L’immatériel

Ce qui fait la bêtise suprême de certaines paroles, c’est l’innocente façon qu’elles ont d’écraser la poésie possible de celles qu’elles écartent trop facilement : ainsi en va-t-il de l’Immatériel. Terme courant, dont l’usage est heureusement contesté, il trahit la méconnaissance totale de l’actualité du monde dans lequel nous vivons. Quelle est donc cette matière qui aurait disparu avec la multiplication des réseaux électroniques ? La bonne vieille pierre qui figure comme le modèle même de toute matière solide : monuments imposants par lesquelles nous défions le temps (montagnes sacrées, mégalithes  éternellement dressées, pierres tombales, tables de loi et leurs simulacres de papier) ; remparts puissants par lesquels nous nous protégeons de la blessure mortelle des éléments (grottes creusées dans la roche, murs de fortification, caveaux souterrains) ; inébranlables fondations par lesquelles nous tenons à disposition la certitude sensible d’une stabilité du monde.

Or, la physique et la biologie travaillent aujourd’hui sur bien d’autres matières qui n’ont plus rien de tangible, de visible à l’œil nu, et qui ont quitté ces formes rigides qui leur assignaient un lieu à chaque instant saisissable dans l’espace. La matière par excellence, et cela les peintres nous le mettaient sous le nez depuis bien longtemps, ce serait plutôt la lumière. Aussi n’y a-t-il pas de processus de dématérialisation des supports mais simplement un changement d’échelle, le passage dans une micro dimension. Nous investissons une profondeur inconnue pour nos sens, mais que les ingénieurs, les techniciens et les scientifiques connaissaient déjà par expérimentation. Par le biais des nouvelles technologies, c’est donc tout un univers pratiqué jusqu’ici par quelques groupes sociaux qui se trouve promu au rang d’habitat. Nous vivons désormais, à l’échelle qui nous est la plus quotidienne, au cœur même d’un monde que seule la science se figurait jusque-là. Miniaturisant nos supports d’information, nous élevons parallèlement l’espace des réseaux et des signaux au rang d’un nouveau macrocosme.