Le démantèlement impulsif de la scène

Mille et unes façons & fictions de faire disparaître les parois qui assourdissent l’émotion du rock’n’roll. Récits ambigus.

#7. Genius Loci

Il n’y avait rien de complexe dans la façon dont je me soulevais de terre. J’étais faite d’un seul bloc. Sous mes fondations se dressait une ville, une ville perdue, radiée des radars, une grappe d’habitations venue tout droit d’autrefois sur laquelle j’essayais de me hisser vers le ciel, atteindre à cette hauteur où les ondes passent sans qu’on puisse les entendre. Seulement en capter la teneur. Un vent de fréquences. Je n’avais pas d’exclusive musicale. Je n’avais même pas d’obligation impérative d’accueillir de concert. J’ai vu passer des ballets mécaniques de tracteurs, des démonstrations de kung-fu, des concours à n’en plus finir de frisettes canines. J’ai vu des hommes politiques en costume cravate garantir le bonheur. Et je donnais parfois des spectacle de musique. Appréciez la nuance. Funk, soul, rock, hard, du contemporain une fois, jamais du jazz: impossible de rassembler aussi peu de monde dans les espaces même rapetissés de ma volumineuse structure. Ils se seraient noyés dans le bruit indéfini et infra des machines. Le rock faisait ma réputation. Et je me situais bien sûr aux abords, disons au dehors de la ville. Dans la zone. Le génie des lieux s’y était pendu depuis fort longtemps. Les uniques souvenirs de sa folle présence se lisaient parfois dans la rupture d’un câble ou dans l’explosion d’un boîtier pris subitement d’une surtension. Il ne s’agit pas de superstition dans tout ça. Demeurer aussi longtemps que je l’ai fait dans un seul et même  coin qui, s’il se transforme, ne le fait jamais aussi vite qu’un jardin au printemps, et vous verrez qu’un même lieu, avec son relief, ses vibrations souterraines, son aptitude au gel, aux inondations, le circuit de ses vents, vous donne du caractère, aussi émoussé qu’il soit. C’est pour ça que tous les fans de rock se faisaient toujours un plaisir de venir écouter leur groupe du moment à l’abri de ma ronde coupole. Je n’étais pas un génie mais un havre certain, un lieu à toute épreuve où le son qu’ils voulaient entendre, s’il sortait quand même du haut de mes murs, m’attirant toujours autant de mortelles injures de la part des voisins, se trouvait de quoi s’enhardir, se reprendre, pour enfin exploser sans que toute la baraque, sauf dans leurs blablabla de fin de soirée, ne leur tombe dessus. Je les protégeais de leur amour enfiévré pour ce son. J’étais un paratonnerre, je prenais sur moi l’excédent de libre électricité. Aussi ai-je eu le même destin que ces folles églises, celles qui voulaient mêler au sommet de leur toit la science et la religion. On m’a mise à bas, moi qui était leur dernière enceinte avant la fatale conflagration. 

#6 Pop

Je ne sais pas ce que l’on comptait faire en rentrant dans la salle. Mais après qu’il n’y ait plus rien resté sous ses murs qui ne soit en état de marche, après que même ses murs fussent abattus comme ils avaient pu l’être pour la première fois au début 80, pendant les concerts de Pink Floyd, même devant de tels résultats, je persistais à croire que dans la mêlée j’avais vu certains, mais pas moi, vouloir s’en emparer comme un ultime instrument de musique. Une nouvelle guitare qu’il allait encore falloir écraser sur le sol. Une énième peau de caisse claire qui devait crever sous le coup d’un bâton. Un micro de plus qu’on ferait tournoyer dans les airs avant qu’il ne se perde et ne s’émiette sous les pas du troupeau. Se faire entendre, et pour eux d’une façon toute nouvelle. Dévaster les parterres, rallumer les foyers, raboter les gradins : tant lisser l’intérieur de la salle qu’elle en devienne une bulle que le plus léger claquement de doigts pourra faire éclater. Ils soufflèrent longtemps dessus comme dans les contes pour enfants avant de l’entendre faire ce POP évident. L’amorce d’un tube. Une nuit a suffi. Mais une nuit de musique si concrète, je vous assure, c’est très long.

#5. Fraude

Les accès centraux et latéraux du dôme ayant aussi crevés, les flots d’enragés de musique — le rock a forcé Clio et Euterpe, les deux seules muses nécessaires, à faire entendre la rage — se déversaient dans l’enceinte. Leur fracas crevait les tympans. L’électricité qu’on ressentait dans le rock déclarait sa provenance. Et c’était pour rire. Il était de notoriété publique qu’une douane corrompue en organisait déjà depuis très longtemps le passage en fraude. 

#4. La beauté des sphères

Un étrange clapot se faisait entendre du dehors. Une incertaine masse liquide de vagues haletantes, trébuchantes et heurtées, venait s’exploser au pied de la salle, cette vaste bulle arrondie s’échappant du sol, sphère au sommet aplati prête à s’élancer, que toutes ses saccades allaient bientôt soulever, décrocher et définitivement séparer de la terre. La seule bulle sonore en ville, sous le coup de tant d’insistances, allait bientôt s’envoler. Elle n’éclaterait pas. Elle irait cependant rejoindre ses soeurs, autres sphères tout aussi sirupeuses, et continuerait même d’aussi loin de nous entourer, s’appliquant à retenir dans nos airs, les élans de colère, d’amertume et d’envie, hymnes, chansonnettes et refrains, pour que les astres situés encore plus haut ne sachent rien de tout ça – eux s’en tenant simplement à la commande prévue d’une félicité éternelle. 

#3. La dépense de ses désirs

La salle était entourée d’un lac aux eaux noires, une sorte de retenue incompréhensible dont le trop-plein permanent se déversait le long des boulevards et des petites ruelles qui creusaient les blocs de béton d’habitat qui ceignaient le dôme des concerts. Il aurait été inexact de dire que la surface s’agitait. Elle se déchirait continûment au contraire, s’ouvrant dans sa profondeur sur autre chose qu’elle-même, enveloppe à la ressemblance des sphères célestes qui elle aussi contenait ce qui pouvait se retenir de lui-même. Limite de fortune, barrage éphémère. Digue dernière. On y voyait dans ces lames agitées, ces brusques ouvertures faites au hasard dans la foule, des vêtements, des visages, des gestuelles, de véritables personnes dont l’unité, celle du port, du masque, du costume, aurait été déchirée. Un même visage se lisait sur toute une série de têtes, un même rire retentissait dans nombre de bouches, une même pulsion parcourait une succession de hanches. Les fous de musique qui s’étaient rassemblés ce soir-là se partageaient eux-mêmes : ici donnant de la voix pour accélérer le mouvement jusqu’à ce qu’elle se perde ; là balançant ses épaules pour soutenir la cadence avant qu’elles ne tombent. On quittait dans cette danse intérieurement factieuse la dissimulation naïve de la face et la prétention outrée de l’allure. On ne se reconnaissait plus. Ni soi, ni les autres. On se voyait au contraire dupliqués, multipliés, propagés, éparpillés dans la foule. Un bout de soi exprimé qu’on n’avait plus dès lors dans les mains, un claquement de doigts, une poitrine ou une hanche qu’on frappe, se retrouvait fusant tout autour. Je ne me reconnaissais pas. Je voyais pour la première fois ce qui m’était resté invisible, au fond de moi, mais pas moi, pas seulement moi. Une existence sale, étrangère, commune, incapable, figurée. Je voyais les émotions qui me traversaient animer bien d’autres que moi, s’exprimant dans un geste, une posture, une tenue. Je ne fus qu’émotion la nuit où le rock’n’roll fit s’envoler la salle de concert et embrassa toute la ville. Une rage de plaisir absorba le périmètre, du centre à la zone, on s’en donna à coeur joie dans les rues, les boutiques, les bureaux, les centres en tout genre: médical, commercial, administratif, financier, culturel. Les petites satisfactions durent réviser leur contrat. La radio, la télévision, la scène, ne valaient plus rien: tout se passait à l’instant, en direct, sans images, sans billet, sans abonnement, sans publicité. Le spectacle était dans la rue. La masse se montrant à elle-même. Multitude en mouvement encagée dans les villes et divisés en cités. 

#2. La transparence des enceintes politiques

La défaite de la cité de la musique, cette nuit d’hiver, avait démontré qu’elle n’était que fausse et obéissante à la ville. Ce n’était pas le faubourg qui avait déloger le bourgeois, ni la zone qui s’était développée dans le centre, mais le pôle qui avait usurpé à l’oreille, ainsi qu’imité par la lettre, la Polis. La cible des regards contre le lieu d’affrontement de la parole. Métropoles, Mégalopoles, Mégapoles, souffraient maintenant d’émotions à leur démesure. 

#1. Le face-à-face

On dit que pas un ne s’approchait de la scène.                                       Que pas un ne regardait l’endroit où la musique se jouait.                        Pas un.

On dit que tous avaient le visage scotché à la taille de ceux qui dansaient. Qu’ils étaient incapables de regarder autre chose. Incapables de suivre d’autre mouvement que cet entêtant déhanché. Que lorsque l’un d’entre eux jetait un œil autre part, c’était pour admirer, encore, la frénésie de ces gens qui bougeaient tous ensemble.

On dit qu’ils bougeaient comme des fous.                                              Que cette folie tenait à leur jeunesse, à leur nombre.

On dit qu’ils n’entendaient que leur propre boucan. Qu’ils s’étourdissaient à l’écoute de ces longs et stridents cris de meute que les uns les autres s’envoyaient à tout bout de champ dans les tempes. Que le sentiment d’arriver à se comprendre sans même avoir à se parler amplifiait leur délire. Que lorsqu’une cloison de plâtre éclatait bruyamment dans un coin (parce que des petits malins excités s’étaient jetés dessus), lorsqu’une cloison s’effondrait au milieu de leurs salves joyeuses, ils ne faisaient rien d’autre que de s’assourdir. Ils se crevaient les tympans.

On dit qu’à l’instant où ils virent des musiciens sur la scène (il y avait là un batteur, un bassiste, deux guitaristes et un chanteur), ils n’en crurent pas leurs yeux qui leurs disaient effrontément à chacun Les Dark Waters, regarde ! Que leurs figures devinrent sombres lorsqu’un des hommes à la console s’enfuit en criant Barrez-vous ! Barrez-vous ! Ils vont vous bouffer ! Qu’ils ne bougèrent pas même un orteil lorsque le guitariste virtuose du groupe fit glisser ses doigts sur les cordes et plaqua un accord, durement, en signe de défi Qu’est-ce que vous allez faire ? Vous croyez que vous pouvez nous faire quelque chose ? Qu’ils n’avancèrent pas d’un pouce (ne faisaient-ils vraiment face à eux que des pieds et des mains ?) lorsque le second guitariste empoigna un instrument à son tour, un modèle acoustique, et se mit à leur jouer le refrain bien connu du Nous sommes les stars ! Vous êtes les fans ! C’est nous qui décidons de jouer où et quand nous le voulons ! Qu’ils examinèrent longuement, patiemment, chaque centimètre carré du spectacle qui leur était offert, du visage démaquillé des musiciens à la disposition mystérieusement calculée des micros, malgré la rage qu’ils avaient au ventre, et qui leurs brûlaient les poumons. Que chacun, l’esquisse d’un bras s’interposant, mis en travers, retint chez l’autre l’irrésistible envie d’aller détruire le piédestal sur lequel trônaient les musiciens. Mais qu’il fallut attendre les mois suivants, le 22 juillet exactement, lors d’un passage très attendu en Indonésie, pour que la foule venue en masse au festival qui les avait à son programme, assiste à la ruine complète de la scène, à la suite d’un violent orage, sous le poids de trombes d’eau, la foudre coûtant la vie, malheureusement, au chanteur. On dit que la foule tremblait d’émotion. Qu’ils tenaient cet état du plaisir furieux d’être ensemble.

Qu’ils n’avaient pas envie de se séparer. Qu’ils se demandaient pourquoi ils ne se voyaient pas plus souvent Est-ce qu’on a vraiment besoin d’un concert ? Est-ce qu’il faut vraiment qu’on attende toutes ces années ? Est-ce qu’on était pas stupides de penser que personne ne pouvait se voir, entre nous ?

On dit que la foule fut prise d’une drôle d’émotion lors de cette rencontre : du pur rock’n’roll.