Les Politiques

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Il n’est pas rare de voir des populations entières d’êtres humains prendre la liberté ou éprouver la nécessité de confier la conduite de leurs affaires à des sages, des esprits, des astres, leurs rêves, la providence d’un dieu, leur nature première. À la Renaissance, les Européens ont fait un pari tout autre. Ils ont fait appel aux Politiques : des sensibilités, des façons d’agir, des institutions, portées par des hommes et quelques femmes se consacrant spécifiquement, ouvertement ou non, aux affaires humaines sous un angle, du moins à l’origine, un peu particulier : essentiellement militaire et financier. Guerre et Trésor, voilà ce qui pendant longtemps semblât suffire aux Européens pour régler leurs problèmes. L’action des politiques en était justifiée. Et cela dure encore. Et maintenant, combien de temps va-t-on encore croire qu’il suffira de s’en remettre à eux pour faire face à ce qui monte, à ce qui tombe, à ce qui vient droit sur nous ?

— Tu veux dire que c’est à nous de faire face, que bien des problèmes relèvent de notre responsabilité individuelle, que c’est à nous, citoyens, qu’il revient de se retrousser les manches et non, du moins en premier lieu, aux États ?

— Mais tu m’as bien entendu, je te dis qu’il faut aller jusqu’à questionner la nature politique du problème pour pouvoir le poser dans toute son extension. Que rêver d’une politique mondiale ne mène pas encore assez loin. Et que je sache, ton titre de citoyen et les honneurs (mais les maigres pouvoirs) que tu sembles retirer d’avance de ta responsabilité individuelle sont une institution politique au même titre que le plus insignifiant des cabinets ministériels…

— Mais comment tu veux aborder nos problèmes autrement que politiquement ?

— C’est vrai que beaucoup préparent une réponse théologique à l’effondrement en cours. Et pas les plus religieux que l’on pense. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas clairement fixer les limites des réponses que l’on donne aux épreuves qu’on rencontre. Citoyens et États, Nature sacrée et sagesse des Primitifs, forment deux réponses distinctes, parfois adverses, parfois alliées. Montrer clairement dans quelles limites, domaines ou périmètres, elles agissent (sans préjuger de la qualité de leurs effets), est une manière de mettre à nu les lieux et les temps où l’on peut poser les problèmes autrement.

— Mais qu’est-ce que tu racontes encore ? Ça sonne toujours aussi fumeux et même inquiétant. Tu as au moins un exemple ?

— Je crois que c’est dans la sauvagerie, extérieure à toute cité (même si elle s’est souvent retrouvée enfermée dedans) et dangereuse à toute vénération (même s’il y en a toujours qui tendent la main) que je zone depuis longtemps. Car on en est là, aujourd’hui, à l’heure des portes fermées de clim’ de magasins et des aides à la pompe, à ne plus pouvoir se contenter de chercher des réponses mais à devoir, au contraire, commencer à chercher les problèmes. 

Out Pictoura Poezis

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La célèbre formule d’Horace est soudain renversée à la Renaissance. La Peinture se voit non seulement haussée au niveau de la poésie – d’où le fait que la Poétique, ou système des arts, se nomme dorénavant Poétique et non Esthétique – mais également mise en communication avec la poésie par un système d’analogies, autorisant tout à la fois différence et hiérarchie. De La poésie est comme la peinture qui dénote une ressemblance occasionnelle dans les traités de poétique de l’Antiquité, on passe à une analogie dans laquelle la peinture affirme sa primauté. Ce n’est plus une communauté des arts mais la substitution d’un art à l’autre dans la position de l’art supérieur. Néanmoins cette doctrine constituée, à laquelle peu d’œuvres ont répondu réellement, a été contrebalancée par l’action de poèmes faisant parler l’un et l’autre arts réconciliés par l’Amour. Parfaite idylle dans laquelle, chacun parlant après l’autre, on pouvait néanmoins entendre la peinture parler,  mais un ton plus bas que celui que lui autorisait la doctrine.

Dans son ouvrage rare sur les livres d’artiste, Peinture et poésie. Le dialogue par le livre (1874-2000), le bibliothécaire et poète, Yves Peyré, parle également d’amour, même d’étreinte, et voit dans le livre leur lieu de rencontre. Mais avec, comme à l’Âge classique, un déséquilibre certain. Car dans le dialogue nourri d’égalité qu’imagine Peyré, c’est malgré tout sur le terrain de la poésie-texte que la rencontre s’effectue, celle-ci cédant habituellement une page au trait et à la couleur tout en conservant ses aises et affinités avec la page du livre. 

Si à l’époque classique on avait concédé à la peinture la capacité de dire quelque chose, sans avoir l’air de le faire et surtout sans le dire – fondant ainsi la nécessité de toute iconologie –, celle-ci désormais mise en regard des poèmes, ou même mêlée à eux, se jouant elle aussi de lettres-graphismes – balbutiement du trait entre écriture et dessin –, semble au contraire devenue muette. Moins un mutisme peut-être, une douloureuse retenue des mots que la joie d’être elle aussi occupée à ce qu’elle sait très bien faire. Entendre et voir et pas seulement faire voir. Sans doute est-ce pour cela que dans ce silence contemplatif entre poésie et peinture, depuis au moins Mallarmé et Manet, Peyré voit beaucoup d’amour. Et d’autant plus que leur intimité, leur proximité se fait à partir d’une extrême hétérogénéité de départ. L’approche amoureuse comme aventure du voyage. Ainsi, avec Baudelaire, puis Apollinaire, Reverdy et tant d’autres, la peinture est non seulement devenue un objet poétique mais une source, également, de langages. Langages littéraires. Langages qui ne cesseront de s’inventer, de s’exercer, de se relancer depuis, avec et contre la peinture. 

D’où cette question terrible pour nous (car je suis loin d’être seul dans cette drôle d’affaire même si je ne sais rien, ou si peu, de ceux à qui ces phrases parlent): qu’est-ce qu’une rencontre réussie entre texte et image? Suffit-il qu’il y ait coexistence, proximité, coïncidence, même quelques minutes, entre les deux? Un contact suffit, même sans aucune reconnaissance, sans même que chacun sache qui se tient à ses côtés, derrière ou même devant soi? Et la violence que peut occasionner ce rapport? Une certaine violence de l’image est-elle essentielle au texte et inversement? Doit-on faire appel aux images pour couper les textes, les sectionner, les raboter, les effilocher, les rendre incisifs? La critique des textes ainsi accomplie par les images vaut-elle un mauvais éditeur?  

En tout cas, ce n’est pas sur cette page que sera résolu le problème.

Embryon

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Il y a des livres qui font qu’une fois ouverts, on ne les quitte plus des yeux. Et il faudra attendre de les avoir finis pour qu’ils nous rouvrent à nouveau la grande porte du monde. Il y en a d’autres, tout aussi épais la plupart du temps, qui font que, les lisant, on ne cesse pas d’arrêter de les lire, de les refermer, de lever la tête un temps, pour contempler le monde. Le monde horizontal, Rien pour demain, L’ordre des choses, les trois livres de Bruno Remaury publiés ces dernières années chez Corti, appartiennent pour nous à la seconde catégorie. Ils font même parfois plus que cela tant ils nous poussent soudain, nous pressent d’un coup à prendre le premier crayon à portée pour réécrire à la va-vite ce qu’on vient de lire – espérant ainsi, même gratté (donc mis à distance sur un bout de papier) ne pas l’oublier. C’est ainsi que, remettant de l’ordre dans ses papiers, on tombe sur ce genre de textes oublié entre deux feuillets :

« Les Grecs avaient deux principales personnifications du temps. Chronos, le vieillard à la main infinie, était le visage des cycles et des décomptes, des commencements et des effondrements, du lent égrènement du monde. À côté de lui se tenait Aiôn, sous les traits d’un homme accompli, avec autour de lui la grande roue du zodiaque et la rotation infinie des astres, l’éternité et la continuité des choses. Chronos incarnait la mesure du temps, Aiôn sa démesure. Puis à ces deux visages s’en adjoignait un troisième, Kairos, personnification de l’instant, du moment suprême, de l’opportunité et, ainsi, visage même de l’événement, de ce qui advient sans prévenir et qu’il faut savoir saisir quand il se présente. Mais aussi de ce qui ne se représente pas deux fois et que l’on peut passer sa vie à attendre si l’on ne sait pas s’y prendre. Et on ne s’étonnera pas que Kairos soit représenté comme un tout jeune homme, presqu’un enfant, qui vole en tous sens comme Peter Pan et porte sur le front une petite mèche entortillée qui permet de l’attester quand il passe à notre portée. Kairos, instant foudroyant, événement, opportunité. Et encore : amnésie, absence, oubli. Mais aussi : plaisir, jouissance, volupté. »

Une fois qu’on a pris le temps de relire ce texte, qu’on essaie de se rappeler pourquoi on l’avait si nécessairement noté, qu’on ne s’en rappelle pas vraiment, on se prend à rêver. De même que Bruno voit dans Peter Pan une nouvelle figure du temps, une nouvelle condensation, au visage humain, de ses différentes expériences, il faudrait, pour nous, pour tous ceux et celles qui brûleraient de rencontrer le temps en personne, dessiner aussi, et au plus simple repérer, dans le roman, le cinéma, la photographie ou dans la rue, de nouvelles figurations des temps. À force de laisser traîner ses yeux et vagabonder ses oreilles – ce qui est d’une certaine façon la dernière forme de promenade que ma pauvre vie d’intello m’accorde encore, celle des sens à défaut des jambes – on se rendrait compte, peut-être, d’une chose : le temps se montre plus généreusement, plus facilement, sous forme plurielle que sous forme unitaire. C’est con à dire mais il y a des temps. Et rien ne garantit, un moment donné, qu’une figure majeure, monstrueuse ou majestueuse, advienne et fonde dans un seul visage les différents profils sous lesquels habituellement il se donne. Bruno dit très bien que ce sont sous trois visages distincts que l’épreuve du temps, aux Grecs, se donnait. Il y a du temps et non un temps, du temps qui s’accorde immédiatement à plusieurs figures, sans que l’on puisse dire, pour autant, qu’elles seront toujours trois et visage humain. Mais le plus étonnant dans ces rêveries un peu obscures, un peu vaines probablement – on trouve le plaisir de vivre où l’on peut – c’est le déplacement imperceptible qui s’accomplit en relisant ce texte. Les trois temps qui nous familiers et qui sont, pourtant ici, splendidement absents, ce sont le présent, le passé et l’avenir. Que sont alors, face à ces dimensions apparemment universelles et incontournables du temps, ces figures qui concentrent en elles des aspects comme la durée, la rupture, le commencement, la lenteur, l’attente, l’occasion, la mesure ? Des qualités de temps ? Des ordres, des formes ? Il n’y a peut-être pas de sens à répondre comme ça, un peu hasard de ses préférences verbales. Ce qu’il faudrait, c’est prendre des figures et examiner lesquelles (s’il y en a) dégagent et montrent du temps. Peut-être pas un temps à l’état pur, visage détourné des autres, mais au moins du temps tel qu’on l’éprouve aujourd’hui comme hier et encore comme demain. La première image qui me vient est toute simple, quoiqu’impossible à vivre et dire en même temps, c’est celle de l’embryon. Quel temps figure ce qui n’a peut-être pas encore de visage et qui rapporte en soi et plus loin que soi présent, passé et futur ?