Le gouvernement de la nature

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At The End ©Sorin MutuHymne renié par le romantique écrivain vieilli mais qui éclaire la présence d’hommes grimés en sauvages lors des entrées royales du Moyen Âge, le statut des souverains dans les États montants de la Renaissance, et la temporalité énigmatique dans laquelle les hommes de l’âge industriel, et peut-être encore la nôtre, vivaient leur association (vivant dans les villes au milieu de leurs chaînes mais sachant leur liberté, donnée, quelque part, ailleurs).

Liberté primitive, je te retrouve enfin ! Je passe comme cet oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, et n’est embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le Tout-Puissant m’a créé, souverain de la nature, porté triomphant sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent ma course, que les peuples de l’air me chantent leurs hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leur cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l’homme de la société, ou sur le mien, qu’est gravé le sceau immortel de notre origine ? Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous soumettre à vos petites lois ; gagnez votre pain à la sueur de votre front, ou dévorez le pain du pauvre ; égorgez-vous pour un mot, pour un maître ; doutez de l’existence de Dieu, ou adorez-le sous des formes superstitieuses ; pas un seul battement de mon cœur ne sera comprimé, pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée ; je serai libre comme la nature ; je ne reconnaîtrai de Souverain que celui qui alluma la flamme des soleils, et qui, d’un seul coup de sa main, fit rouler tous les mondes.

Chateaubriand, Voyage en Amérique, 1826

Car on voit d’emblée quel rapport la nature entretient avec celui qui s’y enfonce et y trouve sa solitude : l’on assiste ici à un couronnement, ou du moins si le roi tire sa puissance d’ailleurs, à un sacre. Tout le XVIIIe siècle a vu dans l’homme le roi de la nature, sa plus parfaite création et sa plus haute destination. L’homme avait un règne à lui seul. Aussi, chaque homme, aussi humble qu’il soit, se voyait assuré, au moins devant les herbes de son champ, les arbres hissés sur son chemin et les bêtes paissant alentour, d’en être sinon le maître du moins le seigneur, et sans même qu’il soit nécessaire, aux yeux de cette stupide domesticité, de prouver sa puissance. L’homme était souverain de nature. En tant qu’espèce bien sûr mais tout aussi bien en tant qu’individu, quand, tout autour de lui, chaque variété multipliée s’évertuait à lui dire et à lui montrer à quel point il était unique et différent. Se promenant dans son champ, l’homme sans renommée, sans génie, sans honneur, atteignait, sans rien faire mais d’être seulement, le royaume de l’individualité. Homme rayonnant, homme lumière.

Aussi la nature n’environnait-elle pas l’homme, en ces temps, comme elle le fit de plus en plus souvent, au XIXe siècle, c’est-à-dire à la manière d’un milieu sans lequel ce vivant (vivant comme un autre mais certes un peu plus remuant) n’aurait pas pu subsister – fatale dépendance –, la création se présentait telle une cour, ou un peuple soumis, sommé de se courber au moindre des passages de l’Homme, sujet ne relevant la tête qu’à la faveur inespérée d’un regard (« moi, un pauvre brin d’herbe ! ») alors reçu comme la plus généreuse et la plus merveilleuse des attentions. La nature décrite par Chateaubriand en Amérique s’humilie devant cet homme chéri par son Dieu créateur. Expérience de surprise et de redécouverte pour un homme, qui, déjà éloigné du temps des Lumières, enfermé et soumis au rythme et aux lois des vieilles cités d’Europe, a perdu sa noblesse et sa place éminente auprès du créateur. Il faut donc ce voyage en un pays encore sauvage, un pays dans lequel la nature, semble-t-il, s’est conservée par et dans sa sauvagerie pour que l’homme reprenne à nouveau la place qui demeure la sienne, et puis son droit, surtout, cette liberté primitive qu’aussitôt arrivé la nature lui redonne en le défaisant ses chaînes. Ainsi, quand l’homme vient s’ensauvager en Amérique, c’est pour y reprendre son titre de prince, de souverain, pour défaire en lui l’image de l’être chétif et impuissant que partout ailleurs la nature ou l’histoire lui renvoient. C’est, paradoxalement, en prenant place à nouveau dans la nature sauvage, en la voyant devant lui, avec lui et pour lui sans retenue, qu’il se déclare triomphant d’elle. Homme réensauvagé par la Nature et prêt à la remercier, aussitôt de chaînes nouvelles.

Mais bientôt, et déjà peut-être dans une toute autre façon d’appréhender le gouvernement de la Nature, cette dernière reprendra ses droits, deviendra à elle-même sa propre législatrice et l’homme, bête déréglée et capricieuse, ne pourra plus rien contre elle, ne pourra plus rien lui dicter, pas même y laisser de trace. Il n’aura plus pouvoir que sur sa propre « nature », c’est-à-dire sa variabilité, et encore sans en être le maître, subissant seulement les infinies perturbations issues de ses incontrôlables fantaisies. Homme s’affectant lui-même sous les yeux d’une nature céleste et sidérale toute entière rendue à son inviolabilité sauvage :

« La nature n’a que des lois inflexibles, immuables. Tant qu’elles gouvernent seules, tout suit une marche fixe et fatale. Mais les variations commencent avec les êtres animés qui ont des volontés, autrement dit des caprices. Dès que les hommes interviennent, surtout, la fantaisie intervient avec eux. Ce n’est pas qu’ils puissent toucher beaucoup à la planète. Leurs plus gigantesques efforts ne remuent pas une taupinière, ce qui ne les empêche pas de poser en conquérants et de tomber en extase devant leur génie et leur puissance. La matière a bientôt balayé ces travaux de myrmidons, dès qu’ils cessent de les défendre contre elle. Cherchez ces villes fameuses, Ninive, Babylone, Thèbes, Memphis, Persépolis, Palmyre, où pullulaient des millions d’habitants avec leur activité fiévreuse. Qu’en reste-t-il ? Pas même les décombres. L’herbe ou le sable recouvre leurs tombeaux. Que les œuvres humaines soient négligées un instant, la nature commence paisiblement à les démolir, et pour peu qu’on tarde, on la trouve réinstallée florissante sur leurs débris.

Si les hommes dérangent peu la matière, en revanche, ils se dérangent beaucoup eux-mêmes. Leur turbulence ne trouble jamais sérieusement la marche naturelle des phénomènes physiques, mais elle bouleverse l’humanité. Il faut donc prévoir cette influence subversive qui change le cours des destinées individuelles, détruit ou modifie les races animales, déchire les nations et culbute les empires. Certes, ces brutalités s’accomplissent sans même égratigner l’épiderme terrestre. La disparition des perturbateurs ne laisserait pas trace de leur présence soi-disant souveraine et suffirait pour rendre à la nature sa virginité à peine effleurée. »

Auguste Blanqui, L’Éternité par les astres, 1872

La limite du jour

En passant

Il me semble qu’il serait mesquin de définir le type de vérité que vise la sociologie par la seule objectivité de la science. Il me paraît plutôt que ce regard porté sur les hommes-qui-demeurent-associés parle aussi bien de qu’à partir de la fin d’un présent (que celui-ci ouvre un vide, libère d’une illusion ou marque un basculement). La sociologie annonce rarement des progrès mais plutôt des crises, des chutes, des pertes, des « inquiètements ». Et si elle se sépare de l’histoire (dont elle n’use que pour jeter un regard plus lointain), c’est en raison du temps précis qu’elle ne quitte pas des yeux : ce jour dans lequel nous baignons et pour lequel nous n’avons qu’une courte mémoire. La sociologie ne parle pas du jour d’avant mais de la fin du jour d’hui, de la nuit qui va suivre dont on ne saura pas sur-le-champ où elle pourra nous conduire. Chaque présent, sans doute, se double de son propre passé, précédent obscur et profond, mais aucun jour encore n’est venu qui pourrait les discerner, clarifier enfin ce qui reviendra à la nuit et restera dans le jour. Il faudra que ce temps qui s’enfuit passe la nuit. La sociologie scrute ces échappées qui trouent et dessinent en pointillés l’horizon. Des vérités qui sont encore celles du jour, jetant leurs lumières sur le monde, mais celles de son crépuscule : illusion de la liberté native, de la démocratisation, de l’inviolabilité de la conscience, de la contrainte naturelle, de la toute-puissance de l’État, etc. La liste est sans appel de retour. Le jour qu’elle réverbère et qu’elle répand, celui dans lequel elle prend appui est le crépuscule de ce jour, d’un jour qui se vide, qui se creuse, qui s’intensifie avant de sombrer dans la nuit. La sociologie ne parle que faussement, c’est-à-dire trop sérieusement, d’illusions, de jours, qui éblouissent, aveuglent ou émerveillent, puisqu’elle ne promet jamais aucune de sortie hors de la caverne ; elle ne parle que de ce qui est arrivé, part et se perd. Elle ne voit le jour qu’envahi et cerné, rattrapé par la nuit.

Et si la sociologie dévoile quelque chose, comme on l’a beaucoup dit, ce sont ces réalités qui se parent d’éternel et qu’elle saisit sous un jour déclinant, les voyant disparaître pour un temps. Un temps bien entendu indéfini.

 

Témoigner de l’éventuel

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Le Droit Naturel, théorie et pratique majeure de la constitution d’États à l’âge classique, se réfère de manière explicite, bien que latéralement, à l’expérience d’une sauvagerie humaine. Il y recourt afin de donner crédit, du moins de rendre plus vraisemblable, la fiction d’un état de nature. Chez Hobbes comme chez Locke, en effet, ceux que l’on nommait les Sauvages – essentiellement ceux d’Amérique du Nord – étaient appelés à ouvrir les yeux de chacun sur la possibilité qu’il y eût, un jour, un âge non civil, c’est-à-dire un âge où les hommes auraient vécu majoritairement non seulement sans État, mais également sans aucune société. Sur une terre où ils régnaient encore sans partage (les Européens n’y avaient que quelques colonies), ces Sauvages constituaient les témoins « infidèles » mais pourtant dignes de foi de cet état premier de l’humanité. Témoins seulement car, à la différence du statut d’homme primitif qu’eux et tant d’autres peuples recevront au XIXe siècle, ils ne vivaient pas cependant tout à fait dans cet obscur et hypothétique état de nature : non seulement, on pouvait repérer chez eux des formes politiques rudimentaires, mais, même dépourvus de ces institutions civiles qui font les sociétés, leur multitude était rassemblée de telle manière, aux yeux de nos philosophes magistrats, que les corps qu’elle formait se situaient sans hésitation hors de tout état de ce genre.

Déjà, lors du siècle précédent, au moment où s’ouvrit pour les Européens les immenses Amériques, majoritaires étaient les exégèses théologico-politiques qui attribuaient une police aux sauvages, fut-elle la plus simple, c’est-à-dire celle de la loi naturelle. Et si les sauvages malgré tout, pour de nombreux conquistadores et membres du clergé, vivaient pareils aux bêtes comme l’on disait alors, et non à l’identique (ce qui n’empêchait pas que l’on traitait ces hommes littéralement comme des chiens ou des bêtes de somme), ils demeuraient des hommes pour cette raison simple qu’ils parvenaient à faire des obstacles et des rigueurs de la nature dans laquelle ils vivaient une loi à laquelle obéir. Ainsi, aussi bien au XVIqu’aux XVIIe siècles, les Sauvages américains ne vivaient pas dans la pleine nature aux yeux des Européens, c’est-à-dire dans une nature qui n’aurait pas été soumise à un ordre supérieur, divin ou humain. Même vivant nus au milieu des forêts, c’est-à-dire comme ils étaient perçus à l’époque, les Sauvages modernes vivaient donc sous une loi. Ils ne pouvaient donc être, pour l’âge classique, qu’une image imparfaite de l’homme naturel.

Et pourtant, pour le Droit naturel, l’existence, même isolée, de ces Indiens s’avéra nécessaire. Elle permettait notamment de conjecturer que cet état de droit sur lequel cette doctrine s’appuyait – pour attribuer, répartir et justifier les libertés politiques qu’elle cédait  aux hommes – avait bien été, un jour, un état de fait. Elle donnait ainsi à sa fiction ce minimum de vraisemblance qui justifiait, mais économisait en même temps, le lancement d’une enquête, historique, scripturaire, qui aurait été pourtant nécessaire pour vérifier la véracité de sa proposition. Cette façon étrange de se passer de l’histoire, du moins de l’érudition historique, tout en y faisant référence avait un sens polémique. Elle s’opposait aux autres pratiques juridiques qui lui étaient contemporaines et qui, elles, s’appuyaient délibérément sur l’existence de libertés anciennes, authentifiées par des actes, pour pénétrer le jeu politique. En évoquant un âge antérieur de fiction, le Droit Naturel récusait paradoxalement la possibilité de légitimer un quelconque droit en raison d’une ancienneté  qui lui serait fondamentale, en fonction d’un statut archaïque, quel qu’il soit : il se référait à un table de lois, en un sens plus archaïque, celle de la nature, mais en même temps toujours actuelle, lisible en permanence : il suffisait de concevoir rationnellement la nature humaine telle qu’elle était, constamment active dans le cœur des hommes, pour en déduire les droits qui leur appartenaient. Géographie, histoire, étaient ici inutiles. On pouvait donc vider l’état de nature de toute histoire, il suffisait que cet âge ait une place dans la marche du temps pour qu’il puisse servir à établir le droit des hommes. Et c’est pour cela que les Sauvages américains ne témoignaient pas tant de l’actualité d’un état de nature que de la possibilité de son existence. Ils constituaient plutôt un signe des temps, indiquant aux hommes d’alors l’éventualité qu’il y eut dans le temps des hommes plusieurs âges. Les sauvages permettaient donc au Droit naturel, sur la seule foi de leur exemple, de dominer l’Histoire d’un seul coup d’œil, de traverser les siècles quasi instantanément, sans s’appesantir sur les droits originels de tels ou tels peuples ou nations. Le Droit pouvait donc se dire, et se disait, sans le soutien des Sauvages. Leur existence ne fondait en aucune manière la fiction d’un état de nature. Ils étaient seulement convoqués pour donner exemple d’une démonstration qui avait été faite avant et sans eux. Leur seul cas justifiait la probabilité que cette fiction eut quelque chance d’être vraie. L’état de nature était moins un fait qu’une éventualité, c’est-à-dire le contenu empirique propre au possible.

Les sauvages n’étaient pas les témoins d’une chose établie, que d’autres ainsi grâce à eux, pouvaient vérifier, mais étaient les témoins d’une éventualité. Qu’est-ce que cela veut dire ? La doctrine du Droit Naturel assigne à ces hommes le statut d’hommes antérieurs, c’est-à-dire exemplaires de la forme d’existence humaine la plus proche d’un état naturel. Ce sont eux qui ressemblent le plus à l’homme naturel. On est ainsi tout près du statut d’hommes primitifs que recevront ces mêmes peuples, parfois, deux siècles plus tard. Il y a pourtant plusieurs différences. D’abord, il me semble que si les Iroquois ou les Hurons témoignent d’un temps qui précède celui des sociétés civiles, ils n’y appartiennent pas véritablement. Les sauvages auxquels font appel les philosophes ne sont pas les survivants d’une âge perdu, ils n’en sont pas la dernière trace visible sur la terre. Leur existence n’est pas cette chose toute particulière qui est tout à la fois signe, fragment et trace. Elle a un autre statut et une autre signification. Hobbes dit clairement, par exemple, que l’existence de tant de peuples sauvages aux Amériques ne prouve pas du tout que ce mode d’existence ait été un jour dominant, c’est-à-dire majoritaire sur toute la planète. Pour qu’il y eut âge, il faudrait qu’il y eut état, c’est-à-dire que tout, ou la plus grande partie des peuples, ait été simultanément sauvage sur toute la planète (car Hobbes mesure la possibilité d’un état de nature dans l’histoire des hommes au niveau de la terre entière). Les âges sont planétaires ou ne sont pas. Si bien que les sauvages américains, même aussi nombreux qu’ils pouvaient l’être avant la découverte, conservent une forme de marginalité, d’isolement, qui empêche de supposer que tous les peuples aient été un jour comme eux. Ils demeurent ainsi pour le Droit Naturel doublement sauvages : d’une part, leur liberté ne s’embarrasse que peu de lois, au point qu’ils gardent toujours la possibilité de se faire justice eux-mêmes en se vengeant – ils possèdent donc bien quelques lois, naturelles ou humaines, mais beaucoup moins que tous les autres peuples barbares ou civilisés ; et d’autre part, même en occupant la quasi totalité d’un continent, ils demeurent isolés, quasiment insulaires sur un continent séparé par deux océans, de sorte que leur liberté si singulière semble réduite, presque de manière providentielle, par l’histoire plutôt que simplement mesurée selon l’aire géographique qui lui appartient. Le site de leur existence, pourtant fort étendu, doit demeurer un point dans l’espace et le temps. Leur cas, s’il fonde l’éventualité de la fiction de l’état de nature, ne peut pas être la loi d’autres cas.

Étrangement, donc, le sauvage américain que fait venir à la barre le Droit naturel ne témoigne pas d’une origine de l’Homme. De l’état de nature, il n’est pas une des dernières traces visibles sur la terre mais plutôt le seul cas véritablement probant de sa possibilité. Il ne fait pas subir à l’hypothèse de l’état de nature l’épreuve des faits, il permet de visualiser ce que l’on peut qu’affirmer. De cette histoire qui ne pourrait être que fiction, qui nous conterait à la manière antique l’histoire d’un âge d’or ou de fer ; de ce récit qui ne serait fait que de conjectures (puisque d’autres plus tard, comme Ferguson dans le dernier tiers du XVIIIe, tenteront de pénétrer cette âge pré-étatique), l’homme sauvage dit l’éventualité, l’événement jamais accompli, l’orage en suspens, la menace de retour.