Vivre une histoire

Tant que l’histoire apparaissait aux hommes comme le fait d’événements lointains : des batailles fameuses menées, gagnées et perdues derrière les montagnes ; des cataclysmes et des catastrophes survenues au début du monde… tant que l’histoire ne surgissait pas d’un coup dans votre champ à la manière d’une horde de barbares venue vous piller, vous violer, vous laisser exsangue, celle-ci demeurait encore bien abstraite, bien artificielle cette mémoire du passé qu’entretenaient les érudits pour des raisons d’apparence exclusivement savantes. Le journal, le télégraphe, la poste, vont donner une présence beaucoup immédiate à l’histoire — tout en lui conférant de nouveaux événements. Désormais, tout le monde pourra en faire l’expérience au présent, chez lui, et dans son propre laps de temps. Ces hommes qui, durant des siècles, ne firent pas d’Histoire, sinon celle qui les voyait figurer parmi ces corps anonymes transpercés de mille lames au cœur de batailles magnifiquement peintes, pouvaient désormais en accueillir quelques unes dans leur existence, et même, s’ils le souhaitaient, en faire l’élément dominant de leur vie. On pouvait maintenant vivre l’histoire. Mais bientôt ses dernières flammes s’éteindront. L’histoire elle-même passera à la trappe de l’histoire. Au dernier couperet. Et dans l’oubli, par milliards, nous repartirons. Je sens certains soirs à quel point mes faits et mes gestes sont déjà devenus totalement insignifiants.

Les crépuscules de l’histoire

Collapsus

Mis en avant

Une traduction littéraire devrait toujours pouvoir s’accompagner d’un effort  incident destiné à faire jaillir ce qui peut désormais se faire jour hors de l’abri de notre langue. Et lui trouver ainsi sa saison, le lieu enchanté de son riche paysage. Célébrer une aurore. Et pour cela encore faut-il savoir se faire ours, s’avancer au plus près du bord agité de la langue. Et saisir un saumon. L’attraper au moment exact où, sautant hors de l’eau, ses reflets irisés s’extraient du courant. Saisir des effets aux sens à l’occasion d’un passage. Jusque dans l’incertitude des bouleversements apparemment maladroits de la lettre.

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Est-ce que la situation n’aurait pas radicalement changé ? Est-ce que ce ne serait-pas le faux qui serait aujourd’hui si difficile à détecter ? Est-ce que nous ne serions pas  en train de vivre dans un tel monde de vérité que nous ne pourrions plus savoir, ou très difficilement, où est son contraire ? Monde dans lequel la vérité n’est plus rare mais, à l’inverse, où elle est la marchandise la plus disponible et la plus consommée : monde de l’information devenue capitalisable et de la réalité définie de façon télévisuelle. 

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Il y a un sens à se croire immortel, je veux dire un sens raisonnable. Un sens qui se trouve au-delà de la question de Dieu et de ses prêtres et de la Gloire et de ses poètes. Quelque chose en vous ne veut pas mourir. Ne va pas. Mais quoi ? Dunno. Et cette ignorance ne vous rendra que mortel.

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La vie ne se reproduit pas selon l’imposition répétée d’une forme dans une substance amorphe : type sur fange. Mais par la reprise d’une division de plus en plus affolante d’unités qui comprennent leur propre principe de développement. La réplication n’est jamais exacte. Si vous voulez quand même faire les totaux, rien de plus simple : casser et disperser les cailloux de semence ; faites les rouler comme des billes, la direction n’ayant pas d’importance ; et soyez là, vous ou un autre, pour les faire avancer, encore et toujours ;

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Au bord du gouffre : Cinq minutes d’ailes suffisaient au bonheur d’une journée.

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Si je ne parle pas, si je reste seul pendant plusieurs heures dans ma propre caverne, alors j’entends ce dont j’ai envie, et ça me fait peur. Car ce que j’entends n’existe pas autre part qu’en moi. Putain, qu’est-ce que c’est que ce cri ??

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Je ne capte du bout des doigts que des éclairs de pensée. Et nommer cela des pensées est déjà trop dire. Car pour qu’elles le soient, il faudrait qu’elles fussent pensées depuis plus longtemps, encore et encore.

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Il ne perçoit rien d’autre que des éclats de réel, des paillettes d’être sur fond de mer embrumée, rien de bien transcendant, une vacillation fugace de la peau – le vent dans les feuilles –, un frémissement réflexe du bras – une branche qui plie –, une intonation vibrant au fond de la gorge – un passereau qui s’enfuit.

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Moi-même ne suis que trop passager, que trop inconstant, pour être si sûr de recevoir à chaque fois quelque chose de l’événement que je fuis. C’est une très longue histoire, beaucoup plus longue que moi.

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Il y a un chez soi dans la structure du moi suprêmement cadenassé.

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Hé, vous le croirez ? Je traduis mes pensées, elles parlent une autre langue et jamais la même. 

Faire place nette

Les places libres que de nombreuses villes connaissent encore en leur centre manifestent depuis qu’elles ont été aménagées – et jusque dans l’oubli de leur fonction – le pouvoir fondateur qu’un peuple réalise quand il se voit, même pour quelques heures, même pour quelques jours, attroupé, agrégé, amassé. Espace laissé ouvertement libre à son éventuelle rassemblée, forme vide dévolue à l’accueil de son possible retour, volume urbain entretenant fictivement le souvenir, et le mythe, que la population a été ici, un jour, réunie. Lueur locale et furtive d’un peuple. Le pouvoir d’assembler les hommes dans les villes médiévales était en effet âprement disputé : entre évêques, seigneurs, consuls et autres bourgeois. Il n’avait pas, cependant, de reconnaissance politique générale et se manifestait lors de cérémonies religieuses ou civiles instituées. Pouvoir aussi désiré que hautement redouté. Dans les fêtes commémoratives contemporaines où un peuple trouve également à se reformer, on continue de croire et surtout de faire croire qu’on répète le jour fameux et premier de son assemblée primordiale. La seule décisive. Se réunir ne fait que rassembler ce peuple toujours déjà présent quelque part même si depuis des lustres on ne le voit plus, on ne l’entend plus : peuple fondateur, royalement invisible et souverainement muet. Dans ces rassemblements spontanés tournés vers le passé, où on persiste à penser qu’on rassemble un peuple qui n’existe pourtant plus que dans les histoires, on fait l’économie de cette pensée difficile qui nous conduirait à interroger les conditions sous lesquelles il est aujourd’hui possible de s’assembler à nouveau. De faire peuple. Mais avec qui et comment ? Car un peuple, on l’aura compris, n’existe que dans ce pouvoir effectif d’assemblée. Or si les villes laissent transparaître aujourd’hui dans la nudité de leur place le fondement historique de leur pouvoir urbain, le peuple souverain, si elles ne manquent pas non plus d’appeler aux rassemblements festifs et civiques, elles abandonnent le plus souvent la place du peuple aux passants dispersés et pressés qui vaquent à leurs occupations sous le regard indifférent des hautes fenêtres de l’hôtel de ville. La place vide du pouvoir ne doit jamais nous dispenser de venir effectivement l’occuper. D’y faire peuple encore une fois mais lequel ?

Nous le savons – ou si nous ne le savons pas, il nous faudra bien l’apprendre – le transfert de souveraineté qui s’est produit du prince au peuple ici et là en Occident dissimulait une ruse. Car jamais un peuple ne saurait se présenter à quiconque en personne ; jamais un peuple ne parviendrait, même une fois, à se rassembler, à s’assembler de façon telle qu’un jour on puisse dire : « voici le peuple, il faut lui obéir ». La foule assemblée, sur une place ou ailleurs, est toujours divisée, diminuée, mutilée, absente ou manquante à elle-même. Tout le peuple ne peut jamais se trouver, ici ou même là. Il est toujours absent car toujours à venir. Nous sommes encore dans l’attente de ce grand événement.

Mais un autre se prépare et d’autres sont déjà en cours. Ne pouvant faire peuple, les insurgés, les insoumis, les dissidents, les rebelles, les indisciplinés, les intraitables ont depuis longtemps trouvé un expédient : il suffit de faire masse si l’on ne peut faire tout. Encore faut-il ne plus vouloir faire peuple en faisant cela. Car une masse – même conséquente – s’opposant à son gouvernement, à ses représentants, manque encore le peuple si elle prétend l’incarner. Elle s’échine à réaliser un idéal d’unanimité, à surmonter le défi de réunir tout le monde, alors même que cette épreuve a été rendue justement politiquement nécessaire du fait d’être rigoureusement impossible à réaliser. Nous rêvons encore de grève générale. Nous jubilons à l’appel de « tout le monde dans la rue ». Nous rêvons de défaites. L’unanimité, comme la recherche du plus grand nombre dans les grèves ou les manifestations (qui en sont les formes approchées) sont des voies d’échec constitutionnellement programmées. Combien de temps allons-nous encore essayer de répondre à cette voix qui nous dit : « Je suis élu, je suis le peuple. Vous qui me contestez, vous qui me résistez, conduisez devant moi l’ensemble de la foule, l’ensemble des citoyens, et je cèderai, bien volontiers. » Voilà en substance le discours auquel on cherche à répondre en se réunissant en nombre. Il faut non arrêter de seulement répondre mais il faut aussi arrête de compter ou le faire autrement.

Il y a d’autres manières, en politique démocratique, de compter pour quelque chose. Le peuple ne vient jamais en majesté mais toujours les membres divisés, la langue fourchue, le corps monstrueux. Personne et même ces populistes que ceux qui craignent la foule désignent de ce nom, ne verront le peuple présent. Il ne se trouve qu’en se perdant, ne s’avance qu’en se retirant : toujours une part qui manque, jamais au complet. C’est aujourd’hui un zombie pourrissant qui se désagrège au fil de son mouvement. Il y eut un moment, mais est-ce encore le nôtre ?, où l’on se mit à compter différemment. Le nombre comptait mais à l’envers. Il n’y avait de véritables peuples que sous les figures des minorités agissantes, des avant-gardes, des groupuscules. Ils faisaient tout d’être si peu. Le petit nombre était leur force. Il suffisait de peu pour faire un monde. Invention capitale : rabaissement radical du seuil de représentativité politique. On ne cherche plus à se rapprocher du tout, à se mesurer à sa très utile transcendance, on ne désire plus revêtir ses grandiloquentes apparences de peuple-dieu (on privilégie moins certains épisodes révolutionnaires), on totalise à force d’être différents. Politique de la dissidence, de la dissemblance – et qui n’a rien à voir avec un éclatement des individualités. On commence, au contraire, par se désassembler pour se regrouper autrement. On s’individue à plusieurs, à commencer par soi. Que sont aujourd’hui, dans les rues, quittant la manifestation, la parade, la marche ou le stationnement de la grève, les cortèges de tête ?

Peut-être cette ruse de la représentation a-t-elle déjà été déjouée sur d’autres continents ? Ces femmes qui, en Argentine ou au Chili, exigent la reconnaissance de leurs morts, portant et refusant leur absence à la fois niée et instituée par l’État, ces femmes et  ces hommes qui refusent de faire le deuil, nous montrent comment un peuple peut encore se manifester sans avoir pourtant à se donner en son entier, en son intégrité. Peut-être les photos des disparus rendent-elles leur présence suffisante du point du vue politique ? Faudrait-il, alors, comme on l’a toujours fait en histoire, compter sur les morts et la force d’actualité de leur absence pour faire peuple vraiment ? Faire encore appel à des fantômes ?