Guerre des mémoires II

Chercher la trace d’un événement dans la mémoire des hommes au lieu de fouiller le registre tangible et palpable dans lequel il s’est (ou on l’a) inscrit (de la paroi effritée d’une pierre tombale aux creux des légendes anonymes) est une façon pour l’historien de sentir à la fois la présence et la nouveauté d’une situation. Tenir à pleines mains la chair encore vivante et fraîche où le hasard s’est fiché. Car c’est dans la vie même du témoin que l’on cherche bien souvent l’attestation d’un événement qu’on ignore, en lui donnant pour coordonnées premières la présence de son corps souffrant et parlant. La mise au jour progressive des parentés entre Histoire et Psychanalyse, essentiellement visible entre le déchiffrement des symptômes et la lecture des traces, s’enracine dans le principe suivant : l’histoire ne peut être que l’histoire du présent, c’est-à-dire d’événements nécessairement vécues et vivables, d’événements qui ne se conjuguent pas au passé puisque la vie même les porte encore à la pointe la plus aiguë de notre présent, mais qui en retour se signalent par la plainte : car l’événement est blessure fondamentale pour le vivant. L’on sait à quel point l’Histoire depuis le XIXe siècle a été traversée jusque dans le choix de ses documents d’étude et de preuve par l’opposition du vivant et du mort (le poids mort du passé, la source vivante de l’origine…). La présence, la nouveauté d’un événement, cette répétition vécue à même la vie d’un inconnu est une manière pour l’historien de poursuivre la vie en contournant tout ce qui évoquerait la mort : les documents poussiéreux qui forcent celui qui se met en tête de raconter l’Histoire de faire parler les Morts. L’histoire qui s’appuie sur la mémoire en train de s’élaborer, se faire et se défaire, interroge peut-être des anciens mais c’est fondamentalement une histoire des vivants, ou des survivants, une histoire du sursis devant la mort. L’Histoire ne se lit pas au passé dans une trace écrite sur un corps inerte, elle se trouve dans la chair souffrante d’un être vivant, dans la vie brisée d’une existence dans laquelle l’histoire ne se vit pas au passé mais sous la forme aveugle d’un destin, d’un accident, d’une voie prise dans l’existence, une rupture malaisément discernable et pourtant clairement décisive.

L’histoire retrouve la fraîcheur de l’événement dans l’existence ordinaire d’une vie brisée. Une vie rythmée par une histoire aux durées complexes qu’elle n’embrasse pas. Il existe une écriture de l’histoire qui va chercher la mémoire de la dernière fois, le moment dramatique d’une Histoire qui se meurt, qui se perd. Mais comme les drames, malgré les vertus que l’on prête à l’histoire, reviennent toujours, l’historien demande à ses témoins une mémoire particulière de la dernière fois. Elle ne marque plus l’achèvement d’un destin, d’une époque, d’une action, mais fait part à la plus récente des occurrences du drame immémorial : histoires de génocides, de tueries, de massacres. Cette écriture, plus elle se rend compte que la mémoire ne se dit plus au passé mais mord le présent, plus se trouble pour elle la différence entre événement et mémoire. Non seulement la mémoire d’un événement se forme au moment même où celui-ci se déroule (la mémoire peut ne pas être une trace mais notre manière d’entrer, de vivre, dans l’événement, de le vivre sur un rythme décalé : « Dis-moi où étais-tu quand ? »), mais l’histoire elle-même s’alimente d’événements que sont les combats de mémoires conflictuelles et divergentes. L’Histoire n’est que la face rationnelle de l’événement, non sa forme véritable, qui n’existe qu’étoilée entre ces différentes mémoires, ces différentes durées.

L’historien qui sollicite le témoignage d’autrui ne cherche pas d’abord (ou il se trompe sur son compte) à collecter des faits ou des données. Il provoque de nouvelles péripéties dans la durée complexe des mémoires. Car au moment où se recueille la parole fuyante, l’événement que l’on cherche à extraire se confond dans son unicité avec celui de la prise de parole. L’événement s’étend hors du cercle de ceux à qui il pouvait être communiqué. Une mémoire se répète dans de nouvelles conditions et fait événement : histoire. La mémoire n’est donc pas séparable de la parole qui la livre et si, bien entendu, celle-ci ne crée pas de toutes pièces ce qu’elle énonce, le passage du monologue au dialogue, de la répétition vécue à la remémoration orale, délivre quelque chose qui jusque là ne pouvait s’entendre. Quelque chose est fait qui laisse pourtant autant d’incertitudes chez l’historien que de ravages chez le témoin. Acte parfait qui pourtant demeure inaccompli. Nouveau séisme qui ruine la mémoire.

Le fait d’être dit (et donc bien sûr la facture du discours) est donc un événement à lui seul, un événement dans lequel l’histoire de l’historien se fait mais aussi l’Histoire par le bouleversement des mémoires. Qu’une mémoire passe un seuil, déplace ses joies, ses souffrances, se transmet d’un groupe à l’autre, d’âge, de genre ou de classe, et de l’Histoire s’opère, se trame.

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Dès que l’historien plonge dans les profondeurs souterraines du temps vécu, qu’il s’enfonce dans le bruyant murmure qui entoure les monuments, le voilà qui tend l’oreille avec l’espoir de recueillir quelques bribes de paroles. Les voix se pressent autour de Babel. Et auprès de ces témoins anonymes qui crient ou qui chuchotent, il s’engage, promet, sans le dire (et pourtant)qu’ils seront les seuls à avoir vécu ce que, plus tard, il racontera sur eux et sur d’autres. Car en définitive deux témoignages, aussi convergents, aussi concluants qu’ils soient, resteront toujours distincts l’un de l’autre. La généralité historique de l’événement n’effacera pas l’individualité des mémoires dans lesquelles il est saisi. Elle la souligne, au contraire, et l’accuse d’une foule de détails. Ce qui fait la valeur de la parole qu’on recueille et accueille dans l’histoire est ce qui la promet à l’oubli.