La dramatisation mondiale télévisuelle

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L’ère du paupérisme #2

cerro-cora-slum-rio-de-janeiro©adriano_ferreiraTous ceux qui s’inquiètent, actuellement, des problèmes d’économie passionnelle des masses, à l’heure de la dramatisation mondiale télévisuelle, savent sans doute que ces questions se posaient, bien sûr d’une autre façon, au XIXe siècle, au moindre des citoyens qui croisait dans sa rue, sous ses yeux, le spectacle de la misère. Sans doute, y a-t-il un bouleversant changement d’échelle dans le passage de cette scène de mendicité urbaine aux images de camps de réfugiés ou de catastrophes toujours trop naturelles survenant aux quatre coins du monde, mais de la philanthropie des Lumières à l’humanitaire contemporain, nos sentiments d’humanité n’ont pas, me semble-t-il, changé complètement de régime, disons, politico-moral. Nous interrogeons toujours ce qui du malheur à la douleur fait lien entre les hommes : pitié, compassion, solidarité, empathie, autant que ce qui y fait droit : assistance, bienveillance, providence ou assurance. Continue ainsi, toujours je le pense, l’exploration de ce qui, d’homme à homme, oblige à répondre à la souffrance ; ce qui dans ces situations d’accablante misère met à l’épreuve l’incertaine réalité de notre récente humanité – rappelons-nous que pour les hommes d’Occident et pendant bien des temps, l’humanité fut d’abord un privilège, une dignité, avant d’être un droit ou une essence. Tous les hommes que les Européens rencontraient étaient loin de « bénéficier » d’une aussi grande distinction.

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L’obscénité rock’n’roll

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Le mouvement pour lequel les apparitions d’Elvis en public ont fait tant de scandale, ce mouvement du bassin, danse précise et rythme diffus du rock’n’roll, n’est pas une imitation de l’acte sexuel. Le mouvement n’est pas à la ressemblance du coït puisqu’il choque, justement, de montrer l’acte lui-même, de le mettre en lumière, sans même l’ombre d’un partenaire qui, s’approchant, en masquerait l’axe frontal. Elvis répète l’acte sur scène, le transporte, le déplace de cette « scène » obscure, dite primitive, dans laquelle il aurait dû demeurer lui dit-on. D’où l’obscénité du mouvement même du rock’n’roll : confondre les scènes, les mettre en continuité, faire passer un acte d’un espace à l’autre. Faire trembler le partage entre le dedans (l’obscur) et le dehors (l’évident), les limites du corps. Érection d’un geste, exhibition d’un fantasme.

Si Elvis imitait seulement, il laisserait dans l’ombre ce dont il ne montrerait qu’une image, une image certes brûlante mais toujours moins vive et étincelante que l’acte représenté. Elvis par son geste ne représente « rien » : il simule, il simule à la perfection, il consume l’image-modèle qui, incandescente, s’enflamme sur scène. Il pousse le pouvoir d’imagination vers son maximum : le double disparaissant, se consumant à la lumière, montre la chose. Ou quasiment. C’est ce que démontre le scandale. On feint d’avoir vu son sexe en action. Or le pelvis d’Elvis, pur fantasme, merveilleux simulacre, grandiose obscénité, reste image : un petit écart irréductible demeure, tout n’est pas montré puisque se marque un signe. Un signe de quoi ? Qu’est-ce qui s’oublie, se perd, s’absente, s’enfuit dans la brûlante image qui se consume au grand jour ? Qu’est-ce qui résiste à la nuit que la cendre même du signe « Pelvis » trahit sans le dire ?

Lors du célèbre et exemplaire passage d’Elvis au Ed Sullivan Show – la condition et le vecteur pour une diffusion de plus en plus massive de sa musique – la censure vient faire écran à l’obscénité du déhanchement de l’idole. Le geste, le simulacre invisible n’est signifié à l’écran que par les visages et les cris des spectatrices filmées dans l’assistance. La foule fait signe à l’écran d’une obscénité cachée. La censure télévisuelle transforme l’image des foules excitées en symbole de la scène cachée. Image dont la valeur de signe indique qu’elle est incomplète, qu’elle renvoie à une autre image, invisible ailleurs. S’il y a du symbolique dans le jeu scénique du rock’n’roll, si la division du spectacle que marque la rampe se structure de façon symbolique, c’est en raison d’une censure. Situation habituelle. Du fond de leur séparation, fosse et plateau s’appellent et se répondent l’un l’autre. Ils forment, à distance, l’image d’un acte sexuel.

Le rock’n’roll est fait de gestes autant que de sons. Les gestes pour jouer aussi bien que les gestes qui viennent au moment de le faire appartiennent à la musique. Le lieu où le Rock apparaît, autrement dit le corps du musicien, doit disparaître, se dissimuler, être caché. La scène existante, le lieu public disponible n’est pas l’endroit où il peut se montrer. Signe, le rock tire au-devant du public ce qui doit demeurer caché au plus grand nombre et surtout à la jeunesse – il excède la scène, il la charge d’une valeur nouvelle, outrancière et extrême. Image, il apparaît dans la foule qui le démembre et le renvoie à une scène invisible (celle de la censure et celle primitive). Derrière la scène se tient une autre scène plus profonde qui doit rester invisible.

Le rock n’a pas de scène à sa mesure : ni sur le plateau où on le dissimule, ni dans la foule qui le renvoie et lui désigne un au-delà (le public, sur le plateau de télévision, voit la scène que dissimule la censure mais ne la montre pas, la symbolise seulement). L’espace dans lequel le corps de cette musique se montre est une scène impropre, une scène où celui-ci ne peut se montrer pleinement, à lui-même et aux autres. C’est un corps à « l’expression » mutilée, par excès et défaut. Il n’a pas de lieu unique, entier, où se manifester dans son intégrité mais un espace divisé, médiatisé, symbolique.

Est-ce seulement la télévision qui est une scène impropre ? Sur les planches, la bonne vieille estrade de bois, ne se trouve-t-il pas le lieu adéquat ? D’abord, tous les passages télévisés n’ont pas été censurés et bien des spectateurs ont vu Elvis sur le petit écran faire son show. Ensuite, les polices locales filmaient déjà les concerts pour porter son obscénité devant les tribunaux. L’évidence si scandaleuse du sexe repérée par l’opinion dans le jeu d’Elvis était déjà une façon de pousser le rock hors de la scène : sa scène légitime était dans la chambre et devait le rester, ou s’il persistait à se montrer en public, sa place serait désormais en prison, derrière les barreaux. Il n’est donc pas sûr qu’il existe une scène primitive et positive du rock’n’roll, une scène où cette nouvelle musicalité brûlante du corps pourrait pleinement se manifester. L’existence d’une scène derrière la scène, d’une scène où tout se dévoilerait à l’opposé d’un lieu divisé selon les lois du public est le résultat d’une certaine police des corps. Les histoires de coulisses, celles que les rockers autant que les journalistes qui les traquent et les colportent entretiennent à propos du désir sont la défaite légendaire du rock’n’roll. Le retrait, le recul, devant le défi lumineux de la scène.

On Air

Radio-New by Gafa Kassim

On peut se moquer – et avec raison – de ceux qui déclarent préférer le son du vinyle : plus rond, plus chaud, plus vrai ; au détriment de celui du compact. Mais on aura beau leur montrer que le son, en raison de son procédé de lecture, est meilleur (quand les gravures auront été faites avec soin, ce qui est loin d’être le cas pour tous les albums), ils n’auront pas tort pour autant de continuer à dire non. Car c’est peut-être que nous ne comprenons pas ce qu’ils disent et ce qu’ils expriment de cette façon ; nos arguments, pour être amplement objectifs, ne font pas de leurs affirmations de simples opinions subjectives. Les amateurs de vinyles, en effet, nous paraissent intégrer dans le son ce que d’autres comme nous n’y mettent surtout pas. Notre petit doigt sur le disque ne suit pas les mêmes pistes. Cette chaleur qu’ils sont nombreux à sentir (outre les questions de prise de son et d’enregistrement), c’est le crachotement caractéristique des émissions qui passent sur les ondes. Les amateurs de vinyles écoutent leurs disques en radiophonie.

Il y eut un temps où le jazz n’avait de vecteurs d’audition pure (c’est-à-dire de moyens de constituer sa musicalité en expérience purement auditive) qu’à la radio (il y avait peu de lieux pour l’entendre en tant que musique car celle-ci n’était bien souvent qu’un divertissement, et parfois une présence bien secondaire). Or, en écoutant les retransmissions sur le poste, non seulement on entendait cette musique – et ses musiciens – que bien souvent on n’allait jamais voir mais on se sentait également en présence de ceux qui, au même moment, écoutaient ce qui devenait alors un concert à distance. Et c’est cette chaleur, je crois, cette invisible proximité d’autrui, que retrouvent et apprécient les amateurs de vinyles. Debout, le casque sur les oreilles ou les enceintes à fond, dans une intimité ordinaire, voire même casanière, ils entendent et ressentent les autres autour d’eux.

À prendre plaisir, alors, dans ce crachin sonore, ils ne sont plus seuls. Il y en a d’autres avec eux quelque part attachés à contenir les même émotions qui débordent.