Sujet social

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Ce n’est pas du tout que les gens ne savent pas ce qu’ils font, c’est qu’ils font apparaître, quand on s’entretient avec eux ou quand on les regarde aux prises avec d’autres personnes, qu’ils soient entourés de machines ou en compagnie d’autres êtres vivants, toute une gamme de phénomènes habituellement invisibles sur eux. Ils rayonnent. Et d’une lumière si diffuse qu’ils ne voient pas bien quel jour elle répand, en eux, autour d’eux. Aussi, on peut bien affirmer – comme le font certains sociologues – que les faits qu’on rassemble, qu’on présente sous un jour nouveau ou qu’on examine d’un regard plus suivi, sont déjà connus des personnes auprès de qui on enquête, la différence ne tenant qu’au sens qu’on leur donne ; la sociologie qu’on obtiendra ne s’écartera pas, ou très peu, du sens commun. Connaissance minimale. On peut aussi affirmer que les éléments d’information qu’on dévoile, ou qu’on met en évidence, ne sont pas connus des individus qu’on interroge, ni compris, même perçus des sujets qu’on observe, puisque ceux-ci leurs demeurent inconscients, la sociologie qui en sortira fera alors profession de rupture vis-à-vis de l’expérience ordinaire de la vie sociale. Dans les deux cas, c’est toujours un sujet défini par l’obligation d’avoir conscience de soi que l’on suppose être le vis-à-vis du sociologue.

Or, si la sociologie désire faire acte de science, il est absurde d’exiger des personnes auprès de qui on enquête qu’elles connaissent, quel qu’en soit le mode, sur celui de l’a-peu-près, de la conscience vague ou de l’habitus, le sens et surtout l’existence de phénomènes capables d’éclairer la structure des rapports sociaux, la nature du système social ou les systèmes d’interactions. Demande-t-on à une anémone de connaître la structure du patrimoine génétique dont elle est porteuse ? Et comment même pourrait-elle en avoir l’expérience puisque cette couche de phénomènes isolée depuis moins d’un siècle par la biologie se confond avec son existence même ? Si la sociologie veut affirmer sa scientificité, elle doit accepter que les phénomènes qui se font jour pour elles « dans » les conduites humaines sont radicalement inconnus des sujets qui, volontairement ou involontairement peu importe, les font apparaître dans leurs faits et gestes les plus anodins.

Sociologue et sujet social vivent bien dans le même monde, voient des réalités sociales similaires – car il existe un secteur social institutionnalisé depuis deux siècles, car il existe une sociabilité à laquelle les gens sont attentifs, car il existe des tribunaux qui jugent au nom de la société – mais les lumières que le premier perçoit sur la conduite du second doivent être si radicalement étrangères à ce dernier qu’il lui sera impossible, sans recourir aux conditions d’expérience sociologique, de les connaître, et même a fortiori de les reconnaître comme tels. De la société vaguement désignée comme champ d’expérience du sociologue, les sujets sociaux ne peuvent avoir ni la compréhension, ni la perception. Et c’est justement cette familiarité, le fait qu’ils vivent en société, qu’ils en sont traversés de part en part, que la pluralité humaine est leur premier environnement, qui explique qu’ils ne transforment pas spontanément cette dimension de leur existence en expérience concrète, qu’ils ne l’individualisent pas. Il n’y a que par accident que certains groupes humains – des groupes comprenant d’1 à n « personnes » – se découvrent, brutalement ou lentement, sujets sociaux. Et de cette expérience – « ma conduite est d’abord et avant tout régie par des rapports aux autres spécifiques avant de l’être par moi » – qui demeure fondamentalement un événement (plus ou moins probable suivant les formes sociales et d’autres conditions), on est encore loin d’en faire une connaissance. Il y a bien, hors de la sociologie, une expérience possible du fait social – bien qu’il ne soit pas sûr que la façon dont on se découvre comme sujet social amène à considérer cette rencontre comme un accomplissement ou même comme une situation stable et durable – mais celle-ci demeure rare, hasardeuse, sans promesse aucune de la voir se diriger sur la voie d’une science. On peut même affirmer, s’exposant au plus lourdes erreurs, que si certains individus, s’étant découverts comme sujets sociaux, ont trouvé dans cette expérience un quelconque sens de vérité, ce sera plutôt dans la littérature qu’ils auront essayé de l’exprimer ou d’en témoigner. La science, faut-il le rappeler, et cela est au cœur même de la situation épistémologique des sciences sociales, n’a pas le monopole de la vérité. En tant que chercheurs, et nous le voyons encore plus aujourd’hui dans nos rapprochements justifiés et productifs avec la littérature, nous sommes souvent plus enclins à devenir de simples savants ou des écrivains que d’abscons scientifiques.

Lien social classique

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L’âge classique saisissait ce qu’on appelle la société à partir d’un certain seuil : celui du temps que durait, entre plusieurs individus, la rencontre qui les alliait. En deçà de ce seuil, les rassemblements, ententes, concordes pouvaient bien se multiplier, les associations qu’elles impliquaient ne donnaient pas lieu, nécessairement, à une société. Il fallait qu’elles soient stables, solides, ces associations; que jamais, alors qu’on les savait périssables (comme toute chose en ce monde), alors que demain, oui demain, une sédition allait mettre fin à leur existence, on ne doutât jamais de leur persistance. La confiance, à aucun moment, ne devait être ébranlée. L’existence de la société se devait d’être sûre car c’est d’elle que dépendait notre vie et notre bonheur. C’était là le bénéfice majeur qu’on était en droit d’attendre en tant qu’associé permanent.

Tous les hommes qui s’associaient ne faisaient donc pas société. Manquait toujours quelque chose pour que, alors même qu’ils s’étaient rapprochés pour s’entendre, se parler, ils ne puissent jamais plus se quitter (même et surtout s’ils n’étaient plus en mesure de se voir). Réaliser un lien social supposait d’échanger des paroles (serments, accords, pactes), d’être présent en personne pour les donner et les recevoir, éventuellement d’échanger une poignée de main ou un objet en guise de gage. Voix vives et mains pleines, voici les éléments par lesquels s’opéraient ces liaisons qu’on considérait comme sociales à l’époque. Scène majeure, primordiale, déclinée aussi bien dans les traités de politique, les relations de voyage que dans les manuels d’économie. La téléphonie a bousculé tout cela. On pouvait se parler au creux de l’oreille alors même qu’on ne pouvait plus se prendre la main. Dispositif de confessionnal ? La télé-réalité l’a pour elle-même répliqué.

Les disputes, à cette époque, éclataient sur ce qui réellement unissait les hommes. Il y avait ceux pour qui l’unité trouvait son fondement et la garantie de sa durée dans la Nature, dans les liens qui spontanément rapprochaient les hommes (par amour, pitié, plaisir) : il y avait donc des sociétés naturelles (entre homme et femme, mère et enfant, frères et sœurs, etc.). Il y en avait pour qui la Nature était notoirement insuffisante pour unir les humains, car les puissances qui les conduisaient à vivre ensemble les amenaient aussi bien à se défaire. Aussi, alors même que leur coexistence, leur co-présence, montrait qu’ils étaient liés entre eux, fallait-il un peu de raison, d’artifice, de contrainte dans cette affaire, pour parvenir enfin à les unifier. Familiarité, fréquentation, voisinage, accouplement ne créaient pas de liens assez solides pour eux. Célibat, concubinage, mariage, union libre, pacs, nous expérimentons aujourd’hui les multiples situations que la philosophie politique classique examinait indirectement de près.

Mais quoiqu’il en soit, que le lien social se forme artificiellement ou non, spontanément ou pas, la société qui en découlait se devait d’être à sa manière un état, avec les mêmes qualités de continuité et de stabilité qui la rendaient analogues à son double majuscule, cet État qui, en dernier ressort, lui conférait sa suprême garantie d’unité. Au XIXe siècle déjà, les publicistes, dans les journaux, dans leurs essais, craignaient de voir la société dissoute par l’État et son administration. La bureaucratie menaçait d’atomiser la société, d’individualiser à outrance, de faire de chacun un numéro que même les proches, les voisins, ne connaîtraient et ne reconnaîtraient plus. Et puis la ville, aussi, dont le développement rapide et l’anonymat qu’elle conférait à ses habitants promettait de conduire tous les liens du sang et de la terre à s’effacer devant ceux du plaisir et de l’argent (il y faudrait l’histoire affreuse des nations pour les reformer). Nombre de sociologues continuent aujourd’hui d’annoncer la mort de la Société (désinstitutionnalisation, individualisation, subjectivation, etc.). On dirait que dès qu’un lien n’est plus sanctionné par une autorité publique quelconque, ils tombent aux mains des individus qu’il assemble et menace alors illico de se rompre. Ces sociologues ne distinguent plus le niveau intermédiaire que reconnaissait l’âge classique. Cette cécité, c’est sans doute leur manière à eux, indéfiniment, de se défaire des théories de la société qui les ont précédés. Pour les rassurer, il faudrait leur répondre : « Non une société n’est pas forcément un état, ni ne découle de lui, ni n’en possède nécessairement les qualités. Mais entre la niveau de la société et celui des individus, il y a celui des associations que nous formons chaque jour et celles-ci ne faiblissent pas ». Mais ils n’écouteraient pas.

 

Formule romantique de l’amour

Mis en avant

Ce n’est pas qu’avec toi je me prive de tous les autres et espère de même de ton côté. Amour monogame.

C’est tout simplement qu’il n’y a qu’avec toi que je peux atteindre à mon plus grand plaisir d’être, les autres, alors, comptant pour rien. 

Ce qui passe pour exclusif est la réjouissance extrême de ta singularité. Faiblesse sublime et double simplicité.