Bad Company

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L’invention d’une solitude #3

Dans les nombreux exemples que donne Thoreau de l’incommunicabilité humaine ordinaire, il est assez surprenant de voir que c’est autour du son, de la parole, de la voix que celle-ci se manifeste le mieux. Comme je l’ai déjà souligné, il apparaît clairement que le langage, pour lui, à tout le moins son usage le plus courant, éloigne les hommes plus qu’il ne les rapproche –et sans doute dissimule cette distance par les échanges qu’il permet. Une telle expérience a de quoi surprendre.

Une longue tradition, en effet, considère la voix comme une modalité fondamentale de présence d’un homme à un autre. La voix qui entre eux circule, qui les enveloppe, je dirais même qui les appelle (l’oreille est physiologiquement organisée pour entendre de façon optimale les fréquences vocales) ; cette voix qu’ils transportent et font porter autour d’eux – et ce quelles que soient les significations qu’elle emporte avec elle – apparaît comme un irréfutable support et vecteur de relation entre les hommes. Comment pourrait-on nier qu’il existe un lien vocal, unilatéral, bilatéral ou multilatéral peu importe, qui relie les humains et qui rend possible leur association ? Je ne crois pas que Thoreau nie l’existence de cette relation mais qu’il nous permet, par son regard décalé justement, de mettre en évidence un lien si fameux et si discret entre les hommes qu’on a tout bonnement oublié qu’il déterminait et définissait une forme très particulière d’association et non le modèle de toutes : il s’agit de l’Entente. L’Entente, c’est cette modalité d’association qui rapporte les hommes en passant à la fois en-deçà et au-delà de leur parole : en-deçà puisqu’il suffit que les hommes soient à portée de voix et capables d’audition, comme le soulignait Thoreau, pour donner l’impression de s’entendre (leur coexistence même sans un mot prononcé pourra alors valoir société) ; au-delà, puisqu’il faut que les uns les autres manifestement se parlent pour que l’entente, au sens d’une compréhension réciproque, d’une intelligence commune, donne l’air de se réaliser. De ce premier silence dans lequel serait audible à chacun l’élévation d’une voix, vers celui qui marque la coïncidence muette ou l’accord tacite des paroles comprises, se déploie un élément sonore, acoustique et verbal, dans lequel les hommes ont trouvé depuis longtemps un moyen de se lier.

Or Thoreau, comme on vient de le dire, insiste pour montrer à quel point les rapports d’entente ne rapprochent pas les hommes mais au contraire les éloigne. Cette voix invisible qui fait corps avec eux, qui joue les intermédiaires pour eux, qui prolonge leur être physique au dehors, ne les relie pas – ou plus – sur le plan moral. Leurs esprits ayant apparemment déserté ou fortement délaissé leur gesticulation verbale, les humains semblent séparés d’eux-mêmes du fond même de leurs âme.

Aussi l’entente de cette voix qui, avant la mutation téléphonique, impliquait que les corps qui en étaient émetteurs et récepteurs fussent placés dans une proximité telle que contact et vision en étaient permis (même si des obstacles se dressaient entre eux qui les empêchaient effectivement de se voir et de se toucher), cette entente, considérée en Occident comme éminemment humaine (en ce qu’elle ne concernait que l’homme, en ce qu’elle était censée être un moyen exemplaire de le maintenir uni, en ce qu’elle rapportait ce qu’il y a de plus haut et de plus bas en lui) n’apparaît plus comme un fondement, ni même comme une forme majeure ou privilégiée de lien social. L’entente, telle que l’expérimente Thoreau à Concord, n’est plus le fond et la figure matérielle spontanée des relations sociales humaines. Son existence pose problème.

Ceci nous permet de comprendre pourquoi Thoreau, bien que paraissant s’écarter de la société en général, du moins de la société de son village, ne s’en éloigne que verbalement en réalité. Le rapprochement physique des hommes, leur rassemblement réglé sur la portée de la voix, ne constitue en effet qu’une association nominale à ses yeux, ou plutôt ses oreilles : « Obéissant à un instinct de leur nature, les hommes ont installé leurs cabanes, planté du maïs et des pommes de terre, à portée de voix les uns des autres. Ils ont ainsi formé des villes et des villages, mais ils ne se sont pas associés, ils se sont simplement réunis, et le mot société n’a signifié qu’une réunion d’hommes. » (Mars 1838, in H.D. Thoreau, Journal, 1837-1840, Finitude, 2012, p. 52. Notes pour sa conférence sur la société). Même à portée de voix, l’association par l’entente n’opère pas. Transportant et appliquant sa distinction du physique et du moral à l’échelle d’une population, et non plus seulement à celle de deux individus, Thoreau fait apparaître, dans un geste analogue à celui que réalisait les philosophes-avocats du contrat social, deux plans tout aussi distincts dans les ensembles humains : celui de l’agrégation – les formes de coexistence spatiale et temporelle entre humains, les modalités de groupement et de distribution de leurs corps et de leurs traces, ce que certaines sociologies analyseront sous le titre de physique sociale – et celui des liens proprement dit : de voisinage, d’échange, de filiation, de commandement, de reconnaissance, de solidarité, etc. – une société quelconque enveloppant nécessairement les deux niveaux. Or, là où les théoriciens du contrat social s’attachaient à montrer que tous les groupements humains ne faisaient pas nécessairement société, que seules des conditions faisant valoir un rapport d’obligation entre eux comptaient comme association (cette nécessaire clause juridique réduisant ainsi quantité de multitudes humaines au rang de foules sans ordre) ; là où les sociologues discuteront des rapports à établir entre les modalités de groupement des hommes et les relations qui s’y observent (renversant parfois l’ordre hiérarchique entre les deux niveaux), Thoreau ne distingue dans les villes et les villages qu’une réunion d’hommes. Il ne voit de société qu’au sein de relations rares, empreintes d’une proximité morale et spirituelle si subtile, qu’elles s’inscrivent dans la toute aussi longue tradition de l’amitié comme seule société véritable. Aussi n’est-ce pas des hommes en tant que tels, ni de leur société que Thoreau s’éloigne, mais de quelque chose de plus immédiat encore, de plus frontal : la compagnie qui les unit.

La compagnie des hommes

Il nous aura fallu emprunter cette voie oblique – celle des écarts qui se font jour parmi les hommes – pour que nous apparaisse, dans une découpe un peu plus franche, de quoi Thoreau s’éloignait précisément : ni l’homme en général, ni l’homme en société, mais sa compagnie. De nombreux passages signalent ce fait. Ne dit-il pas que de ces hommes, bien « souvent, la compagnie ne vaut pas grand-chose. » (Walden, chap. V, pp. 166-67) ? Qu’être « en compagnie, même avec les meilleurs des hommes, est bientôt lassant et dégradant » (Walden, chap. V, p. 165-166) ? Que parfois, quand il en a « assez de la compagnie des hommes et de leurs commérages », il part plus loin vers l’ouest « vers des parties de la commune encore moins fréquentées » (Walden, Les étangs, p. 209) ? On notera la récurrence du pluriel pour parler de l’homme. Car cela marque assez nettement que le natif de Concord n’était pas capable d’accepter bien longtemps cette forme de coexistence collective si ordinaire pourtant parmi ses semblables. Cela montre aussi, comme nous venons de le suggérer, que ce n’était pas la compagnie de l’homme lui-même qui lui posait problème mais sa modalité que nous dirons plurielle pour ne pas préjuger de nuances éventuelles dans sa sensibilité aux différentes formes de groupement ou d’agrégation entre les hommes. L’homme isolé ne lui fait pas du tout le même effet : « J’aime être seul. Je n’ai jamais trouvé de compagnon qui fût d’aussi agréable compagnie que la solitude. » (Walden, chap. V, p.165-166). Être deux tout en continuant d’être seul, être en compagnie de soi plutôt qu’être en compagnie des autres, diminué au sein de leur unité collective : voilà les mathématiques sociales dans lesquelles « raisonne » Thoreau.

D’où le fait que parmi les nombreuses tentatives de réforme de soi auxquelles a données lieu le mouvement transcendantaliste, tentatives qui visaient la constitution de communautés, du moins de collectivités d’existence et de subsistance, Thoreau qui, par son geste appartenait indéniablement à ce mouvement, ne pris jamais part, véritablement, à ses expériences. Il séjourna bien quelques temps ici ou là, à titre d’invité, quand il était en route ou bien de retour d’un voyage. Il continua d’être informé des péripéties, échecs comme réussites, de cette fabrique sociale grâce à ses connaissances les plus proches nombreuses à avoir tenté le coup d’une autre vie. Mais il refusa, comme d’autres, Emerson par exemple, la proposition du couple Ripley, à l’origine pourtant du Transcendantal club, qui l’invita à participer à l’aventure de Brook Farm, communauté fondée dans la mouvance fouriériste à West Woxbury, près de Boston, en avril 1841. Pas de rejet en bloc, donc, ni épidermique, pas de prise de distance appuyée vis-à-vis de ces expériences, mais une préférence, voire un dégôut prononcé pour cette vie à plusieurs : « Quant à ces communautés, je crois que je préfèrerais rester dans la salle des célibataires en enfer que de prendre pension au paradis. » (cité in Gillyboeuf, H. D. Thoreau, le célibataire de la nature). Thoreau ne crut jamais nécessaire, ni même possible sans doute pour lui, d’accomplir sa vie dans un tel environnement. La tâche d’élévation constante qui était la sienne (et celle a priori de tout le mouvement) ne pouvait se réaliser dans un tel cadre pour lui.

Qu’y avait-il alors de si difficile à supporter dans la compagnie des hommes selon lui ? Un passage de Walden nous permettra de fournir quelques réponses : « Nous nous rencontrons à intervalles très rapprochés sans avoir eu le temps d’acquérir aucune valeur nouvelle les uns pour les autres. Nous nous voyons aux repas trois fois par jour, et redonnons aux autres à goûter de nouveau de ce vieux fromage moisi que nous sommes. Il nous a fallu convenir d’un certain ensemble de règles appelées étiquette, politesse, afin de rendre ces rencontres fréquentes tolérables, et de n’en pas venir à la guerre ouverte. Nous nous rencontrons dans les bureaux de poste, dans les réunions mondaines et au coin du feu, chaque soir ; nous vivons les uns sur les autres, nous nous barrons mutuellement la route, nous nous heurtons en passant, et il me semble que nous perdons ainsi notre respect pour les autres. Il suffirait certainement de relations moins fréquentes pour tout ce qu’il y a d’important et de cordial à communiquer à autrui. […] La valeur d’un homme n’est pas dans sa peau, pour qu’il faille le toucher ! » (Walden, chap. V, pp. 166-67) De cette critique des rapports qui ont cours parmi les habitants de Concord, critique que Thoreau s’adresse aussi à lui-même, peuvent être dégagés plusieurs des points de repères à partir desquels il perçoit cette lassante et fatigante compagnie.

L’homme-monde

On remarquera tout d’abord que les hommes sont donnés les uns aux autres dans une forme de présence plus temporelle que spatiale, une présence que mesure la fréquence des rencontres. Plus la durée entre deux rencontres est faible, plus la présence humaine augmente – l’homme finissant, à la limite, et sans même s’entourer d’un amas d’objets techniques, par devenir une forme d’environnement pour l’homme, un monde continûment humain qui dissimule la nature ou le dehors : « L’homme n’est pas né d’emblée dans la société – à peine est-il au monde. Le monde qu’il est cache pour un temps le monde qu’il habite. » Mars 1838, in H.D. Thoreau, Journal, 1837-1840, Finitude, 2012, p. 50 (extrait de sa conférence sur la société). L’homme qui se rapporte à lui-même sous une haute fréquence devient un monde pour lui-même. Il ne peut presque plus rien voir ni entendre d’autre que lui. D’où le fait qu’il peine à sortir de lui-même, qu’alors même qu’il se tient « dans l’angle d’un mur de plomb », comme Thoreau dans sa cabane près de l’étang, il sente encore son souffle changé en un son de cloche : « Souvent, dans le calme, au milieu du jour, mes oreilles saisissent un tintinnabulum confus venant du dehors. C’est le bruit de mes contemporains. » (Walden, p. 373). Les travaux d’histoire d’Henri Corbin nous ont assez sensibilisés à ces menues descriptions pour comprendre que l’horizon sonore marqué par ces cloches – carillonnant du sommet des églises ou du haut du beffroi – définissait probablement plus que les invisibles limites du village pour Thoreau : elles signalaient surtout la disparition, soudaine ou progressive, de la présence massive et familière de l’homme. Non pas, donc, son absence radicale ou totale, vu que la perception de ce bruit confus, dans lequel il reconnaissait les conversations futiles de ses concitoyens, démontrait qu’il appartenait toujours au cercle des hommes, mais une présence devenue rare, incertaine, du moins intermittente et irrégulière. La rencontre avec l’homme redevenue un événement remarquable plutôt qu’une sempiternelle compagnie – présence paraissant durer depuis la nuit des temps et pour toujours. Aussi pour Thoreau, les cloches purent sonner le rappel, avertir les hommes qui, comme lui, s’étaient déjà trop s’éloignés du village, même leur claironner aux oreilles qu’il était temps de rentrer : pendant plus de deux ans il ne répondit pas. Sa première réponse fut « Histoire de moi-même », cette première conférence donnée aux villageois en septembre 1847, juste avant son départ, et qui allait devenir le début de Walden.

L’homme entrave

On remarquera ensuite que si la proximité inter-humaine se donne principalement sous un aspect temporel, elle donne lieu malgré tout à un certain nombre de relations spatiales : rapports de promiscuité (les hommes s’entassent les uns sur les autres), rapports d’obstruction (les uns devant les autres) et d’opposition (les uns contre les autres). Toutes formes de contact extrêmement appuyés qui ne laissent que peu d’espace libre entre les hommes (ni devant, ni derrière, ni même sur les côtés), ni beaucoup d’interstices pour passer outre leur présence – le point de vue qu’occupe régulièrement Thoreau dans la mise au point de ses critiques étant celui d’un homme libre de ses mouvements, libre de déambuler, autrement dit le regard d’un marcheur. Si l’homme peut donc être un monde, ce dernier a vite fait de l’y enfermer tant chacun apparaît pour l’autre tel un mur, un plafond, une enceinte qui retient chacun en lui-même. L’homme, de par cette seule forte présence, et sans même aucune action particulière, est une véritable entrave pour l’homme. Une irréductible réalité. Un donné imposant. Aussi un groupe humain, et en raison même de cette intense fréquentation de ses membres, pourrait être défini au sens propre comme un espace dense et ramassé sur lui-même : un obstacle élevé devant l’homme sur la route du dehors ; une limite posée à l’expérience du non-humain qui l’entoure et le traverse.

D’où peut-être cette rudesse que Thoreau affectait dans ses relations avec les autres, selon bien sûr le témoignage de ses contemporains, et qui n’avait d’égale que la dureté, voire la brutalité, qu’il ressentait et percevait dans leur présence quotidienne. Et en effet, aux yeux de cet homme de la nature, il ne fallut pas moins que la fixation d’un certain nombre de règles – que nous dirions sociales, sans doute, mais qu’il est bon de garder sous le nom de civiles pour marquer l’existence et l’importance de ce thème « civilisateur » chez Thoreau – pas moins, donc, que l’invention de règles de « politesse » ou d’« étiquette » pour que cette proximité aussi charnelle qu’éprouvante ne donne pas lieu, non à un simple conflit mais à une guerre. Mouvement de la guerre vers la paix : ce que Thoreau refuse de voir comme de véritables principes d’association entre les hommes mais plutôt comme des formes de regroupement ou de réunion, conserve néanmoins les fonctions traditionnelles d’une société : faire des hommes qui sont ennemis des amis ; longue fidélité à son rôle antique d’alliance. Seulement, chez Thoreau, l’action reconnue aujourd’hui au fait social est dévolue à une forme de civilisation minimale et seconde qui, loin d’adoucir et de polir les rapports de co-présence entre hommes – le supplice permanent de leurs contacts réguliers – en évite seulement les conséquences. L’écart qu’elle maintient entre eux, ces salutations à distance qui desserrent l’étau du contact, ces formules qu’on répète pour éviter que les inévitables rencontres ne froissent, ne diminuent pas l’empire du contact, elle en atténue les effets. Thoreau étend la présence palpable de l’homme bien plus loin que la « sphère » du simple contact tactile. La valeur de l’homme, comme il le dit, a beau ne pas se trouver au niveau de sa peau, à la superficie de cette carcasse « innaturelle » (Sept jours sur le fleuve) qu’il occupe, il existe encore un contact visuel et sonore aussi tangible qu’un coup porté par les mains : « La phrase : « Il me décrocha des regards acérés comme des dagues » est on ne peut plus vraie et dit bien ce qu’elle veut dire, car le premier modèle, le prototype de tous les poignards, a dû être un regard. Il y a d’abord eu le regard de Jupiter, puis sa foudre ardente, les tridents, les lances et autres javelots, et pour finir, à l’usage du particulier, on a inventé les dagues, les criss, etc. C’est un miracle que nous puissions marcher dans la rue sans être blessés par ces armes fines, brillant de mille feux, car un homme peut tirer d’un coup sa rapière ou bien, sans qu’on le remarque, la porter dégainée. Et il est rare qu’on y fasse vraiment attention. » (Sept jours sur le fleuve, Fayard, p. 71) Ce n’est pas seulement une menace de déchirement qui plane à l’horizon de tous les contacts humains, même les plus anodins, c’est un mal bien réel dont les hommes évitent seulement les irréversibles dommages en se protégeant derrière leur civilité. Tout les passants dans la rue ne sont pas blessés d’être vus mais les regards y lancent tout de même leurs couteaux meurtriers. Dans une étrange traversée du village racontée dans Walden, un voyageur passant dans la rue entre deux rangées de maisons est comparé à ce marin coupable qui se voir condamné pour sa faute à passer au milieu des deux rangées que l’équipage a formées pour mieux lui administrer au passage, de part et d’autre, un coup de baguette.

On dira peut-être que cette description de la façon dont coexiste les hommes concerne surtout, voire exclusivement, la vie prétendument oppressante des villages ; que Thoreau oppose à sa façon ce que les sociologues articuleront plus tard comme l’opposition entre communauté et société. On y retrouve, en effet, ces rapports de contiguïté et de voisinage qui ont été, surtout au XIXe siècle, la marque dépréciative de la sociabilité villageoise. Le fait d’être toujours sous le regard des autres, ou d’être continuellement, et pour un rien, le sujet possible de leurs conversations, n’est bien sûr pas sans rapport avec le sombre tableau que brosse Thoreau – de même que la mauvaise opinion que de nombreux habitants de Concord gardèrent de lui après qu’il ait mis accidentellement le feu à une partie du village. Mais si son appréciation de la compagnie des hommes se réduisait effectivement à son vécu personnel, l’étonnant serait alors dans la réaction qu’il en a « proposée ». Car à la différence de la route suivie par des millions d’hommes de son siècle, Thoreau ne fuira pas la vie communautaire pour aller vivre en ville ou à ses abords – dans une cabane parfois tout aussi rudimentaire d’ailleurs – mais se réfugiera au contraire dans les bois : mouvement apparemment régressif, ou du moins opposé au sens de l’histoire, mais dont on sait qu’il renoue au moins symboliquement avec l’épopée pionnière de la frontière sauvage. L’espace théologico-naturel de la Wilderness, pour se protéger de l’excessive présence des hommes, vaut mieux, semble-t-il, qu’une civilisation dérisoire : on y reviendra. Dans tous les cas, il semble que si, bien entendu, la façon dont Thoreau ressent la compagnie des hommes s’appuie, même s’ancre, dans le quotidien de cette bourgade qu’il n’a que de rares fois quittée, elle dépasse néanmoins son cadre étroit. Ce nous dont il fait le sujet aussi bien des rencontres que des marques d’irrespect, ce we dans lequel il s’inclut, n’englobe peut-être pas l’ensemble de l’humanité, il désigne de fait, cependant, les hommes assemblés. Même les habitants de la légendaire Concord, légendaire pour s’être fondée sur une soi-disant paix juste entre Européens et Indiens, n’auraient pas pu mettre au point à eux seuls cette civilisation qui allait rendre possible une coexistence durable entre les hommes. C’est pourquoi cette compagnie que Thoreau ne supporte guère concerne aussi bien les hommes et les femmes regroupés en communautés utopiques – comme ce phalanstère auquel participeront certains de ses amis dont le poète et écrivain Richard Hawthorne qui en tirera son roman The Blithdale Romance – et qui sont prêts pourtant à changer la face de l’homme, que ceux qui, sans se demander pourquoi ni comment, se réunissent en villes et villages en acceptant ce sort passivement. À partir d’un petit village – Concord, au milieu du siècle, accueillait autour de 2000 habitants – Thoreau ne jetait pas un regard au-delà, vers l’humanité toute entière, il mettait au jour dans le quotidien, c’est-à-dire l’expérience répétée des interactions, le sort de l’homme assemblé ou rivé à lui-même. La pénible compagnie de l’homme réside dans la façon dont, étalant sa présence, il finit par se faire obstacle à lui-même.

La grandeur de l’homme

On remarquera enfin comment ce thème si majeur, chez Thoreau, de la perte d’humanité s’articule à la fréquence des rapports que les hommes entretiennent entre eux. Se voir régulièrement pour des êtres humains est peut-être le signe, à leurs yeux, de la haute valeur qu’ils accordent à leur présence respective, elle témoigne au contraire, selon lui, d’un irrespect majeur vis-à-vis de leur propre dignité. Si la personne n’a pas eu le temps de se renouveler d’une rencontre à l’autre ; si elle n’a pas connu, dans l’entre-deux, d’expérience assez enrichissante pour se montrer sous un nouveau jour, son humanité se dégrade. Elle apparaît dans le même état de décomposition avancé que ce fromage que Thoreau choisit de prendre pour aperçu rapide de ce processus emportant inéluctablement le corps. Cette déshumanisation des hommes que nous avons déjà rencontré à propos de la considération des corps et de leurs distances est fondamentale dans le dispositif d’isolement que met en place Thoreau. L’élévation de soi qui constitue la tâche philosophique pratique à laquelle sans cesse il se voue – du choix de son activité de subsistance à celle de ses loisirs – y est directement liée. Les hommes, pour diverses raisons, mais pour le motif essentiel qu’ils deviennent esclaves des choses et des activités qui les entourent, se transforment fréquemment sous la plume de Thoreau en brute ou en bête : « Je pense souvent que les hommes ne sont pas tant les gardiens des troupeaux que les troupeaux ne sont les gardiens des hommes, tant les premiers sont les plus libres. » (Walden, p. 78) L’homme a certains devoirs vis-à-vis de son humanité, autrement dit de sa liberté, qui, s’il les néglige, le rabaisse rapidement au rang des êtres qu’il méprise – les animaux domestiques par exemple – ou le ravale au rang de ces choses qu’il place imprudemment au-dessus de lui-même : « Habillez un épouvantail avec votre dernière chemise, tandis que vous-même restez à côté, sans chemise, qui ne saluerait plutôt l’épouvantail ? » (Walden, p. 43)

Ainsi de ces étranges considérations sur la nourriture qu’on offre à son prochain en le voyant trop souvent se dégage une éthique implicite du mouvement vers autrui. Tant qu’un homme n’est pas capable de montrer une autre face de lui-même, une face aussi neuve, aussi vive, aussi fraîche, qu’un nouveau printemps : il vieillit, se délabre, se meurt, au moins sous le regard des autres. Aussi est-il nécessaire, à moins de vouloir infliger en permanence ce triste spectacle, de reculer, de retarder la prochaine rencontre, d’en ajourner le moment si l’on est pas prêt. Une si haute fréquence de rapports, telle que la connaît la sociabilité ordinaire, supposerait, pour n’être pas aussi affligeante, une perpétuelle et véloce régénération de chacun.

Or, il est évident pour Thoreau que ce n’est guère le cas à l’époque où il vit. Il en voit la preuve dans ce qui semble pourtant montrer le contraire, c’est-à-dire dans l’attachement de ses concitoyens aux nouvelles qui sont données par la presse ou qui leur arrivent par la poste ou le télégraphe. Les passages sur les nouvelles techniques de communication sont nombreux dans ses textes. On en trouve même au sein de ses poèmes.

Le vent d’ouest entra lourd

Du faible vacarme du Pacifique,

Notre courrier du soir, rapide à l’appel

De son ministre des Télécommunications ;

Porteur de nouvelles de Californie,

De tout ce qui s’est passé depuis le matin,

Ce qui agite le petit monde des bruyères et des fougères

D’ici au lac Athabasca.

Sept jours sur le fleuve, Fayard, p. 183

Tout une partie du chapitre huit de Walden, intitulé The Village, est également consacrée à ce thème. Concord apparaît en effet à Thoreau comme une grande salle de nouvelles, a great news room. Prenant un regard de naturaliste assez distancié, il décrit son village et les mœurs qui y sont pratiquées à la manière d’un organisme étrange dont les organes vitaux seraient l’épicerie, le bar, etc., et dont les boyaux, en quelque sorte, seraient cette multitude d’hommes qui s’alimente essentiellement du flot de nouvelles qui lui arrive de l’extérieur. Les hommes seraient ainsi comparables à des moulins broyant indistinctement tous les potins qui leur parviennent – autre forme de déshumanisation qui voit les hommes réduits à leur fonction – et assimilant de ce fait, humour appuyé de Thoreau, la parole quotidienne des villageois à du vent. Le langage dont se nourrissent et que s’échangent les gens du village ainsi ramené à son insignifiance – de l’essentiel des hommes et du monde, il ne dit plus rien –, ne reste plus en son pouvoir que des vertus physiques. Comparables pour certains à un vent d’été dont Thoreau suppose qu’il doit ainsi les réchauffer, ces nouvelles, pour d’autres et selon lui sans doute pour la plupart, doivent plutôt agir à la manière d’un gaz dans le genre de l’éther, substance invisible qui les insensibilise et qui surtout, en les anesthésiant, rend possible l’absorption de ces nocives paroles indigestes. On ne fera pas l’injure à ceux qui connaissent un peu d’histoire de croire que Thoreau fut une sorte de précurseur de la critique des médias – comme si l’arrivée de nouvelles formes de communication n’avait pas, dès le début, suscité critiques, doutes ou rejets – on remarquera seulement qu’il voit dans cette nouvelle communauté qui s’opère autour des news, à la différence de ces communautés qui se formaient autour du livre (que ce soit la Bible ou la Constitution) une diminution de la valeur des hommes. Décadence aurait dit Nietzsche : étiolement de cette vie instinctive qui a justement pour fonction de sélectionner avec la plus extrême rigueur ce qui est bon et mauvais pour soi. Or, c’est justement cette avidité que Thoreau voit d’un mauvais œil, cette faim de nouvelles qui s’opère sans discernement et donc sans goût : « Étant en général au grand air, ils entendaient tout ce qui passait dans le vent » (Walden) C’est ce même non-respect de soi qui se manifeste dans l’abandon auquel on se livre quand on donne à goûter aux autres sa compagnie moisie comme un vieux fromage. Thoreau en appelle à la nécessité d’une certaine finesse, d’un certain raffinement dans l’appréciation des rapports que doivent entretenir entre eux les hommes : une forme de « civilisation » de la sensibilité à l’homme. Hors de ses dispositions, l’homme en présence de lui-même, l’homme acceptant cette présence massive, envahissante et pénible sans y voir un problème, perd son humanité. L’homme assemblé, l’homme vivant en groupe avec ses semblables, est fatalement un moindre homme.

Rebroussement

En se penchant d’un peu près sur la façon dont Thoreau qualifie la présence des hommes lorsqu’ils vivent ensemble, on aperçoit mieux ce qu’il cherche à mettre à distance. Moins la compagnie en général de l’homme comme nous l’avons vu – comme s’il était empreint d’une féroce misanthropie – que cette tendance que ces derniers ont, une fois assemblés, à produire un monde exclusivement humain : un monde qui, non seulement vous coupe de tout autre rapport à l’être, mais appauvrit également l’être de l’homme, pour tout un chacun. Par conséquent, ce n’est pas toute sorte de présence humaine qu’il écarte mais ces rapports quasi permanents, contraignants, étroits, brutaux presque, qui caractérisent la vie collective.

Aussi, ne faut-il pas se méprendre quand on lit une phrase comme celle-ci : « J’ai constamment de la compagnie chez moi, surtout le matin lorsque personne ne vient me voir. » (Walden, p. 167), tant l’humour et le goût de Thoreau pour les renversements de valeur y sont convoqués. S’il insiste ainsi pour dire qu’il n’est jamais seul même en l’absence d’autres hommes, ce n’est pas pour se féliciter d’en être totalement privé, même provisoirement, c’est au contraire pour montrer : d’une part, qu’il n’y a pas de compagnie uniquement avec eux mais également avec soi, avec les arbres, les animaux, l’étang, etc. ; d’autre part que même s’il y avait quelques hommes qui passaient près de sa cabane, sa solitude n’en serait pas entamée. C’est d’être délivré de la présence systématique des hommes qui réjouit Thoreau, c’est-à-dire de l’avoir rendue plus ténue, plus rare, plus fortifiante aussi : en aucun cas le fait de la voir supprimée purement et simplement. C’est à donner ou redonner à cette présence sont statut d’événement qu’il s’emploie : diminuer les fréquences, briser les constances, desserrer les continuités, exploser les masses, plutôt que d’annuler ou faire disparaître celle-ci complètement et définitivement.

Nous verrons comment.

Un marécage de pensées

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Une histoire positiviste nous raconterait probablement comment l’anthropologie se décida un jour, un beau jour de grand soleil, à mettre de côté cette idée d’homme sauvage qui lui barrait depuis trop longtemps la route vers la scientificité qu’elle avait toujours convoitée. L’homme débarrassé de cet affreux masque, elle allait pouvoir enfin accéder à son domaine d’expérience et prendre sereinement possession de ses richesses factuelles – toute sa diversité. Malheureusement, celui-ci eut la fâcheuse tendance, à la façon d’un fantôme hilare, de sans cesse revenir d’où on l’avait chassé. Peut-être, alors, celui-ci ne s’en était-il jamais vraiment allé ? Peut-être n’avait-il jamais été banni effectivement de la cité, repoussé par ses savants dans les marais morbides de l’exotisme et de l’ethnocentrisme trompeurs ? Alors, finalement, le sauvage des anthropologues ne serait-il pas très peu sauvage envers eux ?

L’espace qu’il définit, en tout cas, me semble encore former le sol sur lequel bon an mal an leur science s’établit ? Et loin d’être le préjugé naïf d’une anthropologie spontanée ou même l’une des catégories suprêmes de la pensée occidentale, le sauvage me paraît composer le paysage premier dans lequel une certaine anthropologie, jusqu’ici, est venue déposer et disposer de ses concepts. Forêts, déserts, plages et friches, sommets et abîmes, ont été et sont encore les lieux communs, du monde occidental, dans lesquels les penseurs de l’homme ont forgé leur regard et trouvé leurs idées. Le font-il ailleurs aujourd’hui ? Et si oui, dans quels marécages honnis ?

Le gouffre initial

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L’invention d’une solitude #2

Dans le geste spectaculaire réalisé par Thoreau, partir habiter dans les bois, on ne sait ce qui questionne le plus : le lieu précis où il se rend et s’installe (les bois, l’étang, la cabane) ou celui d’où il part : la maison familiale, le village, la civilisation ? La fin ou l’origine ? Double raison qui détiendrait le sens de son isolement. Mais est-ce vraiment si judicieux que cela de vouloir ainsi dissocier les deux : le point d’arrivée, le point de départ ? N’est-ce pas d’un seul et même mouvement qu’il a quitté son village et qu’il est parti en forêt ? Doit-on vraiment considérer à part l’élan positif qui l’emporta aux marges du village du mouvement négatif qui le poussa à s’en éloigner ? Est-il même possible de distinguer dans ce geste si simple ce qui appartenait au mouvement contraint, ce qu’on appelle généralement les motifs externes, de ce qui relevait du mouvement spontané, mobiles internes ? Il faut le suivre dans ses multiples pérégrinations pour parvenir, peut-être, à s’en assurer.

D’autant que les différentes raisons qu’il donne de son acte ne sont pas toutes d’une égale clarté. Je « veux partir bientôt pour vivre à l’écart, près de l’étang où je n’entendrai que le vent qui murmure dans les roseaux » (Thoreau, Journal, 1841) écrivait-il dans son journal quatre ans avant son départ. L’étang, le vent, les roseaux : le but qu’il a cherché (et peut-être réussi) à atteindre en prenant cet écart baigne dans une évidence que les causes ou les circonstances qui l’ont poussé à le faire ne connaissent pas. Il semblerait donc qu’en toute logique – une logique platement « causale » – ce soit d’abord vers ce dont il s’écarte, ce avec et peut-être contre quoi il prend ses distances que l’on devrait se tourner. Car comment savoir pourquoi il part ainsi habiter aux limites de Concord si l’on ne sait pas de quoi ou de qui il s’éloigne ? On prendra pourtant un autre chemin. Car avant de savoir où il va et d’où il vient, quel est le début et la fin de son aventure, il faut le questionner sur cet écart qu’il se donne aussi près et dans lequel il va s’engouffrer pour vivre, écrire, habiter. En quoi est-il donc si nécessaire à la solitude que recherche et pratique Thoreau ? Et quelle singulière et tenace volonté anime cette façon « désinvolte » de se mettre à l’écart ? Une fois les réponses obtenues à ces deux simples questions, il sera peut-être temps de se demander, alors, de quoi et de qui précisément il s’éloigne.

D’insister sur le fait que Thoreau s’est appliqué à être seul ne devrait pas nous laisser croire que la solitude dont il fit l’expérience – à la fois désir, état et fin – ne relevait que de ses propres forces : résultat héroïque de son unique action ; manière, bien malheureuse, de supposer comme déjà donnée cette solitude qu’il a bel et bien inventée et qui nous reste encore à faire apparaître en ses multiples aspects.

Il arrive cependant que Thoreau s’exprime d’une façon approchante : « Je n’ai jamais attendu que moi-même pour avancer ; nul ne m’a retenu mais je me suis ralenti ou suivi tout seul. » (Journal, vol. II, Février 1841) Il n’y a que lui qui puisse véritablement se faire obstacle ou bien se libérer le passage, vu qu’il se devance et se poursuit lui-même, vu qu’il se rapporte à soi sur le mode de la marche solitaire. Sauf que ce n’est pas toujours lui qu’il a d’abord en vue le long de sa route, ni même lui qu’il rencontre en premier en toute occasion. Sauf que ce n’est pas, d’abord, en courant les bois, les prairies, les marais, que Thoreau s’est trouvé, sans le vouloir, à distance des autres. C’est au contraire en allant vers les siens, ses semblables, qu’il a senti l’existence d’un écart quasi ontologique avec eux, et du même coup – mais on verra pourquoi en détail – la nécessité de s’en éloigner plus encore. « Qui va à une cérémonie de commencement universitaire en croyant que là au moins il rencontrera des hommes authentiques des environs, s’aperçoit que, s’il y en a, ils sont entièrement dissous dans le jour et transformés en autant de commencements ambulants, si bien qu’il se met volontiers hors de vue et de portée de l’orateur, de peur de perdre sa propre identité dans les non-entités qui l’entourent. » (14 mars 1838, Journal). Au milieu d’une grande concentration d’hommes, pourtant rassemblés en nombre en un lieu, les différences individuelles deviennent si transparentes dans la lumière du jour que celle-ci ne renvoie plus qu’une seule et même identité pré-humaine, diffuse. Les hommes y deviennent des bêtes, des machines ambulantes, desquelles on ne peut trop s’approcher sous peine de s’effacer à son tour. C’est cette dangereuse proximité capable de dégrader même les plus hautes qualités humaines que Thoreau découvre en côtoyant les hommes. Et c’est la différence avec eux qui s’en suit qui lui offre l’espace dans lequel il lui est loisible de se retrouver, dans lequel il lui est possible d’être : « Quand je croise une personne différente de moi, je me retrouve totalement dans cette dissemblance. Ce en quoi je me différencie d’autrui, c’est en cela que je suis. » (mercredi 20 janvier 1841, in Journal, vol. II). Encore faudra-t-il qu’il puisse chaque fois le trouver, l’ouvrir, y entrer, pour y séjourner quelques temps.

Hors de vue, hors d’écoute, voilà fixées en deux mots, quoiqu’il arrive, les intervalles que Thoreau aura à franchir pour se mettre à l’abri, lui et son humanité singulière. Aussi ce départ lancé un beau jour de juillet, cette distance qu’il sembla de son propre chef avoir prise, s’établissait en fait dans un écart plus profond, une dimension silencieusement ouverte dans l’espacement ordinaire des hommes.

Essayons de décrire comment Thoreau perçoit cette fondamentale distance qui vient se loger au cœur de l’humanité.

1. Dès les premières années de rédaction de son journal, et particulièrement dans les notes qui accompagnaient la conférence qu’il donna autour du thème de la société, Thoreau apparaît sensible aux différentes distances qui affectent les hommes. Il en distingue essentiellement deux types qui correspondent chacun à un pan de leur individualité : les distances données sur le plan physique et celles données sur le plan moral ; celles des corps et celles des âmes. Et cette distinction, somme toute assez banale, lui permet d’exposer le paradoxe suivant : on peut très bien être proche d’autrui, physiquement parlant, et cependant être considérablement éloigné de lui d’un point de vue moral. Un prochain n’est pas forcément un proche. Et inversement, un proche peut demeurer au plus loin de moi : « Quelques mots de plus ou de moins échangés avec mon ami ou avec toute l’humanité, quelle importance ? – ils continueront d’être mes amis malgré eux. Qu’ils se tiennent à distance s’ils le peuvent. Comme si la plus exceptionnelle des distances pouvait me spolier de tout bénéfice ou de toute sympathie véritable. Non, quand de tels intérêts sont en jeu, temps, distance et différends retombent à leurs vraies places. » (décembre 1839, Amitié, in Journal). De même que l’immensité des espaces ne peut rien entamer, parfois, d’une intimité morale, la plus grande distance morale peut être donnée dans la familiarité la plus crue. Les deux niveaux de relation sont ainsi envisagés parallèlement mais pour montrer aussitôt que le proche et le lointain, sur chacun des axes, ne coïncident pas. Un décalage, une différence d’échelle, distingue les deux. Et si Thoreau s’attache à montrer combien il ne faut surtout pas les confondre, c’est essentiellement pour favoriser la plus grande proximité morale qui puisse exister, autrement dit l’amitié.

2. Or la proximité des corps ne peut y suffire. « Lorsque les hommes s’approchent au plus près les uns des autres, il ne s’agit guère que d’un contact mécanique. Comme quand on frotte deux pierres ensemble : elles émettent bien un son alors qu’elles ne se touchent pas vraiment. » (Mars 1838, Journal, 1837-1840, (extrait de sa conférence sur la société)). Par conséquent, tout rapprochement entre les hommes ne les fait pas automatiquement se rencontrer. Au contraire, cette considération exclusive de leurs distances « matérielles » ne fait pas droit à leur humanité : mesurant uniquement le vide qui existe entre eux, et de l’extérieur, elle fait des hommes de simples choses qui n’auraient pas de meilleure relation envisageable entre eux que les rapports mécaniques qui régissent les pierres. Ainsi, suivant l’exemple qu’il donne, deux êtres humains pourraient être situés très près l’un de l’autre au point de s’entendre émettre un son – un cri, un chant ou une parole –, si rien de métaphysique ne venait à passer entre eux, aucun contact ne viendrait s’établir. Les hommes, dans ce qui fait leur humanité, ne seraient pas vraiment en présence l’un de l’autre. La mécanique des corps domine si peu leurs relations morales que leurs esprits se montrent autonomes, voire libres, vis-à-vis d’elle. Encore faut-il en repérer le phénomène : quand une des distances varie, l’autre ne suit pas ; les peaux ont beau se frotter, les âmes restent intactes. Pas de mesure commune ou de mécanisme général qui les ferait systématiquement marcher du même pas, mais plutôt une inégalité de valeur qui voit le moral primer sur le physique.

3. Décalées, inégales, ces mêmes distances s’orientent également dans un sens volontiers opposé l’une à l’autre : « Thomas Fuller raconte qu’”à Merionethshire, au Pays de Galles, il y a de hautes montagnes, dont les cimes sont si proches que les bergers, sur des sommets différents, peuvent se parler distinctement, alors qu’il faudrait une journée de voyage pour que leur corps se rencontrent, tant les vallées entre eux sont profondes“. On pourrait en dire autant, au plan moral, de nos rapports dans les plaines car, bien que nous puissions converser ensemble de façon audible, il n’en existe pas moins un gouffre si vaste entre nous que nous sommes véritablement à plusieurs journées de voyage d’une véritable communication. » (« Conversation. 15 avril 1838 », Journal, 1837-1840). On peut s’entendre sans être proche et être proche sans même s’entendre. L’exemple des pierres nous montrait déjà qu’il n’y avait pas de rapport de causalité, ni même de correspondance, entre les deux plans – la proximité des corps ne faisait pas celle des âmes –, qu’un irréductible écart subsistait entre eux, la parabole des montagnes et des plaines nous donne l’image du décalage possible qui peut exister entre les deux, selon Thoreau. Un vaste gouffre, nous dit-il, un espace suffisamment abrupt pour que les paroles qu’on s’adresse tous les jours, nos conversations les plus banales, s’avèrent incapables d’en surmonter l’adversité ou la démesure. Mais pourquoi ? Quel est cet étrange espace ouvert entre les hommes ? Un puits dans lequel nos paroles viendraient s’enfoncer et se perdre, résonnant dans le vide ? Un volume dans lequel notre voix nous serait renvoyée, en écho, n’écoutant qu’elle-même, déformée, affaiblie ? Question importante car après l’insignifiance de quelques mots en plus lancés à distance (comme dans le premier exemple) ; après le son, simple vibration mécanique (comme dans le second exemple), c’est à nouveau la parole qui sert de contre-épreuve à cette recherche des conditions propres à établir ce que Thoreau appelle une véritable communication. Car même assez proches pour pouvoir se parler et s’entendre distinctement, les hommes sont capables de se trouver si éloignés encore les uns des autres qu’il leur faudra entreprendre l’équivalent d’un voyage pour espérer se rencontrer. Le langage quotidien n’est plus cette voie libre, directe et rapide par lequel un homme va vers un autre, il y faut tout un détour désormais. Et détour d’autant plus nécessaire que si jusqu’ici le rapport inverse entre distances physiques et morales se présentait comme un cas préoccupant, mais seulement théorique, il apparaît désormais comme une situation commune, aux yeux de Thoreau, partagée aussi bien par lui que par ses concitoyens.

4. Mais il y a plus encore. Car ce langage irréfléchi, spontané, avec et par lequel on se dirige vers les autres n’est pas seulement impuissant à les atteindre, c’est lui-même qui provoque et aggrave la distance : « Votre silence permettrait de l’approcher, mais votre conversation vous protège du contact avec les hommes… » (« Mars 1838 », Journal, 1837-1840. Notes de conférence sur la société). Le langage qui passe d’ordinaire pour un facteur élémentaire de rapprochement entre les hommes les éloigne au contraire. Il apparaît même comme un des opérateurs essentiels de ce décalage discret mais persistant entre relations d’ordre physique et d’ordre spirituel. Ainsi, plus vous essaierez de vous rapprocher d’autrui de façon, disons, seulement verbale ou verbeuse – au lieu de vous approcher en silence –, plus vous avancerez vers lui chargé d’idées à transmettre : plus vous mettrez de la distance. Et ce quelle que soit la valeur intellectuelle de ces idées : « La plupart des gens avec qui je parle, hommes et femmes doués d’une certaine originalité et d’un certain génie, ont chacun un projet pour l’Univers bien découpé et séché – très sec à entendre, je vous le garantis, suffisamment sec en tout cas pour brûler comme du bois pourri –, qu’ils vous mettent sous le nez à la moindre occasion, une charpente ancienne et chancelante dont toutes les planches ont été soufflées. Ils ne marchent pas sans leur lit. Certaines choses, certaines relations qui, pour moi, sont apparemment sans importance et sans raison d’être, sont pour eux définitivement entendues – comme le Père, le Fils, le Saint-Esprit et tout le saint-frusquin : ils sont comme les collines éternelles pour eux. » (A Week on the Concord and Merrimack Rivers). Même se communiquant un certain génie, les êtres humains qui se parlent ne sortent pas nécessairement d’eux-mêmes, ne s’avancent pas forcément vers les autres. Les paroles qu’ils mettent en avant à leur place et dans lesquelles ils se pensent et se sentent chez eux, protégés en un lieu sûr et familier à l’abri des mêmes immobiles collines, outre qu’elles consacrent dans le délabrement de leur architecture une certain fin des utopies chez Thoreau, s’interposent entre les hommes. Des invisibles collines se dressent à l’apparition de certains mots qui sont obstacles pour l’un, point fixe et entrave pour l’autre : comment, alors, s’avancer vers autrui attaché à son lit ? L’écart entre les différents plans sur lesquels les hommes se rapprochent et s’éloignent n’est pas seulement variable, il augmente ou diminue en fonction des moyens avec lesquels on essaie de le franchir ou de l’abolir. Il est irrémédiable avec les moyens ordinaires.

Très tôt, dans les traces écrites qu’il laisse, Thoreau s’attache à montrer la difficulté qui existe à faire communiquer les hommes entre eux : la proximité physique y étant impuissante et même opposée. Un décalage timide mais insistant, modeste parfois mais toujours majeur, irrémédiable parce que négligé, se fait jour entre les hommes, entre les différentes façons qu’ils ont d’entrer en relation. De sorte que Thoreau, soucieux de véritables rencontres, dépassant la seule présence des corps au détriment de celle des esprits, aura lui-même à trouver la bonne distance qui lui permettra de résoudre ce problème. Ainsi se mettre à l’écart n’était pas seulement une façon de s’éloigner des hommes mais surtout une modalité tout à fait réfléchie de s’en rapprocher pour entrer en contact autrement : « J’aimerais rencontrer l’homme dans les bois – je voudrais pouvoir le rencontrer comme le caribou et l’élan. » (« 18 juin 1840 », in Journal, vol. I)

Éloignement qui rapproche, rapprochement qui éloigne, voilà sans doute pourquoi il nous était si difficile de savoir, au début de notre enquête, où était le point de la plus grande proximité (le début) et celui de la plus grande distance (la fin) dans le petit pas de côté réalisé par l’ingénieux arpenteur. Le Thoreau qui s’en va se trouve déjà à distance de ses proches et celui qui s’installe sur les marges s’en approche un peu plus. Il nous fallait comprendre un peu mieux ce jeu régulier, décalé, inversé, des distances pour savoir exactement sur quel plan son action se situait. Demeure encore, tout de même, deux questions qui ne sont pas résolues dans ce jeu des distances.

D’abord, même si l’on sait, qu’au regard de l’humanité, il ne s’éloigne pas d’un être en particulier, de quelqu’un dont on pourrait se demander qui il est, puisque c’est justement parce que les hommes perdent cette qualité et répondent majoritairement à la question « quoi ? », qu’il s’en éloigne. Il s’écarte de ces hommes brutes ou machines pour trouver des hommes à qui il pourrait se lier ou continuer de le faire. De ce point de vue, comment décrire les relations que Thoreau entretient avec les autres, avant et après son départ à Walden ?

Ensuite, si le langage, dans son usage ordinaire, perd son rôle social, n’est plus capable de mettre les hommes en présence, et si, d’un autre côté, on admet que Thoreau en publiant des livres, cherche néanmoins à rentrer en contact avec d’autres personnes, quel autre usage parvient-il alors à trouver, quel fonctionnement différent qui puisse autoriser une communication effective ?

On verra donc cela mais le mois prochain…