Vivre une histoire

Tant que l’histoire apparaissait aux hommes comme le fait d’événements lointains : des batailles légendaires menées, gagnées et perdues derrière les sommets des montagnes ; des catastrophes annoncées dans le ciel et des convulsions survenues du plus profond de la terre … tant que l’histoire ne surgissait pas d’un coup dans votre champ de seigle à la manière d’une horde de barbares venue vous piller, vous violer, vous laisser exsangue, celle-ci demeurait encore bien abstraite, bien artificielle, cette mémoire de l’oublié qu’entretenaient les érudits pour des raisons d’apparence exclusivement savantes. Le journal, le télégraphe, la poste, vont donner une présence beaucoup immédiate à l’histoire — tout en lui conférant de nouveaux types d’événements. Désormais, tout le monde pourra en faire l’expérience au présent, chez lui, et dans son propre laps de temps. Ces hommes qui, durant des siècles, ne firent pas d’Histoire, sinon celle qui les voyait figurer parmi ces corps anonymes transpercés de mille lames au cœur de batailles magnifiquement peintes, pouvaient désormais en accueillir quelques unes dans leur existence, et même, s’ils le souhaitaient, en faire l’élément dominant de leur vie. On pouvait maintenant vivre l’histoire. Mais bientôt ses dernières flammes s’éteindront. L’histoire elle-même passera à la trappe de l’histoire. Au dernier couperet. Et dans l’oubli, par milliards, nous repartirons. Je sens certains soirs à quel point mes faits et mes gestes sont déjà devenus totalement insignifiants.

Les crépuscules de l’histoire