Emettons

Depuis quand cela nous est-il clamé aux oreilles que nous y sommes − ou presque −, qu’il n’y aura bientôt plus rien de sauvage sur cette planète ? Que le nombre des espèces diminue chaque jour, que l’étendue et la richesse des espaces ouverts décroissent, que les populations se rassemblent, se concentrent et s’étendent en bidonvilles toujours plus nombreux, que les compagnies dévastent sols et sous-sols sous les pleins feux du soleil et qu’enfin, dans le dérisoire cloisonnement de leurs parcs, les États protègent les derniers îlots de nature ? Le temps arrive, prochain, où il n’y aura plus d’expérience possible de la sauvagerie ; plus aucune forêt, réelle ou symbolique, où nous pourrions nous réfugier, nous libérer, nous isoler, nous égarer ou nous faire face. Tout subira et accomplira le destin de l’Occident : se tourner vers où le soleil se couche, décliner vers la nuit, disparaître. 

Depuis quand ?

Probablement depuis l’instant où : la Révolution, à la fois fin des temps et nouvelle aurore, a cessé faire entendre son appel, et laissé place aux sirènes hurlantes de l’Apocalypse et aux portes tournantes de la Catastrophe. Nous ne vivons plus guidés par les premiers rayons d’un jour radieux, d’un jour qui vient, nous sommes dorénavant installés dans un profond et lent crépuscule. L’Occident a donné à l’histoire du monde une nouvelle clôture, une nouvelle fin. Nous l’appelons Mondialisation.

Inutile d’essayer de faire taire ces sirènes, l’alarme qu’elles donnent à chaque seconde vient de partout et nulle part. Seul suffira de faire entendre sous le bruit continu qu’elles émettent la présence discontinue d’un faible signal. Émettons. Émettons. Lançons nos interférences.

Vivre une histoire

Tant que l’histoire apparaissait aux hommes comme le fait d’événements lointains : des batailles légendaires menées, gagnées et perdues derrière les sommets des montagnes ; des catastrophes annoncées dans le ciel et des convulsions survenues du plus profond de la terre … tant que l’histoire ne surgissait pas d’un coup dans votre champ de seigle à la manière d’une horde de barbares venue vous piller, vous violer, vous laisser exsangue, celle-ci demeurait encore bien abstraite, bien artificielle, cette mémoire de l’oublié qu’entretenaient les érudits pour des raisons d’apparence exclusivement savantes. Le journal, le télégraphe, la poste, vont donner une présence beaucoup immédiate à l’histoire — tout en lui conférant de nouveaux types d’événements. Désormais, tout le monde pourra en faire l’expérience au présent, chez lui, et dans son propre laps de temps. Ces hommes qui, durant des siècles, ne firent pas d’Histoire, sinon celle qui les voyait figurer parmi ces corps anonymes transpercés de mille lames au cœur de batailles magnifiquement peintes, pouvaient désormais en accueillir quelques unes dans leur existence, et même, s’ils le souhaitaient, en faire l’élément dominant de leur vie. On pouvait maintenant vivre l’histoire. Mais bientôt ses dernières flammes s’éteindront. L’histoire elle-même passera à la trappe de l’histoire. Au dernier couperet. Et dans l’oubli, par milliards, nous repartirons. Je sens certains soirs à quel point mes faits et mes gestes sont déjà devenus totalement insignifiants.

Les crépuscules de l’histoire

Collapsus

Mis en avant

Une traduction littéraire devrait toujours pouvoir s’accompagner d’un effort incident destiné à faire jaillir ce qui peut désormais se faire jour hors de l’abri de notre langue. Et lui trouver ainsi sa saison, le lieu enchanté de son riche paysage. Célébrer une aurore. Et pour cela encore faut-il savoir se faire ours, s’avancer au plus près du bord agité de la langue. Et saisir un saumon. L’attraper au moment exact où, sautant hors de l’eau, ses reflets irisés s’extraient du courant. Saisir des effets aux sens à l’occasion d’un passage. Jusque dans l’incertitude des bouleversements apparemment maladroits de la lettre.

*

Est-ce que la situation n’aurait pas radicalement changé ? Est-ce que ce ne serait-pas le faux qui serait aujourd’hui si difficile à détecter ? Est-ce que nous ne serions pas  en train de vivre dans un tel monde de vérité que nous ne pourrions plus savoir, ou très difficilement, où est son contraire ? Monde dans lequel la vérité n’est plus rare mais, à l’inverse, où elle est la marchandise la plus disponible et la plus consommée : monde de l’information devenue capitalisable et de la réalité définie de façon télévisuelle. 

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Il y a un sens à se croire immortel, je veux dire un sens raisonnable. Un sens qui se trouve au-delà de la question de Dieu et de ses prêtres et de la Gloire et de ses poètes. Quelque chose en vous ne veut pas mourir. Ne va pas. Mais quoi ? Dunno. Et cette ignorance ne vous rendra que mortel.

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La vie ne se reproduit pas selon l’imposition répétée d’une forme dans une substance amorphe : type sur fange. Mais par la reprise d’une division de plus en plus affolante d’unités qui comprennent leur propre principe de développement. La réplication n’est jamais exacte. Si vous voulez quand même faire les totaux, rien de plus simple : casser et disperser les cailloux de semence ; faites les rouler comme des billes, la direction n’ayant pas d’importance ; et soyez là, vous ou un autre, pour les faire avancer, encore et toujours ;

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Au bord du gouffre : Cinq minutes d’ailes suffisaient au bonheur d’une journée.

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Si je ne parle pas, si je reste seul pendant plusieurs heures dans ma propre caverne, alors j’entends ce dont j’ai envie, et ça me fait peur. Car ce que j’entends n’existe pas autre part qu’en moi. Putain, qu’est-ce que c’est que ce cri ??

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Je ne capte du bout des doigts que des éclairs de pensée. Et nommer cela des pensées est déjà trop dire. Car pour qu’elles le soient, il faudrait qu’elles fussent pensées depuis plus longtemps, encore et encore.

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Il ne perçoit rien d’autre que des éclats de réel, des paillettes d’être sur fond de mer embrumée, rien de bien transcendant, une vacillation fugace de la peau – le vent dans les feuilles –, un frémissement réflexe du bras – une branche qui plie –, une intonation vibrant au fond de la gorge – un passereau qui s’enfuit.

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Moi-même ne suis que trop passager, que trop inconstant, pour être si sûr de recevoir à chaque fois quelque chose de l’événement que je fuis. C’est une très longue histoire, beaucoup plus longue que moi.

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Il y a un chez soi dans la structure du moi qui se trouve suprêmement cadenassé.

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Hé, vous le croirez ? Je traduis mes pensées, elles parlent une autre langue et jamais la même.