Faire place nette

Les places libres que de nombreuses villes connaissent encore en leur centre manifestent depuis qu’elles ont été aménagées – et jusque dans l’oubli de leur fonction – le pouvoir fondateur qu’un peuple réalise dès qu’il se voit, même pour quelques heures, même pour quelques jours, attroupé, agrégé, amassé. Espace laissé ouvertement libre à son éventuelle rassemblée, forme vide dévolue à l’accueil de son possible retour, volume urbain entretenant fictivement le souvenir, et le mythe, que la population a été ici, un jour, réunie. Lueur locale et furtive d’un peuple. Le pouvoir d’assembler les hommes dans les villes médiévales était en effet âprement disputé : entre évêques, seigneurs, consuls et autres bourgeois. Il n’avait pas, cependant, de reconnaissance politique générale et se manifestait lors de cérémonies religieuses ou civiles instituées. Pouvoir aussi désiré que hautement redouté. Dans les fêtes commémoratives contemporaines où un peuple trouve également à se reformer, on continue de croire et surtout de faire croire qu’on répète le jour fameux et premier de son assemblée primordiale. La seule décisive. Se réunir ne fait que rassembler ce peuple toujours déjà présent quelque part même si depuis des lustres on ne le voit plus, on ne l’entend plus : peuple fondateur, royalement invisible et souverainement muet. Dans ces rassemblements spontanés tournés vers le passé, où on persiste à penser qu’on rassemble un peuple qui n’existe pourtant plus que dans les histoires, on fait l’économie de cette pensée difficile qui nous conduirait à interroger les conditions sous lesquelles il est aujourd’hui possible de s’assembler à nouveau. De faire peuple. Mais avec qui et comment ? Car un peuple, on l’aura compris, n’existe que dans ce pouvoir effectif d’assemblée. Or si les villes laissent transparaître aujourd’hui dans la nudité de leur place le fondement historique de leur pouvoir urbain, le peuple souverain, si elles ne manquent pas non plus d’appeler aux rassemblements festifs et civiques, elles abandonnent le plus souvent la place du peuple aux passants dispersés et pressés qui vaquent à leurs occupations sous le regard indifférent des hautes fenêtres de l’hôtel de ville. La place vide du pouvoir ne doit jamais nous dispenser de venir effectivement l’occuper. D’y faire peuple encore une fois mais lequel ?

Nous le savons – ou si nous ne le savons pas, il nous faudra bien l’apprendre – le transfert de souveraineté qui s’est produit du prince au peuple ici et là en Occident dissimulait une ruse. Car jamais un peuple ne saurait se présenter à quiconque en personne ; jamais un peuple ne parviendrait, même une fois, à se rassembler, à s’assembler de façon telle qu’un jour on puisse dire : « voici le peuple, il faut lui obéir ». La foule assemblée, sur une place ou ailleurs, est toujours divisée, diminuée, mutilée, absente ou manquante à elle-même. Tout le peuple ne peut jamais se trouver, ici ou même là. Il est toujours absent car toujours à venir. Nous sommes encore dans l’attente de ce grand événement.

Mais un autre se prépare et d’autres sont déjà en cours. Ne pouvant faire peuple, les insurgés, les insoumis, les dissidents, les rebelles, les indisciplinés, les intraitables ont depuis longtemps trouvé un expédient : il suffit de faire masse si l’on ne peut faire tout. Encore faut-il ne plus vouloir faire peuple en faisant cela. Car une masse – même conséquente – s’opposant à son gouvernement, à ses représentants, manque encore le peuple si elle prétend l’incarner. Elle s’échine à réaliser un idéal d’unanimité, à surmonter le défi de réunir tout le monde, alors même que cette épreuve a été rendue justement politiquement nécessaire du fait d’être rigoureusement impossible à réaliser. Nous rêvons encore de grève générale. Nous jubilons à l’appel de « tout le monde dans la rue ». Nous rêvons de défaites. L’unanimité, comme la recherche du plus grand nombre dans les grèves ou les manifestations (qui en sont les formes approchées) sont des voies d’échec constitutionnellement programmées. Combien de temps allons-nous encore essayer de répondre à cette voix qui nous dit : « Je suis élu, je suis le peuple. Vous qui me contestez, vous qui me résistez, conduisez devant moi l’ensemble de la foule, l’ensemble des citoyens, et je cèderai, bien volontiers. » Voilà en substance le discours auquel on cherche à répondre en se réunissant en nombre. Il faut non arrêter de seulement répondre mais il faut aussi arrête de compter ou le faire autrement.

Il y a d’autres manières, en politique démocratique, de compter pour quelque chose. Le peuple ne vient jamais en majesté mais toujours les membres divisés, la langue fourchue, le corps monstrueux. Personne et même ces populistes dont ceux qui craignent la foule affublent de ce nom, ne verront le peuple présent. Celui-ci ne se trouve qu’en se perdant, ne s’avance qu’en se retirant : toujours une part qui manque, jamais au complet. C’est aujourd’hui un zombie pourrissant qui se désagrège au fil de son mouvement. Il y eut un moment, mais est-ce encore le nôtre ?, où l’on se mit à compter différemment. Le nombre comptait mais à l’envers. Il n’y avait de véritables peuples que sous les figures des minorités agissantes, des avant-gardes, des groupuscules. Ils faisaient tout d’être si peu. Le petit nombre était leur force. Il suffisait de peu pour faire un monde. Invention capitale : rabaissement radical du seuil de représentativité politique. On ne cherche plus à se rapprocher du tout, à se mesurer, à sa très utile transcendance, on ne désire plus revêtir ses grandiloquentes apparences de peuple-dieu (on privilégie moins certains épisodes révolutionnaires), on totalise à force d’être différents. Politique de la dissidence, de la dissemblance – et qui n’a rien à voir avec un éclatement des individualités. On commence, au contraire, par se désassembler pour se regrouper autrement. On s’individue à plusieurs, à commencer par soi. Que sont aujourd’hui, dans les rues, quittant la manifestation, la parade, la marche ou le stationnement de la grève, les cortèges de tête ?

Peut-être cette ruse de la représentation a-t-elle déjà été déjouée sur d’autres continents ? Ces femmes qui, en Argentine ou au Chili, exigent la reconnaissance de leurs morts, portant et refusant leur absence à la fois niée et instituée par l’État, ces femmes et  ces hommes qui refusent de faire le deuil, nous montrent comment un peuple peut encore se manifester sans avoir pourtant à se donner en son entier, en son intégrité. Peut-être les photos des disparus rendent-elles leur présence suffisante du point du vue politique ? Faudrait-il, alors, comme on l’a toujours fait en histoire, compter sur les morts et la force d’actualité de leur absence pour faire peuple vraiment ? Faire encore appel à des fantômes ?