Chercheur en sciences sociales : problème d’égo

Ce qui est absolument dommage quand un chercheur ou une chercheuse en sciences sociales fait étalage des déterminations diverses, historiques, géographiques, biologiques, culturelles ou sociales, qui circonscrivent son travail, déterminations qui s’avèrent alors de fait comme des a priori – ses a priori –, c’est qu’il, ou elle, en font tout de suite des contingences individuelles embarrassantes au lieu d’y voir les conditions concrètes de leur questionnement. Erreur fréquente. Et de celles qui ne mènent pas loin. Qui font plutôt tourner en rond. Car ces conditions sont les chances méthodologiques données à chacun, à soi comme aux autres, de cerner son sujet sans y enfermer son propos. La limite est aussi bien clôture que seuil. Si vous êtes une femme, née dans le champenois, que vos premières amours datent de l’époque de l’arrivée sur les ondes des premiers synthétiseurs, que vous êtes plutôt pour la crémation, que vous n’avez pas d’enfants mais beaucoup d’amants, et que vous vivez en appartement : sachez que c’est peut-être la première fois qu’un tel « profil » humain (à la fois historique, géographique et social) va pouvoir s’exprimer sur la société tel qu’il la connaît, tel qu’il expérimente. C’est, en quelque sorte, une association (celle des traits singuliers qui composent cette individualité) qui se retrouve à l’épreuve d’une autre, celle de la Société du moment. Car ce moi pas du tout haïssable que vous êtes (et cessez d’être tout le temps – car nous ne sommes pas homogènes) cette singularité que vous invoquez à outrance est aussi un ensemble culturel. Un ensemble peut-être inédit, peut-être jamais effectivement réalisé – qui a vu des groupes humains se réunir exclusivement sur les critères qui viennent d’être mentionnés ? – et qui pourtant, n’aurait-il jamais donné lieu à une seule société dans le monde, resterait néanmoins d’un intérêt supérieur pour toute recherche sur le fait d’être humain. Nous sommes humainement parlant, par toutes les déterminations plus ou moins compatibles que nous rassemblons et que nous connectons, des expériences vivantes et singulières d’association. Comment une ou un sociologue ne sauterait pas sur une si belle occasion : faire de son cas le lieu d’une parole dédiée au lien qui l’associe aux autres et fait qu’ils existent ensemble ? Est-ce un nœud, une bride, une attache, une chaîne, un fil, une racine, une union ? Est-ce un cordon, un carcan, un joug, une liaison, une fréquentation, une bande, une accointance, une obligation qui me relie aux autres ? Et quoi d’autre encore que la langue ne dit pas.

Problème, bien sûr, c’est que les profils de chercheurs en sciences sociales sont  sociologiquement, culturellement, générationnellement (dans un sens très large) assez bien harmonisés, c’est-à-dire homogénéisés, et les singularités qui nous font pas toujours prises en compte. C’est à impliquer soi, sang et eau, corps et âme, parents et enfants,  ciel et terre que l’on doit les plus belles réussites scientifiques. Il ne s’agit pas encore de dire que les sciences humaines ne sont pas des sciences, mais que dans le travail de recherche mené dans les institutions, la science produite est rare. Ingénierie savante à faible rentabilité, d’investissements de long terme, à haut partage de valeur, mais qui ne s’appuie pas nécessairement sur l’Utile.

— Alors quoi, c’est de la recherche pour la recherche, de la connaissance pour la connaissance ? Et on doit débourser pour ça ?!

— Oui, on doit payer, dans une société, pour qu’un maximum de voix puissent s’entendre. Après, qu’elles ne le fassent pas, c’est la démocratie. Les sciences humaines sont une pratique résolument démocratique, structurellement liée à l’exercice de la démocratie. Elles font toujours apparaître des peuples, des civilisations, des pays, des genres, là où on ne l’attend pas (et sans bien sûr oublier toute la conformité, la contrainte, la soumission qu’il faut parfois, trop souvent, pour que ceux-ci se produisent).