Le duc, la chevêche et l’orfraie

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Genèse de la société entre les hommes

« Quoiqu’il en soit de ces origines, on voit du moins, au peu de soin qu’a pris la nature de rapprocher les hommes par des besoins mutuels, et de leur faciliter l’usage de la parole, combien elle a peu préparé leur sociabilité, et combien elle a peu mis du sien dans tout ce qu’ils ont fait, pour en établir les liens. En effet, il est impossible d’imaginer pourquoi, dans cet état primitif, un homme aurait plutôt besoin d’un autre homme qu’un singe ou un loup de son semblable, ni, ce besoin supposé, quel motif pourrait engager l’autre à y pourvoir, ni même, en ce dernier cas, comment ils pourraient convenir entre eux des conditions. » (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, (DO), p. 209)

« Les premiers développements du cœur furent l’effet d’une situation nouvelle qui réunissait dans une habitation commune les maris et les femmes, les pères et les enfants ; l’habitude de vivre ensemble fit naître les plus doux sentiments qui soient connus des hommes, l’amour conjugal, et l’amour paternel. Chaque famille devint une petite société d’autant mieux unie que l’attachement réciproque et la liberté en étaient les seuls liens ; et ce fut alors que s’établit la première différence dans la manière de vivre des deux sexes, qui jusqu’ici n’en avaient eu qu’une. Les femmes devinrent plus sédentaires et s’accoutumèrent à garder la cabane et les enfants, tandis que l’homme allait chercher la subsistance commune. Les deux sexes commencèrent aussi par une vie un peu plus molle à perdre quelque chose de leur férocité et de leur vigueur : mais si chacun séparément devint moins propre à combattre les bêtes sauvages, en revanche il fut plus aisé de s’assembler pour leur résister en commun. » (DO, p. 226)

« De grandes inondations ou des tremblements de terre environnèrent d’eaux ou de précipices des cantons habités ; des révolutions du globe détachèrent et coupèrent en îles des portions du continent. On conçoit qu’entre les hommes ainsi rapprochés et forcés de vivre ensemble, il dut se former un idiome commun plutôt qu’entre ceux qui erraient librement dans les forêts de la terre ferme. Ainsi il est très possible qu’après leurs premiers essais de navigation, des insulaires aient porté parmi nous l’usage de la parole ; et il est au moins très vraisemblable que la société et les langues ont pris naissance dans les îles et s’y sont perfectionnées avant que d’être connues dans le continent. »

Superposition état civil-état de nature

« Il n’y a plus que les dangers de la société entière qui troublent le sommeil tranquille du philosophe, et qui l’arrachent de son lit. On peut impunément égorger son semblable sous sa fenêtre ; il n’a qu’à mettre ses mains sur ses oreilles et s’argumenter un peu pour empêcher la nature qui se révolte en lui de l’identifier avec celui qu’on assassine. L’homme sauvage n’a point cet admirable talent ; et faute de sagesse et de raison, on le voit toujours se livrer étourdiment au premier sentiment de l’humanité. Dans les émeutes, dans les querelles des rues, la populace s’assemble, l’homme prudent s’éloigne : c’est la canaille, ce sont les femmes des halles, qui séparent les combattants, et qui empêchent les honnêtes gens de s’entr’égorger. » (DO, p. 214)

« Bornés au seul physique de l’amour (…) les hommes doivent sentir moins fréquemment et moins vivement les ardeurs du tempérament et par conséquent avoir entre eux des disputes plus rares, et moins cruelles. L’imagination, qui fait tant de ravages parmi nous, ne parle point à des cœurs sauvages ; chacun attend paisiblement l’impulsion de la nature, s’y livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur, et le besoin satisfait, tout le désir est éteint. C’est donc une chose incontestable que l’amour même, ainsi que toutes les autres passions, n’a acquis que dans la société cette ardeur impétueuse qui le rend si souvent funeste aux hommes, et il est d’autant plus ridicule de représenter les sauvages comme s’entr’égorgeant sans cesse pour leur brutalité, que cette opinion est directement contraire à l’expérience, et que les Caraïbes, celui de tous les peuples existants qui jusqu’ici s’est écarté le moins de l’état de nature, sont précisément les plus paisibles dans leurs amours, et les moins sujets à la jalousie, quoique vivant sous un climat brûlant qui semble toujours donner à ces passions une plus grande activité. » (DO, p. 216-217)

« Je me rappellerai toute ma vie une herborisation que je fis du côté de la Robellaz, montagne du justicier Clerc. J’étais seul, je m’enfonçai dans les anfractuosités de la montagne ; et, de bois en bois, de roche en roche, je parvins à un réduit si caché, que je n’ai vu de ma vie un aspect plus sauvage. De noirs sapins entremêlés de hêtres prodigieux, dont plusieurs tombés de vieillesse et entrelacés les uns les autres, fermaient ce réduit de barrières impénétrables ; quelques intervalles que laissait cette sombre enceinte n’offraient au-delà que des roches coupées à-pic, et d’horribles précipices que je n’osais regarder qu’en me couchant sur le ventre. Le duc, la chevêche et l’orfraie faisaient entendre leurs cris dans la fentes de la montagne ; quelques petits oiseaux rares, mais familiers, tempéraient cependant l’horreur de cette solitude ; là, je trouvai la dentaire heptaphyllos, le cyclamen, le nidus avis, le grand laserpitium, et quelques autres plantes qui me charmèrent et m’amusèrent longtemps ; mais, insensiblement dominé par la forte impression des objets, j’oubliai la botanique et les plantes, je m’assis sur des oreillers de lycopodium et de mousses, et je me mis à rêver plus à mon aise, en pensant que j’étais là dans un refuge ignoré de tout l’univers, où les persécuteurs ne me déterraient pas. Un mouvement d’orgueil se mêla bientôt à cette rêverie. Je me comparais à ces grands voyageurs qui découvrent une île déserte, et je me disais avec complaisance : « Sans doute je suis le premier mortel qui ait pénétré jusqu’ici. » Je me regardais presque comme un autre Colomb. Tandis que je me pavanais dans cette idée, j’entendis peu loin de moi un certain cliquetis que je crus reconnaître ; j’écoute : le même bruit se répète et se multiplie. Surpris et curieux, je me lève, je perce à travers un fourré de broussailles du côté d’où venait le bruit, et dans une combe, à vingt pas du lieu même où je croyais être parvenu le premier, j’aperçois une manufacture de bas.

Je ne saurai exprimer l’agitation confuse et contradictoire que je sentis dans mon cœur à cette découverte. Mon premier mouvement fut un sentiment de joie de me retrouver parmi des humains où je m’étais cru totalement seul ; mais ce mouvement, plus rapide que l’éclair, fit bientôt place à un sentiment douloureux plus durable, comme ne pouvant dans les antres mêmes des Alpes échapper aux cruelles mains des hommes acharnés à me tourmenter. […]

… qui jamais eût dut s’attendre à trouver une manufacture dans un précipice ! Il n’y a que la Suisse au monde qui présente ce mélange de la nature sauvage et de l’industrie humaine. » (Rêveries du promeneur solitaire. 1782)

Tableau de l’état de nature

« ce auteur devrait dire que l’état de nature étant celui où le soin de notre conservation est le moins préjudiciable à celle d’autrui, cet état était par conséquent le plus propre à la paix, et le plus convenable au genre humain. Il dit précisément le contraire, pour avoir fait entrer mal à propos dans le soin de la conservation de l’homme sauvage le besoin de satisfaire une multitude de passions qui sont l’ouvrage de la société, et qui ont rendu les lois nécessaires. (…) Hobbes n’a pas vu que la même cause qui empêche les sauvages d’user de leur raison, comme le prétendent nos jurisconsultes, les empêche en même temps d’user de leurs facultés, comme il le prétend lui-même ; de sorte qu’on pourrait dire que les sauvages ne sont pas méchants précisément, parce qu’ils ne savent pas ce que c’est qu’être bons… » (DO, p. 211)

« Je vais vingt pas dans la forêt, mes fers sont brisés (…) chacun doit voir que, les liens de la servitude n’étant formés que de la dépendance mutuelle des hommes et des besoins réciproques qui les unissent, il est impossible d’asservir un homme sans l’avoir mis auparavant dans le cas de ne pouvoir se passer d’un autre ; situation qui n’existant pas dans l’état de nature, y laisse chacun libre du joug et rend vaine la loi du plus fort. » (DO, p. 220)

« Sitôt que les hommes eurent commencé à s’apprécier mutuellement et que l’idée de la considération fut formée dans leur esprit, chacun prétendit y avoir droit, et il ne fut plus possible d’en manquer impunément pour personne. De là sortirent les premiers devoirs de la civilité, même parmi les sauvages, et de là tout tort volontaire devint un outrage, parce qu’avec le mal qui résultait de l’injure, l’offensé y voyait le mépris de sa personne souvent plus insupportable que le mal même. C’est ainsi que chacun punissant le mépris qu’on lui avait témoigné de manière proportionnée au cas qu’il faisait de lui-même, les vengeances devinrent terribles, et les hommes sanguinaires et cruels. Voilà précisément le degré où étaient parvenus la plupart des peuples sauvages qui nous sont connus ; et c’est faute d’avoir suffisamment distingué les idées, et remarqué combien ces peuples étaient déjà loin du premier état de nature, que plusieurs se sont hâtés de conclure que l’homme est naturellement cruel et qu’il a besoin de police pour l’adoucir, tandis que rien n’est si doux que lui dans son état primitif…» (DO, p. 228-229)

Enfant sauvage

« On voit avec plaisir l’auteur de la fable des Abeilles, forcé de reconnaître l’homme pour un être compatissant et sensible, sortir, dans l’exemple qu’il en donne, de son style froid et subtil, pour nous offrir la pathétique image d’un homme enfermé qui aperçoit au-dehors une bête féroce arrachant un enfant du sein de sa mère, brisant sous sa dent meurtrière les faibles membres, et déchirant de ses ongles les entrailles palpitantes de cet enfant. Quelle affreuse agitation n’éprouve point ce témoin d’un événement auquel il ne prend aucun intérêt personnel ? » (DO, p. 213)

Rousseau, Essais de sauvagerie

La science errante

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Louis XVI donne ses instructions au Capitaine de Vaisseau de Lapérouse pour son voyage d'exploration autour du monde (1er août 1785 - mars 1788). Peinture de Nicolas Monsiaux (Paris 1754 Paris 1837); Musée de Versailles.

5 août 1766, James Cook observe une éclipse solaire depuis la Terre-Neuve qu’il est chargé de faire apparaître sur la carte. Une nuit et un jour singulièrement impliqués. La surface de la Terre glisse dans la sombre épaisseur des planches libres d’un atlas pendant que la lune, atténuant le puissant rayonnement du soleil, permet temporairement qu’on le regarde de face. On convainc l’astrographe d’envoyer le rapport qu’il en a établi à la Royal Society. L’académie anglaise le publie l’année suivante attirant ainsi l’attention de savants qui envisagent d’expédier, à différents points du globe, des équipages pour observer un autre événement astronomique : le passage de la planète Vénus devant le disque solaire. Pour la première fois pourrait être ainsi calculée la distance de la terre au soleil  – on règle sa distance avec les dieux, avec le ciel, à cette époque. Le phénomène se produira le 3 juin 1769. Le Roi d’Angleterre, George III, alloue une somme à la plus téméraire des expéditions programmées, celle des mers du Sud. La Royal Society impose Cook. Un cap est franchi. La société scientifique commandite ses voyages, choisit son navigateur, décide qui devra et pourra suivre ses méthodes. Le voyage s’intègre à l’ordre savant. La découverte se poursuit mais à l’entreprise de connaissance géographique commencée des siècles plus tôt, le XVIIIe siècle ajoute de nouveaux éléments.

D’abord, un nouvel outillage de navigation scientifique : c’est l’âge de la chronométrie embarquée. On part sur les mers avec des montres qui comptent le temps du lieu ferme que l’on vient de quitter. Chaque coquille de noix, ballottée par les flots, se doit d’imiter ce mythique rocher immobile qu’est la terre ; le mécanisme des horloges marines, en effet, pour être régulier, pour s’écouler de manière uniforme et constante comme la physique le prescrit, doit être au maximum isolé des mouvements propres de la mer : marée, roulis, tangage. Le journal de bord, seule chronique régulière embarquée jusqu’alors, se double d’un mécanisme ô combien redoutable : il compte plus efficacement le temps et permet de savoir enfin – puisqu’il fonde le calcul des longitudes – où précisément l’on se trouve : on ne peut plus se perdre désormais, on sait où l’on va.

Ensuite, une publicité plus importante des découvertes : celles qui peuvent être nécessaires pour préparer un voyage, celles que l’on collecte durant les expéditions (le Ministre de la Marine de Louis XVI a donné l’ordre de s’abstenir de tout acte d’hostilité envers Cook et de lui porter secours, le cas échéant, malgré la guerre déclarée entre la France et l’Angleterre). Les voyages participent toujours d’une rivalité entre États mais rentrent plus étroitement en communication les uns avec les autres. Une continuité de recherche s’établit. Les registres d’étude savante se multiplient, les plans d’expérience communs (grâce au dessin, à la peinture) se diversifient. Désormais, on collecte et partage des informations en géographie, astronomie, botanique, géologie, anthropologie, minéralogie, etc.

Enfin, une nouvelle attitude plus en conformité avec l’ethos cosmopolitique des sociétés savantes est prescrite aux capitaines de vaisseaux. Face aux peuples auxquels on est amené à se trouver, il s’agit maintenant de faire preuve d’une humanité qui pourra manifester à tous, et aux quatre coins du globe, l’unité du genre humain. Les marins, quel que soit leur rang, leur opinion, leur expérience doivent introduire dans leur conduite ce principe à la fois scientifique et religieux qu’est le monogénisme, c’est-à-dire le fait que tous les peuples descendent d’un même homme, partagent une même nature – même si ce principe, affirmé aussi bien par les églises que par l’histoire naturelle, ménage la reconnaissance d’une diversité de races et ainsi la possibilité de ne plus se voir immédiatement comme frères.

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Il me semblait qu’avec tous ces changements la raison des voyages avait sombré. Que leur beauté s’était perdue. Leur écriture plus normée (office quotidien, information distribuée en registres déjà ouverts et séparés), les zones à explorer bien délimitées sur les cartes, les distances à observer avec les autochtones fixées à l’avance : cela ne laissait que présager que peu d’errances aussi bien dans la navigation que dans le récit. L’erreur, autrement dit l’errance empruntée sur le chemin de la vérité, ou encore le sort de la vérité quand celle-ci se trouve soumise au cours d’un voyage, s’installait. On savait tellement où on allait, maintenant, et en empruntant quelle voie, que l’espace ouvert à l’errance en était rétréci, son champ d’intervention balisé, son éventualité reconnue et assumée. L’errance se résorbait en erreurs prévisibles et calculables. Les relations, de plus en plus au fil du siècle, ne racontaient plus la découverte mais indiquaient et corrigeaient ou précisaient des positions. Devant Tahiti ou Manoua, on n’approchait plus ses pieds, ses mains, sa langue d’une terre nouvelle, on réglait sa longue-vue, on regardait sa montre, on approximait.

Sur ces mers, le voyage devenait si peu voyage en un sens (avec tous ses plans de navigation, ses principes de conduite, ses registres préparés), son parcours se trouvait si déterminé par son lieu de départ (par son port d’attache) qu’il semblait perdre tout côté aventureux. Rien ne paraissait pouvoir encore surgir de nulle part ; par surprise ; dans mon dos. Il n’y avait plus d’errance que devant soi. Et on avait toujours de l’avance sur elle.

Aussi l’aventure, cette façon qu’a le voyageur de s’exposer à tous les hasards qui croisent sa route, ce détour qui ne fait pas forcément avancer son périple mais qui produit son errance, semblait réduite aux aléas météorologiques, aux accidents anthropologiques et géographiques du parcours. Tempêtes, cannibales et récifs. Et puis c’était tout : la découverte s’annonçait de moins en moins comme une aventure possible. Et pourtant le voyage savant emportait un désir d’aventure avec lui, sinon l’aventure elle-même, toujours là toute entière, irréductible. Car, même avec ses trajets plus ou moins programmés, c’est moins l’aventure qui disparaît (puisqu’il ne cesse d’y avoir des contretemps : les naufrages sont là pour en témoigner), ni même l’errance à vrai dire (puisqu’on continue de passer par le Paradis ou l’Utopie pour aller quelque part) qu’un rapport énigmatique, encore indémêlé, entre la vérité et le voyage. S’installait entre eux deux une nouvelle relation. Mise en communication directe de l’aventure et de la science : d’un côté, la science, qu’elle s’établisse ou non par le fait de voyager, va pouvoir devenir une aventure en elle-même (de modalité d’enquête parmi d’autres, d’outil de vérification in situ que le voyage était en train de devenir, ce dernier finira par affecter le statut même de la science, même sédentaire : ce sera la recherche) et, de l’autre, il y aura désormais une science de l’aventure qui aura ses codes, ses précautions, ses protections, ses calculs, ses faussetés aussi, science que nous délivreront peu à peu les écrivains voyageurs des siècles suivants : « Savoir voyager, c’est avoir la science des accords. » (Paul Morand, Le voyage, 1927)

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Cook devait partir initialement aux Marquises, découvertes en 1595 par l’espagnol Alvaro de Mendana, mais juste avant son départ revient le Dolphin, envoyé deux ans auparavant dans le Pacifique pour exploration. Samuel Wallis, son commandant, fait part de sa découverte de plusieurs îles au climat doux, à la végétation luxuriante, aux habitants paisibles. Il venait de rencontrer Tahiti qu’il ne nomma pas ainsi mais l’île du Roi George en hommage à son souverain – Bougainville, à peu près un an plus tard, en avril 1768, nomma la même île Nouvelle Cythère en référence au climat libertin qui régnait à la cour de Louis XV : Cythère était l’île grecque où se célébrait le culte à Vénus. C’est en ce lieu qu’il avait été ordonné à Cook d’établir son observatoire. De Bougainville à Gauguin, tant de Vénus seront dévoilées sur cette île.

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Les expéditions de Cook dans les mers du Sud constitueront le modèle absolu du voyage savant de l’époque des Lumières. Celle de Lapérouse fut sa réplique française.

Avant de lancer l’expédition de ce dernier, le gouvernement français avait déjà essayé de rivaliser avec l’Angleterre en confiant une mission à Kerguelen. Celui-ci devait traverser le Pacifique d’Ouest en Est mais n’alla pas plus loin que les îles qui portent encore son nom. Archipel : seuil ; marches mobiles d’un empire. Aussi, la priorité fut-elle donnée, dans les instructions données à la Lapérouse, à la recherche du passage du Nord-Ouest, symétrique du détroit de Magellan, et au repérage des côtes du nord-ouest de l’Amérique qui, mollement revendiquées par les Espagnols et les Russes, donnaient l’espoir d’y établir un commerce de fourrures. L’intérêt bien connu du roi de France pour la géographie – qui faisait partie de son éducation princière –, fit que ce dernier entra directement dans la planification de cette campagne : d’où cette image d’un Roi penché sur une carte qui ne fut pas premièrement plan de bataille. Elle fit aussi que les considérations commerciales furent considérablement minimisées dans cette campagne (ce qui permit le soutien tacite de l’Angleterre à cette expédition).

Cette diminution des prérogatives commerciales (qui fit refluer les intérêts économiques dans le champ des instructions secrètes comme pour le voyage de Cook pour lequel elles ne furent révélées qu’en 1927) paraît bien souvent comme la marque décisive du véritable voyage savant.

Si l’on observe effectivement au XVIIIe siècle – comme on vient de le voir – l’institutionnalisation du voyage au rang d’opérateur scientifique, de procédure savante, il apparaît vain, cependant, de vouloir dégager l’existence d’un rapport fixe, hiérarchique et exclusif, entre les différents buts d’un voyage – rapport qui permettrait d’isoler et d’opposer les intérêts soi-disant purs qui le guideraient. Il suffit de voir comment des buts, considérés comme opposés, peuvent être poursuivis simultanément – en ménageant une part de secret par exemple – pour comprendre que n’existe rien de tel qu’un intérêt scientifique, pur ou pas. La publicité de la science, en effet, ne s’oppose pas au secret des opérations militaires et commerciales, sa manifestation ne sert pas à dissimuler la poursuite d’objectifs moins avouables – elle n’est donc pas simple alibi ou justification – car c’est la science elle-même qui fait l’objet d’un partage (lui même caché) entre ce qui de ses résultats pourra être communiqué et ce qui ne le sera pas (même si l’espionnage perpétuel rendait largement inutile de telles protections : Louis XVI fit recueillir auprès des anglais des informations sur les voyages de Cook et notamment les moyens utilisés contre le scorbut). La science n’est pas seule publique puisque les informations utiles sur le plan stratégique ou commercial ne sont pas moins établis scientifiquement que les autres. Elle ne se donne pas comme un but dans cette nouvelle pratique du voyage, elle en est au contraire une condition, un facteur et un résultat ; plus qu’une fin, elle constitue une dimension complète, absolue et irréductible des voyages de Bougainville, Cook et autres Lapérouse.

Opposer a priori les fins du voyage pose problème, de même quand on souhaite leur donner un ordre. Car la hiérarchie des fins n’est pas forcément la même suivant la façon dont on se trouve embarqué dans une telle entreprise : les marins ne voient peut-être pas certaines de leurs missions à la même hauteur que le Roi de France qui lui même n’a pas les mêmes priorités que la couronne d’Angleterre (même s’ils peuvent partager la même soif de richesses). Ensuite, les différents buts ne font pas que s’entrecroiser, s’emmêler les uns aux autres (dressant une sorte de limite de fait à l’analyse), ils sont aussi étroitement ajustés entre eux : formant circuit, boucle, circularité continue. Les fins ne mettent jamais fin à rien, elles sont moyens de moyens, médiation perpétuelle. Enfin, deux États peuvent voir certains de leurs intérêts converger (accroître le territoire connu) comme il peut arriver que les marins, loin de chez eux, se reconnaissent comme compatriotes : ainsi Lapérouse avec les officiers britanniques de Botany Bay (leur but commun, alors, étant de rentrer chez eux sain et sauf) ; d’autres divergences non seulement se font jour mais ne jouent pas sur le même plan. Une expédition savante ne supprimait pas les tensions (quand les Français surent que les Anglais préparaient un voyage en Australie, Lapérouse reçut l’ordre d’aller directement au sud pour voir ce qui s’y tramait), elle ne bénéficiait pas d’un abaissement des rivalités militaires et commerciales, elle les déplaçait au contraire, mais sur un autre plan : celui de la gloire des nations. Les lumières que les souverains convoitaient pour elles-mêmes (et non simplement comme moyens d’autre chose) devaient servir au rayonnement de chaque pays, de chaque royaume. Le même globe qui ornait jadis le sceptre de l’empereur, emblème de sa puissance et rayonnement aveugle de son pouvoir, devait maintenant pouvoir se déplier sur une carte et accueillir la lumière la plus nette, la plus crue sur ses moindres repli et cachettes. Glissement de priorités, circularité des fins, déplacement d’échelles, la volonté de déterminer quel est le but véritable, principal, qui est censé guider continûment un voyage est, me semble-t-il, une mauvaise approche : un voyage se poursuit toujours, et simultanément, dans plusieurs directions – il est sur-orienté, déboussolé par excès. Aussi dans ce cas, est-ce plutôt le rapprochement des fins, la possibilité qui fut donnée de les agencer en une seule et même entreprise cohérente qui s’avère significative – rapprochement également indiqué par le fait que les écoles militaires, à l’époque, dispensaient de solides connaissances en sciences naturelles, connaissances qui étaient ensuite exigées dans la pratique de la navigation. Avant même de savoir quelles fins, implicites ou explicites, on donnait à ces expéditions, quelle était leur importance respective, la réussite de ces voyages dits savants était déjà d’exister : on se préparait, on embarquait des savants, des outils scientifiques ; on faisait des mesures, des relevés empiriques ; on les consignait dans de nombreux documents.

Aussi faudrait-il voir dans ces voyages la manifestation d’un certain rapport, d’une certaine instance « politico-scientifique » à l’époque dite des Lumières. Alors, que le souverain ait pris part au voyage ne serait plus seulement anecdotique. Se manifesterait son désir (et celui de son adversaire) de voir plus de terres reconnues (Louis XVI remplissait les cartes à mesure que les rapports arrivaient sur sa table) et du même coup l’identité entre le plan sur lequel s’édifiait, à l’époque, le savoir géographique (avec l’ensemble des champs qu’il pouvait contenir ou croiser : histoire des peuples, hydrographie, histoire naturelle, minéralogie, astronomie, etc.,) et le plan, l’échelle et la dimension spatiale précise, dans laquelle s’exerçait la souveraineté du roi. En élargissant le périmètre de recherche de Lapérouse, celui-ci exhibait le rapport étroit qui liait sa position de souverain au territoire – à l’espace continu, mesuré, quadrillé – et particulièrement aux manifestations de son extension. Et en effet, savoir quels étaient les contours, les richesses et les occupants d’un territoire inconnu, c’était dessiner virtuellement l’opportunité d’une conquête, l’utilité d’un établissement commercial, la possibilité de nouvelles alliances. Les espaces que les voyageurs découvraient, qu’ils dotaient géographiquement de nouveaux points de vue, de nouvelles échelles (vue de face, vue du ciel ; vue de près, vue lointaine ; vue globale, vue étroite) formaient comme le corrélat du pouvoir de la couronne. Ce que la géographie – dans ses relevés, ses rapports et ses cartes – montrait au roi, c’était le territoire à l’état pur, dans son état de plus grande désirabilité, dans un état de transparence maximal, autorisant les calculs les plus fous quant à son devenir politique, militaire, commercial, philanthropique même. La terre ainsi tracée, pliée, décrite, c’était le rêve éveillé, zénithal, de la souveraineté ; une souveraineté débarrassée des lourdeurs des administrations et des fâcheuses coteries, épargnée par la médiocrité et la lenteur des transports, libérée des obstacles et des intempéries ; une souveraineté enfin rendue à son tête-à-tête amoureux avec sa terre d’élection. Celle dans lequel elle pouvait rêver d’un empire. Un jour viendra où les rêves d’empire planétaire deviendront si réels pour les chefs d’État que le globe même leur paraîtra soudain plus léger que l’air. Charlie Chaplin et bombe A.

Le 22 janvier 1791, l’Académie des Sciences et la Société d’histoire naturelle présentaient une requête à l’assemblée nationale ; le 14 février, l’expédition de Lapérouse fut officiellement déclarée perdue. L’Astrolabe et la Boussole étaient reconnues errer quelque part. Entre les étapes prévues et programmées du voyage, l’aventure reprenait ses droits. Une nouvelle expédition fut dépêchée. Un voyage savant doublé d’une mission de sauvetage. Quand l’équipage d’Entrecasteaux, le 19 mai 1793, passa près de l’île Vanikoro qui ne figurait sur aucune carte, il restait probablement quelques rescapés dans les parages. Virent-ils passer à l’horizon pour presqu’aussitôt repartir les deux navires qui avaient été envoyés pour les sauver ? Ils s’appelaient Recherche et Espérance. Ils visaient vérité et salut. Sur les mers, l’errance n’appartenait pas encore tout à fait à la droite raison, la voie n’en était pas tout à fait dégagée, même réduite aux lois de la probabilité, quelque chose comme la foi se tenait au milieu.

Je vois dans ces noms de vaisseaux le signe d’un nouveau voyage, le signal d’un nouveau départ. Un pavillon inédit est levé. De nombreuses expéditions maritimes, parmi celles qui compteront au XIXe siècle, comme celle d’Entrecasteaux, ou de Dumont d’Urville, des importants voyages scientifiques français, seront expressément chargés de cette mission de sauvetage. La science sauve. La science s’établit en voyageant vers le salut de voyageurs disparus. Le savant voyage en direction du passé, sans cesse tourné vers ce voyage qui a initié sa tradition. Au commencement de cette science des mers, un naufrage. La recherche repasse sur les traces premières, elle cherche le perdu : non qu’elle l’ait un jour possédé mais il aurait dû lui revenir.

Le voyage vogue sur traces d’un autre voyage. Voile à rebours.

Les voyages des siècles précédents s’enchaînaient d’une autre manière. Que l’on suive les traces de son prédécesseur (quand on obtenait ses plans de navigations) ou que l’on tente d’autres voies contournant de dangereux obstacles, les voyages sur mer cumulaient directement ou indirectement leurs efforts en signalant des zones et des lieux qui, peu à peu, devenaient une même terre, un même pays, qui, rapidement, se retrouvait découpé en morceaux : nouveau territoire. Terre-Neuve. Nouvelle Amsterdam. Nouvelle York. Nouvelle Angleterre. Nouvelle Hollande. Nouvelle Écosse. Le port demeurait avec soi. Le voyage en mer découvrait sa fin (qui était son départ) devant lui, il cherchait le bout, la boucle, le circuit odysséen du voyage. Or, les voyages en mer qui vont partir à la recherche de l’expédition de Lapérouse vont s’avancer dans cet espace singulier dans lequel il n’y a pas de port. Seulement un écueil, un obstacle. Un lieu de naufrage. Ils cherchent la tombe et le port, pour les rescapés s’il y en a, sera ce bâtiment qui vient les chercher. La navigation est devenue tellement sûre que le pont des navires sera lui-même devenu le port des marins. On y sera chez soi sur les flots.

Voyager vers l’interruption du voyage, voyager pour que le voyage fasse retour. Non plus tour du monde mais contournement du naufrage. Voyage achevant le voyage.

Pourra-t-on dire encore : 1. que l’errance traverse nécessairement le voyage (même si l’on distingue justement celui-ci par le fait qu’il se donne un but, un terme, qu’il n’est pas voyage perpétuel) 2. que l’erreur lui est donc consubstantielle, c’est-à-dire que ce dernier dévie, bifurque, oblique en permanence et 3. que la reconnaissance de l’erreur ne remet pas le voyageur dans le droit chemin, qu’elle n’est même pas le providentiel raccourci qui lui permettrait de rentrer au port, sain et sauf, mais qu’elle est au contraire la poursuite, la relance, le mouvement même du voyage. La vérité se trouve à sa fin. C’est la toute dernière erreur, celle que l’on ne peut réviser, c’est la plus fatale.

Rousseau, à l’époque de Cook et de Lapérouse, réclamait une fin nécessaire pour chaque voyage. Voyager pour voyager, c’est errer, être vagabond. Il fallait rentrer au port, fut-il devant soi, il fallait une attache quelque part, sinon ce n’était que vagabondage, rupture des liens. L’errance est la défaite des attaches que les aventures coupent et recoupent mais renouent trop souvent.

Machines à écrire

En passant

Les révolutions européennes du XVIIe siècle, par force libelles, chants et cérémonies, se déroulaient sur une scène virtuelle et devant un public absent. Théâtre que les prises de palais et les sièges de cités rendaient manifestes pendant quelques temps. C’est pourquoi on parle encore de manipulation ou de machination en politique (on imagine que derrière chaque parole publique quelqu’un tire les ficelles) et pour cette raison que la satire morale de l’époque décelait dans les faits et gestes, non pas une histoire, mais un rôle tenu de bout en bout et à part entière. Derrière les acteurs se dissimulaient des auteurs, princes et grands, qui pensaient avoir pour eux la souveraineté de la mise en scène, la régie des décors, le privilège des bonnes perspectives. La Politique s’institua ainsi et le journalisme actuel croit encore pouvoir la critiquer en usant des procédés qu’elle-même inventa, mais que peut faire l’intrigue des petites histoires contre la pompe de la grande.