Un prophète

En passant

Un prophète est un être blessé de ne pas avoir vu ce qu’il avait à voir quelque part. Quelque chose qui le regardait. Lui. Et d’autres encore autour et derrière. C’est quelqu’un qui essaie à tout prix de revoir ; de voir ce qui n’est pas été vu les dernières fois. Il regarde sans cesse au-delà, plonge ses yeux brûlés dans la nuit, cherche un jour impossible dans cette opacité qui l’abîme et l’accable. C’est quelqu’un pour qui la semaine ne compte jamais assez de jours pour y voir vraiment clair…

Fous de Dieu

En passant

À l’époque féodale, le peuple des fous rassemblait les individus que le démon possédait, mais aussi les athées et les fous de Dieu : anachorètes, mendiants, ermites, pèlerins, etc. Trois types de fous. Pas plus. Probablement que le fait que chacun d’entre eux puisse être vraiment insensé était discutable (pour soi bien sûr mais aussi pour les autres), de même le fait qu’ils le soient tous : du moins au même degré, pour les mêmes raisons, avec les mêmes conséquences. Leur commune folie n’était peut-être qu’une évidence lointaine. De celles qui brillent dans le ciel mais qu’on ne regarde plus – que peuvent-elles bien illuminer celles-là ? Mais une question demeure : sur fond de quelle folie singulière ces trois conduites envers dieu étaient-elles perçues pour paraître ainsi figurées sous le même profil, celui du fou ? Pourquoi ces différents cas de folie ne sont-ils pas demeurés dispersés et repérés seulement sur les divers types humains ou les personnages sociaux qui connaissaient son épreuve ? Pourquoi, s’il y avait folies, fallait-il qu’il y eût, aussi, un seul et même sujet pour cette expérience, fut-il reconnu chez de nombreux genres d’individus ?

Dans son Guillaume le Maréchal ou le meilleur chevalier du monde, Georges Duby, l’historien, nous donne un premier élément de réponse : « Qui se montre seul au début du XIIIe siècle sinon les insensés, les possédés, les marginaux que l’on traque ? L’ordre du monde requiert que chacun demeure enserré dans un tissu de solidarités, d’amitiés, dans un corps. » Il y avait, semble-t-il, entre la moindre fréquentation des hommes et la perte de la présence divine un rapport privilégié. Comme si le dieu des chrétiens, bien que créateur de l’ensemble du monde, n’avait une présence véritable, essentielle, bienfaisante, que parmi les hommes. N’avait-il pas pris, il n’y a pas si longtemps que cela, figure humaine ? L’Église, l’ecclesia, l’assemblée des hommes, n’était-elle pas son corps séculier ? Qui, de gré ou de force, abandonnait les hommes se trouvait éloigné de Dieu, fut-ce pour s’en mieux rapprocher. Partir comportait un risque, majeur. À chaque carrefour on se trouvait sans doute, déjà, sur le chemin de la folie.

Car nombreux sont les textes qui, sur ce point, concordent : la folie est le résultat, le sujet même, de l’errance. Se trouver hors du sens, comme l’on pouvait dire alors à l’époque féodale, n’était peut-être pas seulement se trouver hors d’état de dire quelque chose de sensé. Peut-être n’était-ce pas ce sens là qui était en jeu dans les forêts et les landes où les hommes se perdaient ; peut-être un sens plus fondamental encore, le sens de l’espace et du temps, de l’Orient qui voit le soleil se lever, de l’Occident qui le voit se coucher. Peut-être les hommes devenant fous perdaient-ils déjà le nord ?

Ce n’était pas la raison qui parle, le logos, que les hommes perdaient, mais la raison qui guide à travers le monde. Droit chemin.

Quand les Européens cessèrent de tourner leurs yeux vers l’Orient et Jérusalem ; quand le court chemin pris par Colomb ne fut plus considéré comme un détour pour de nouvelles croisades ; n’étaient-ils pas eux aussi en train de perdre la boussole ? Et pourtant…

Ors

En passant

Qu’une denrée soit échangeable dans notre système économique suppose qu’elle soit monnayée, échangeable contre de l’argent. Or, je fais l’hypothèse qu’il a fallu, à certaines époques, peut-être au XVIe et XVIIe siècle, peut-être encore après, que chaque produit, pour devenir marchandise, ait un rapport substantiel quelconque avec l’or qui était à la fois le principe de mesure des richesses mais aussi une richesse parmi d’autres. Une propriété native, une disposition obtenue par un procédé technique, un effet conféré par l’usage, devaient, il me semble, être partagé entre chaque marchandise et le matériau qui servait de monnaie. Car contrairement à ce que l’on pense, il existe toujours un principe matériel monétaire, aussi subtil ou inapparent qu’il soit, même si la monnaie est faite de papier et se trouve gagée sur un rapport de confiance. Je pense au blé du XVIIIe siècle, au pétrole du XXe, à l’eau du XXIe. Quel serait le rapport substantiel que les produits doivent échanger avec la monnaie pour devenir marchandises aujourd’hui ? Et s’il se manifestait par cette simple question que l’on se pose en blaguant : si tout brûle, qu’est-ce que je garde avec moi ? Moi je le sais, ce sera le Livre. Le livre comme support et véhicule d’Information. Pauvre de moi.