Philosophie sauvage. Etat des recherches

Icescape 6 by AshokboghaniDepuis plusieurs années je m’efforce de cerner les contours d’une expérience socialement mineure mais néanmoins obsédante dans l’histoire occidentale : il s’agit bien sûr de la sauvagerie. De nombreux chantiers ont été ouverts : une galerie de portraits représentant d’illustres ou d’obscurs hommes sauvages – exposition courant de l’époque médiévale à l’époque actuelle ; une analyse des différentes dimensions qui traversent et composent cette expérience sous des modalités diverses ; un repérage des lieux et moments dans lesquels cette expérience se joue et emporte avec elle des enjeux d’ordre plus général : tout cela en guise de reconnaissance de son histoire et pour répondre à ceux qui, à tort et souvent à raison, relèguent cette dimension culturelle au rang d’un mythe, d’un préjugé ou d’une racine de l’homme occidental.

On peut trouver ici les grandes lignes qui éclairent le point de vue sous lequel j’aborde le problème et , un des premiers portraits mis au point, en attendant que d’autres tapissent la galerie que j’espère ouvrir un jour. Mais je voudrais partager sur cette page tout autre chose.

Homme sauvage portant un écu au lévrier. Schongauer, Martin (1450?-1491). Graveur

Qu’on reconnaisse à la sauvagerie – humaine surtout – une réalité ou qu’on lui laisse uniquement la valeur d’une catégorie culturelle, ou d’une métaphore, ou même seulement le statut d’un fantasme, il est néanmoins indéniable qu’elle s’est présentée de façon récurrente aux Occidentaux les siècles derniers. Des forêts aux êtres qui les habitent, hommes ou fauves, des figures de carnaval sorties lors des festivités aux êtres étranges qui résident aux confins du monde, le Moyen-Âge a certes bien connu la sauvagerie des êtres : un homme mis au ban, un saint qui cherche une retraite, une proie qui détale, un villageois qui se masque le front, un étranger qui se perd par-delà l’horizon ; mais surtout par leur côté fuyant et, globalement, dans ses marges. Au bout d’un siècle de colonisation aux Amériques, d’autres Sauvages (les mêmes et pourtant différents) auront pourtant, quasiment, peuplé la totalité de la terre – tous ceux que l’Occident aura considérés comme étant extérieurs à sa foi et sa loi. Peut-on penser qu’un statut aussi général, aussi évident pour quantité d’Européens (avec bien sûr tout ce qu’il a pu charrier de préjugés, d’illusions, d’erreurs et de crimes) soit resté sans conséquences ?

Si l’Occident a ainsi ensauvagé la plus grande partie des peuples de la terre, exceptés ceux dans lesquels il reconnaissait une part de sa civilisation, il y en eut donc aussi quelques-uns (très peu) sortis de ses rangs, et devenus d’autant plus légendaires : des fous dans les bois, des enfants trouvés, des marins prenant femme indienne, des marins naufragés, un écrivain nostalgique, des ethnographes sans retour, et peut-être deux philosophes. Peut-être, et c’est là tout l’enjeu du travail en cours, que deux individus, non seulement ont fait de l’expérience de la sauvagerie en eux-mêmes et autour d’eux, mais ont également fait de la philosophie, pour une part au moins, un exercice d’ensauvagement. Non pas une philosophie de la sauvagerie, une réflexion sur la dimension sauvage du vivant – animal ou végétal – mais l’ensauvagement (acte ou perception peu importe à cet instant) comme pratique philosophique à part entière, spécifique et singulière ; nouvelle épreuve peut-être, proposée par certains hommes, pour accéder et tenir au rang de philosophe.

Par deux fois, au moins, ces trois derniers siècles, cette expérience a été le vecteur et le support d’une pratique réfléchie. Deux livres témoignent au plus haut point de cet événement inhabituel ; deux livres qui, à l’échelle de l’histoire occidentale, sont presque contemporains : Les rêveries d’un promeneur solitaire, rédigées entre 1776 et 1778, par Jean-Jacques Rousseau, et Walden ; or, Life in the Woods, de Henry Thoreau, ouvrage publié en 1854.

Sign at Thoreau's cabin site by binarydreams

J’aimerais faire une comparaison systématique de ces deux ouvrages et des expériences auxquelles ils renvoient ; faire une comparaison qui bien entendu établirait les éléments communs aux deux pratiques mais qui ne chercherait pas, pour autant, à les assimiler, mais au contraire à souligner leurs différences : celles que l’on pourra trouver entre elles mais aussi à l’égard des expériences contemporaines ou antérieures de sauvagerie. Établir ainsi la singularité de ces pratiques et questionner ainsi les relations possibles que l’on peut reconnaître entre elles.

On trouvera donc ici, répartis selon un ordre, un espace, encore provisoire, les différents éléments (remarques, descriptions et analyses) propres à faire avancer une telle recherche : à la fois balises, directions et sillages. Toutes les propositions, les indications, les remarques, les critiques, les encouragements, les astuces mais aussi les blagues ainsi que les divertissements sont les bienvenus. Allons il est temps, levons l’ancre.