La Vénus de Maouna

Plongée dans l’imaginaire actif des Anglais et des Français lors de leurs rencontres avec Tahitiens et Samoans au XVIIIe siècle, immersion proposée en sept séances autour d’une figure particulière de femme sauvage. Plus particulièrement, retour sur l’un des événements marquants de l’expédition de Lapérouse, l’épisode guerrier et meurtrier de la baie de Maouna, survenu le 11 décembre 1787, moment à partir duquel le regard enchanté des Européens sur les polynésiens, et les femmes en particulier, a radicalement changé. Tentative collective pour saisir la structure de ce changement et la façon dont féminité et sauvagerie s’agençaient au regard des Européens.

Les débris du naufrage – Épisode 1

Où l’on a constaté l’existence ancienne, en Occident, d’un thème de la femme sauvage

  • en passant en revue sur plusieurs siècles des images d’hommes et de femmes sauvages (de la Grèce antique à l’Europe contemporaine)
  • en comparant les traits, attributs, positions et attitudes respectives des pôles masculins et féminins de la figure du Sauvage

Relations dissymétriques : prédatrice/proie, armé d’un arc/main vide; déesse/mortel; femme vêtue/homme dévêtu; l’une regarde l’autre; l’autre est tourné vers le ciel

homme et femme à peau de fourrure ou végétale; l’homme tient l’arme et les chiens en laisse; femme plus petite que l’homme; femme au seuil d’une hutte et homme à l’extérieur; l’une regarde l’autre; l’autre lui tourne le dos

Même fonction de héraut pour chaque sexe (tenir l’écu), même jeu de figuration qui cache la zone du sexe par l’écu, pilosité plus fournie chez la femme au niveau de la chevelure (concentration de la sauvagerie dans cet attribut),

Homme en marche, Femme assise; l’un un bâton à la main, l’autre un enfant au sein.

Où l’on remarqué que

  • le sujet occidental se figure lui-même en Sauvage, sous les traits physiques qu’il se reconnaît habituellement dans les autres images
  • il ne recourt pas forcément au modèle d’une altérité lointaine, étrangère et/ou racialisée
  • les figures sauvages humaines, quel que soit leur sexe, et sans qu’on connaissance la signification, sont systématiquement dotées d’attributs sur leur tête
  • la différence masculin/féminin se marque et se remarque à des écarts de taille, au maniement ou non d’une massue (signe de dangerosité immédiate), à la présence d’organes sexuels
  • que les femmes ne sont pas nécessairement plus dénudées que les hommes

Où l’on pourrait croire

  • (si on pensait trop rapidement en termes d’évolution) qu’à partir de l’expérience greco-latine d’une féminité sauvage, figurée par la déesse Artémis ou Diane, les Occidentaux, au Moyen Âge, s’étaient imaginé une humanité nouvelle, fabuleuse et méprisable, une humanité ayant subi le sort d’Actéon. Transformation de soi en animal de la forêt sans que pourtant cette vengeance divine conduise à la mort. Attachement perpétuel du chasseur au monde de la forêt. Apparition d’une féminité sauvage humaine analogue à sa version masculine. Effacement de la triade : divin-féminin-sauvage.
  • (si l’on réduisait trop vite l’histoire à une question sexuelle) qu’à partir de la scène initiale grecque (un humain surprend du regard une déesse au sortir du bain dans la forêt et se voit puni de mort par transformation en gibier) l’épreuve que constitue le fait de voir le sexe du corps, ce qui passe pour la marque absolue du genre, est surmontée. L’accident de la nudité maîtrisé. On peut dorénavant montrer des corps dévêtus qui, malgré leur nudité, ne montrent aucun organe sexuel. Il faut avoir recours à la chevelure, aux traits du visage, à d’autres organes comme les seins, à des fonctions comme l’allaitement, pour différencier homme et femme visuellement.

Viatique 1

« le Sauvage (…) se détermine principalement de quatre façons :

  • selon une certaine forme de solitude
  • une certaine forme de nudité
  • une certaine forme de déchaînement
  • et possiblement, comme nos recherches nous y invitent, selon une certaine forme de mutisme.

Quand, au sein d’un même espace, d’un même objet, d’une même entité, on trouve ces quatre dimensions présentes et mêlées (chacune semblant s’impliquer l’une l’autre), on peut raisonnablement estimer être en présence d’un fait ou d’une forme de sauvagerie, quel que soit le nom qu’on lui donne. Sera dit et vu comme « Sauvage » ce qui se différencie du « Domestique » et de ses approchants par ces quatre dimensions.

Grégory Hosteins, « Débrouiller nos histoires sauvages », in Terrestres, 28 février 2022 (https://www.terrestres.org/2022/02/28/debrouiller-nos-sauvages-histoires/)

« Il m’apparaît que c’est l’observation de la différence des sexes qui est au fondement de toute pensée, aussi bien traditionnelle que scientifique. La réflexion des hommes, dès l’émergence de la pensée, n’a pu porter que sur ce qui leur était donné à observer de plus proche : le corps et le milieu dans lequel il est plongé. Le corps humain, lieu d’observation de constantes – place des organes, fonctions élémentaires, humeurs –, présente un trait remarquable, et certainement scandaleux, qui est la différence sexuée et le rôle différent des sexes dans la reproduction.

Il m’est apparu qu’il s’agit là du butoir ultime de la pensée, sur lequel est fondée une opposition conceptuelle essentielle : celle qui oppose l’identique au différent, un de ces themata archaïques que l’on retrouve dans toute pensée scientifique, ancienne comme moderne, et dans tous les systèmes de représentation.

Support majeur des systèmes idéologiques, le rapport identique/différent est à la base des systèmes qui opposent deux à deux des valeurs abstraites ou concrètes (chaud/froid, sec/humide, haut/bas, inférieur/supérieur, clair/sombre, etc.), valeurs contrastées que l’on retrouve dans les grilles de classement du masculin et du féminin.»

Françoise Héritier, Masculin, Féminin I. La pensée de la différence, Paris, O. Jacob, 1996.