Etat de crise

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Nous sommes en crise. Indéfiniment. Et nous savons, pour peu que nous soyons sensibles à cet état, à notre état, que ce moment n’a rien d’exceptionnel (je suis né au milieu de la crise pétrolière, j’ai toujours vécu sous la menace de cette crise et de ses conséquences jusqu’à ce que je sache que les producteurs de pétrole, jouant la rareté prévisible de leur marchandise, ont décidé un beau jour de limiter leur production, d’augmenter les prix pour s’enrichir et tourner le rapport de forces international en leur faveur : où est la crise ? pour qui est la crise ? avait-on vraiment atteint le point critique en ce jour ?). Nous savons aujourd’hui que la crise est le registre de temporalité dans laquelle, depuis le XIXe siècle, se sont inscrits la grande majorité des sociétés occidentales : le singulier cours du temps que nous nous sommes tous mis à suivre. Notre sentiment d’urgence, notre stress quotidien, s’y alimentent. Peut-être s’y épuisent.

Et depuis quand ? Depuis toujours ? Plutôt depuis l’instant où l’action politique, qu’elle ait été privée ou publique, a trouvé – et pris – son efficacité, son regard, son langage dans les techniques mêmes de la médecine – de l’hygiène et de la voirie précisément. Il n’y a nul mystère à ce que nous soyons aujourd’hui en crise. Nous le sommes même indépendamment de l’objet des crises que nous traversons (que nous nommons depuis plus de vingt ans maintenant mondialisation). Comprendre cela, que nous saisissons les problèmes qui se posent à notre vie commune sur le mode de la crise, ne signifie pas du tout que les problèmes soulevés n’existent pas, mais seulement qu’ils pourraient être posés autrement.

Dans les années quatre-vingt-dix, j’ai été le témoin comme bien d’autres, c’est-à-dire le témoin incrédule, de ce martèlement médiatique (radio, télé, journaux) par lequel nous avons été jetés, peu à peu, dans une nouvelle ère, dans une nouvelle situation : la fameuse mondialisation. J’ai vu et entendu de mes propres yeux, de mes grandes et larges oreilles, comment l’on pouvait basculer dans la crise à la faveur d’une épidémie de parole, d’une rumeur incessante. Certains bien sûr parleront de cabale, de complot ; d’autres,  plus malins adversaires, diront plutôt que si les médias ont tant parlé de mondialisation et de crise, c’était bien qu’après tout, même s’ils avaient un peu tardé sur l’événement (la conscience a toujours du retard rappelons-le), ils avaient fini par en informer tout le monde, montrant ainsi ce que cette crise avait d’irréversible. La frénésie des médias aurait donc marqué le point de non-retour. Je ne crois pourtant ni à l’une ni à l’autre de ces versions. Je ne crois pas que ce battage cacophonique ait été orchestré, bien qu’il a eu, certainement, des stratégies de communication – des communications de crise – dans ce flot alarmiste sur lequel certains jetaient leurs pauvres rafiots pour naviguer un peu. Je crois encore moins que les médias aient informé qui que ce soit ; j’étais assez instruit d’histoire économique pour savoir que nous étions déjà, à l’échelle de plusieurs siècles, à la troisième ou quatrième mondialisation (le débat savant, public, existait bien avant le débat d’opinion), et que l’une de ces mondialisations s’était formée autour de l’Atlantique, du sucre et des esclaves : espace économique que la révolution des transports (mise au compte, ensuite, de cette fameuse mondialisation) devait définitivement défaire en tant qu’élément central dans le circuit des échanges. Bref, les médias, en ce sens, ne me semblent pas avoir suivi inconsciemment la crise, ils en ont plutôt transmis un des signaux, sonné l’alarme, autrement dit communiqué à tout le monde une douleur plutôt que délivrer une information.

Et d’ailleurs, j’en viens à ce qui m’interpellait dans ce régime indéfini de crise, régime de l’universalité du critiquable, c’est que l’on oublie (dans cette assimilation des sociétés et de leurs problèmes à un organisme et à ses maladies – la crise est un concept médical –), que pour qu’il y ait crise, il faut qu’il y ait symptômes, diagnostic et thérapeutique. Or, que sont les symptômes dans une société, c’est-à-dire les signes qui disent et montrent le mal ? Ce ne sont pas des phénomènes économiques, démographiques, politiques, etc., qui d’eux-mêmes se mettraient à dire : nous sommes la crise, méfiez-vous, surveillez-nous, combattez-nous ! Ce sont bien des voix venues de la population elle-même qui disent et montrent ici et là : ceci est mauvais, voici nos plaies ! Or quels sont les maux, les plaintes, dont on ne cesse de nous rabattre les oreilles depuis l’avènement de la mondialisation ? Ce ne sont pas celles des mendiants que l’on montre et que l’on n’écoute plus mais celles des chefs d’entreprise : ces hommes rationnels, prévoyants, courageux, source de la richesse collective (dixit nos plus récents présidents) qui disent ne plus, ne pas, pouvoir faire ce qu’ils veulent. Bref, on oublie que s’il y a crise constatée, c’est bien que des critiques ont été formulées, d’abord à bas bruit, ici et là dans le champ social, puis relayées par les médias à grande échelle (c’est peut-être le passage au grand média qui a fait l’objet de multiples stratégies concurrentes mais rien ne dit que ce sont les porte-voix libérales qui devaient forcément gagner cette bagarre de parole). Il faut donc, nous aussi, reprendre notre activité critique et ne plus laisser faire et croire (ce que même les médecins ne croient pas) que la maladie parle toute seule. Non, tel équilibre démographique n’implique pas forcément telle réforme de la protection sociale ! Non, tel état de concurrence n’appelle pas, mécaniquement, certaines exemptions fiscales ! Aiguisons donc notre scalpel et sachons dire en quoi il y a crise, pour nous, et quels sont nos remèdes. Ne laissons pas toujours à d’autres le soin d’examiner notre état.

Ors

En passant

Qu’une denrée soit échangeable dans notre système économique suppose qu’elle soit monnayée, échangeable contre de l’argent. Or, je fais l’hypothèse qu’il a fallu, à certaines époques, peut-être au XVIe et XVIIe siècle, peut-être encore après, que chaque produit, pour devenir marchandise, ait un rapport substantiel quelconque avec l’or qui était à la fois le principe de mesure des richesses mais aussi une richesse parmi d’autres. Une propriété native, une disposition obtenue par un procédé technique, un effet conféré par l’usage, devaient, il me semble, être partagé entre chaque marchandise et le matériau qui servait de monnaie. Car contrairement à ce que l’on pense, il existe toujours un principe matériel monétaire, aussi subtil ou inapparent qu’il soit, même si la monnaie est faite de papier et se trouve gagée sur un rapport de confiance. Je pense au blé du XVIIIe siècle, au pétrole du XXe, à l’eau du XXIe. Quel serait le rapport substantiel que les produits doivent échanger avec la monnaie pour devenir marchandises aujourd’hui ? Et s’il se manifestait par cette simple question que l’on se pose en blaguant : si tout brûle, qu’est-ce que je garde avec moi ? Moi je le sais, ce sera le Livre. Le livre comme support et véhicule d’Information. Pauvre de moi.

Machines et marchandises

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Nous parlons abondamment de marchandisation pour caractériser et critiquer les sociétés actuelles mais nous taisons le processus de machinisation qui en est la condition et le support. Nous vivons dans une économie globalement tournée vers la richesse, c’est-à-dire incorporant ses valeurs dans des objets matériels, et non vers le service, économie dans laquelle, au contraire, la valeur produite n’est pas séparable des personnes qui la réalisent. Nous préférons la compagnie de machines qui effectuent une grande part du travail que nous souhaitons nous épargner (oubliant toutefois le travail qu’il a fallu pour que nous, utilisateurs, puissions en faire l’économie, comme avec une machine à laver par exemple) plutôt que de rentrer en contact régulier avec des personnes qui accomplissent ce travail pour notre compte et pour d’autres (quitte à ce que cette personne utilise elle-même une machine produite alors en moins grand nombre et subordonnée ainsi à un échange de services). Bref, il ne suffirait pas, comme on le dit peut-être trop vite, pour diminuer l’emprise du capitalisme dans nos vies, de seulement limiter l’introduction d’un nombre croissant de choses dans le système de consommation des marchandises, autrement dit, de privilégier le don aux dépens de l’échange.

Car la production, il faut le redire, est tout aussi importante. Si le travail peut être évalué en tant que marchandise, c’est en effet pour cette raison simple qu’il peut être réduit à une machine et du même coup devenir échangeable, commercialisable. Nous vendons notre force de travail. Mais de la même façon, une tomate ne devient marchandise qu’au terme d’une série d’opérations de culture, de sélection, de conditionnement, qui permettront à cette denrée produite localement de sortir du circuit des marchés voisins pour être achetée loin de tout rapport possible à son producteur – dans un échange aveugle. Et pourtant une denrée de ce type, aujourd’hui, n’est pas produite en priorité, industriellement parlant, pour ses qualités gustatives mais pour son aspect : un beau fruit rond et rouge qui induit chez le consommateur lointain un simulacre d’été permanent. La marchandisation s’opère alors, non seulement en fonction des techniques qui permettront à ce fruit de subir le transport (tout en restant consommable : ce qui le transformera en véhicule de propriétés mécaniques, éventuellement gustatives) mais également en raison des méthodes de sélection génétique qui assurent que cette variété remplira bien sa fonction iconique : produire et conserver l’image d’un appétissant fruit rouge, gorgé de soleil. Le commerce de ce fruit, de cet aliment artificiel, dépend donc aussi bien des conditions dans lesquelles il est produit que consommé. Car on sait l’importance actuelle de la publicité par l’image dans l’achat et la consommation d’un produit. Nous avalons quantité d’images en nous nourrissant. Au point que c’est moins notre ventre ou notre palais que nous satisfaisons en mangeant les fruits et légumes de nos supermarchés que nos yeux qui se repaissent de visions : paysages et scènes qui naissent dans le fond obscur de la bouche.

(Inutile de dire pourtant, devant cet enchevêtrement de fonctions, que le consommateur serait roi, ou que la consommation aurait fini par se subordonner la production, il suffit simplement de constater que la coordination de ces instances économiques que sont la production, la distribution (vol, échange, don) et la consommation ne suit pas le fil d’une séquence, ni même la boucle d’un circuit. L’écheveau des relations est plus complexe. Comme l’ont montré Deleuze et Guattari dans L’Anti-Œdipe, la production est immédiatement consommation – puisqu’elle détruit pour produire, exploite les corps pour en extraire de la richesse –, de même qu’elle est directement distribution puisque la singularité même du capitalisme, selon Marx, tient dans le fait qu’une répartition capitale, non du produit mais de la valeur, s’accomplit à l’endroit et à l’instant même de l’acte de produire (sur le champ, dans le bureau, dans l’usine), distribution aveugle, foncièrement déséquilibrée, qui ne s’opère que dans les conditions d’une lutte permanente (d’une lutte qui éventuellement s’affirmera comme lutte des classes). La production consomme et distribue déjà par elle-même, instance directement connectée aux autres. Et on peut encore aller plus loin et montrer que la distribution fonctionne également sur ce mode : de nombreuses sociétés indiennes du Nord-Ouest américain pratiquent ce que l’on appelle des Potlatch, c’est-à-dire des distributions ostentatoires de richesses qui non seulement consument une grande part des biens accumulés mais produisent et accroissent également les différences de prestige à partir desquelles ces sociétés se structurent.  Cette façon de distribuer les biens est elle aussi, et de manière inséparable, une façon de les consommer – dépense qui n’est ni un don ni un investissement – et d’en produire de nouveaux sous une autre forme : transformation d’objets en prestige et obligations. Enfin, que ce soit dans les viandes que nous consommons ou dans d’autres aliments, nous incorporons directement les normes de production et de commercialisation des produits (des antibiotiques pour les bovins aux calibrages des fruits). Une marchandise n’est pas seulement, et tout simplement, un objet qui s’échange, et se déprécie alors pour chacun au profit d’un autre, qui lui, du même coup, s’apprécie. Elle est produite, distribuée, consommée selon une élaboration permanente. Une formidable technicité qui fait d’une simple tomate une performante machine de vision.

Ce n’est pas seulement le rapport immédiat entre les personnes (échange, don, vol) qui constitue un produit en marchandise mais le modèle technique selon lequel il est réalisé. Il est vrai qu’un certain type de rapport social, des individus passionnés par un même produit, se voit dévalorisé par le capitalisme (les relations interpersonnelles, en premier lieu, d’où les valorisations récentes, mais pas véritablement neuves, du face-à-face avec le producteur, des circuits courts, des productions locales ou nationales, de la traçabilité, etc.). Le consommateur semble, au sujet du bien qu’il désire, ne plus avoir à faire ou à dire quoique ce soit avec son producteur : le rapport entre les hommes peut prendre alors un aspect exclusivement économique. Mais il n’en reste pas moins que la tomate ainsi produite, hors de tout face-à-face possible avec son consommateur, lui parvient, en tant que fruit, comme une véritable et pourtant inapparente machine. C’est l’objectivation d’un certain nombre d’actes dans une chose, opération menée par la technologie, qui induit le passage de tout un ensemble de qualités, d’effets ou de gestes, parfois eux-mêmes inclus dans un autre type d’économie, dans le giron de l’économie capitaliste. C’est la machine, le produit technologique, qui constitue (encore) la matrice de toutes les marchandises.

Il faudrait donc préciser quels types de machines le capitalisme suscite et accueille, car la machine à vapeur n’y sera plus un simple outil de production mais la substance même de ce que nous consommons.