Un ethnocentrisme appliqué

Au milieu des objets nouveaux que nous leurs présentions, nous n’avons jamais réussi à fixer deux minutes de suite l’attention d’aucun d’eux, disait Bougainville des Tahitiens qu’il côtoyait depuis quelques jours à peine. Tout les frappe, rien ne les occupe, affirmait-il : il venait de définir exactement l’absence de regard. L’impossibilité, d’abord, d’anticiper ou de prévenir ce qui vous saute au visage ; l’impuissance, ensuite, à retenir ce qui vous passe sous les yeux et s’éloigne déjà. Aucune garde ou mise en garde possible.

Fine observation pourrait-on déclarer bien que celle-ci n’avait rien d’ethnographique et notait plus vraisemblablement une des attitudes typiques survenant lors de ce genre de rencontre : des hommes nouveaux, l’un à l’autre, se font face et il y a tant à voir, subitement, qu’ils en perdent, l’un et l’autre, tout regard. Ce serait donc sur le visage d’autrui que cet étonnement ou cette curiosité que l’ethnologie a mis au principe de sa pratique aurait d’abord été découvert – avant d’être ensuite, vers soi, réfléchi. Ce serait les autres, par leur attitude, qui nous auraient montré comment il était nécessaire de les aborder, eux et leur monde, pour mieux les connaître.

Sauf que dans la même situation, les Européens ne semblent jamais cesser, eux, d’observer, de garder tout ce qu’ils peuvent en mémoire. C’est que, peut-être qu’à la différence de leurs alter ego, ils approuvent plus facilement, ils acceptent comme un droit que tout les regarde. Où qu’ils aillent, regardez, les êtres et les choses se tournent vers eux, comment ne seraient-ils pas, alors, le centre du monde

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