’obscurité, je la sentais plus frêle, et la petite toux si redoutée sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au jour, je vis sa figure plus pâle et plus accentuée ; elle avait près de seize ans ; elle était toujours adorablement jeune et enfant ; seulement elle avait pris plus que jamais ce quelque chose qu’en Europe on est convenu d’appeler distinction, elle avait dans sa petite physionomie sauvage une distinction fine et suprême. Il semblait que son visage eût pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont mourir…

(L’île de Moorea. Quatre heures de traversée depuis Papeete)

Ce site où nous étions avait quelque chose de magnifique et de terrible ; rien dans les pays d’Europe ne peut faire concevoir l’idée de ces paysages de la Polynésie ; ces splendeurs et cette tristesse ont été créées pour d’autres imaginations que les nôtres.

Derrière nous, les grands pics s’élançaient dans le ciel clair et profond. Dans toute l’étendue de cette baie, déployée en cercle immense, les cocotiers s’agitaient sur leurs grandes tiges ; la puissante lumière tropicale étincelait partout. — Le vent du large soufflait avec violence, les feuilles mortes voltigeaient en tourbillons ; la mer et le corail faisaient grand bruit…

J’examinai ces gens qui m’entouraient ; ils me semblaient différents de ceux de Tahiti ; leurs figures graves avaient une expression plus sauvage.

L’esprit s’endort avec l’habitude des voyages ; on se fait à tout, — aux sites exotiques les plus singuliers, comme aux visages les plus extraordinaires. À certaines heures pourtant, quand l’esprit s’éveille et se retrouve lui-même, on est frappé tout à coup de l’étrangeté de ce qui vous entoure.

Je regardais ces indigènes comme des inconnus, — pénétré pour la première fois des différences radicales de nos races, de nos idées et de nos impressions ; bien que je fusse vêtu comme eux, et que je comprisse leur langage, j’étais isolé au milieu d’eux tous, autant que dans l’île du monde la plus déserte.

Je sentais lourdement l’effroyable distance qui me séparait de ce petit coin de la terre qui est le mien, l’immensité de la mer, et ma profonde solitude…

(…)

Où trouver en français des mots qui traduisent quelque chose de cette nuit polynésienne, de ces bruits désolés de la nature, — de ces grands bois sonores, de cette solitude dans l’immensité de cet océan, — de ces forêts remplies de sifflements et de rumeurs étranges, peuplées de fantômes ; — les Toupapahous de la légende océanienne, courant dans les bois avec des cris lamentables, — des visages bleus, — des dents aiguës et de grandes chevelures…

(…)

Il ne nous est pas possible, à nous qui sommes nés sur l’autre face du monde, de juger ou seulement de comprendre ces natures incomplètes, si différentes des nôtres, chez qui le fond demeure mystérieux et sauvage, et où l’on trouve pourtant, à certaines heures, tant de charme d’amour, et d’exquise sensibilité.

(…)

Le matin où je revins à Brightbury frapper à la porte de ma maison, j’encombrais la rue de bagages, de colis et de caisses énormes.

Tout ce déballage est une des distractions du retour. Les armes sauvages, les dieux maoris, les coiffures des chefs polynésiens, les coquilles et les madrépores, faisaient bizarre figure, en revoyant la lumière dans ma vieille maison, sous le ciel britannique. J’éprouvai surtout une émotion vive, en déballant les plantes séchées, les couronnes fanées, qui avaient conservé leur odeur exotique, et embaumaient ma chambre d’un parfum d’Océanie.

Pierre Loti, Le mariage de Loti, 1882

Pascal Quignard que j’appelle Montaigne

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Au moins ceux qui me lisent sont-ils assurés que jamais ils ne seront entraînés dans une aventure collective… Ils savent au contraire qu’ils quitteront la voie, qu’ils erreront dans les broussailles, qu’ils marcheront dans le saltus, là même où il n’y a plus de trace du moindre sentier, là où il faut d’abord se glisser en s’écorchant sous les fils de fers barbelés, tête en avant, tête basse, là où on se dévêt de tout, où on rejoint le non cultivé, le sauvage, l’étape d’avant, crue, silencieuse, nue, naissance. Là où la lecture (c’est-à-dire la contemplation) devient le plus imprévisible.

Pascal Quignard, Lettre à Dominique Rabaté, Revue Europe, 2010

La liberté

Dans le verbe grec eleusomai (aller où on veut) revivent les bêtes sauvages, en opposition aux animaux domestiques entourés de barrières, de murets, de fils de fer barbelés, de frontières.

C’est ainsi que l’étymologie du grec eleutheros (to elthein opou erâ) rejoint celle du mot français sauvage.

Le français sauvage se décompose en latin soli-vagus, qui erre en solitaire.

Qu’est-ce que la liberté ? Ce qui sonne le rappel à la sauvagerie source. Car les petits enfants étaient comme des chats. Sauvagerie dont la domestication laisse la nostalgie à tout enfant que l’obéissance involontaire au sein de la famille et que la servitude volontaire de l’éducation ont repoussé d’abord dans l’admiration, ensuite dans le dressage puéril, enfin dans la honte de l’esclavage. Telle est en latin la feritas, l’état de bête sauvage, qui a donné en français le mot fierté de la même façon que le soli-vagari des félins, des sangliers, des cerfs a donné en français le mot sauvagerie.

La liberté humaine rejoint cette déprise déjà animale des solitaires à l’égard des hordes ou des bandes.

Pascal Quignard, La barque silencieuse, 2009