Machines à écrire

En passant

Les révolutions européennes du XVIIe siècle, par force libelles, chants et cérémonies, se déroulaient sur une scène virtuelle et devant un public absent. Théâtre que les prises de palais et les sièges de cités rendaient manifestes pendant quelques temps. C’est pourquoi on parle encore de manipulation ou de machination en politique (on imagine que derrière chaque parole publique quelqu’un tire les ficelles) et pour cette raison que la satire morale de l’époque décelait dans les faits et gestes, non pas une histoire, mais un rôle tenu de bout en bout et à part entière. Derrière les acteurs se dissimulaient des auteurs, princes et grands, qui pensaient avoir pour eux la souveraineté de la mise en scène, la régie des décors, le privilège des bonnes perspectives. La Politique s’institua ainsi et le journalisme actuel croit encore pouvoir la critiquer en usant des procédés qu’elle-même inventa, mais que peut faire l’intrigue des petites histoires contre la pompe de la grande.

Fan

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Patti Smith. 1976. by Ian Dickson1975, salle de l’Other End, à New York, Patti donne un concert avec son groupe au complet. L’ambiance est électrique. Bob Dylan est dans la foule. « Cette soirée m’est apparue comme une initiation, où je devais devenir pleinement moi-même en présence de celui que j’avais pris pour modèle », écrit-elle dans Just Kids.

La scène se renverse : la groupie, la gratte-papiers qui cherchait les interviews, se retrouve ce soir les deux pieds, les deux mains, sur les planches pendant que l’idole secrète brille de son éclat noir. Seule contrainte qui filtre dans l’air venue de sa bouche muette : ne pas me ressembler mais être soi-même. Se courber sur soi et tenir, retenir, quelques heures le peu que l’on est – fulgurances dont on est à la fois le seul support et le seul témoin.

Troisième ou quatrième génération de rockers (avec quoi on compte le temps dans ce genre de mouvements, n’y a même pas de manifestes, de simulacres de révolution, pour scander le temps ?) à monter à l’assaut de la scène : Lemmy le roadie et Patti la groupie. Le rock devient un milieu dans lequel ceux qui font tourner le spectacle trouvent la force, l’occasion, l’accès, ou la faiblesse aussi, de briller à leur tour. La scène, alors, s’ouvre à l’arrière : le rock sort des backstage.

Je ne sais, alors, si la scène communique encore avec le labyrinthe branlant de la foule, celui d’où n’importe qui, la rage au ventre et le désir dans la gorge, pouvait sortir ; ou si ces nouvelles figures de rockers, qui viennent de l’entourage immédiat de la scène, ne montrent-il pas qu’une porte vient de se fermer ? La route est-elle devenue si longue qu’il faut maintenant-lentement s’approcher ? Transporter et installer le matos ou recueillir quelques bribes de paroles ? Entre les fans et les groupes, n’y aurait-il plus d’espace pour personne ?

L’indissociable

En passant

L’indivisible du social n’est pas l’individu mais l’indissociable, tous les rapports qui nous paraissent indestructibles quoiqu’il arrive dans l’histoire : la relation d’une mère à son enfant, l’existence de riches et de pauvres, la domination des gouvernants sur les gouvernés. La sociologie montre la fragilité, l’instabilité, de ces liens. Mais elle confond le plus souvent les parties (les relations particulières qui composent une société) avec les éléments (une société n’existe qu’au travers d’une population d’individus qu’elle rassemble et distribue à sa manière). Résoudre une société à ses individus, c’est passer du niveau social en deçà même du niveau démographique. C’est passer dans la fiction, celle pour laquelle chaque homme devient une cellule indépendante et autarcique, maître d’elle-même et sûre de ses biens, jusqu’à ce qu’un jour quelques-unes se rencontrent et paraissent l’une pour l’autre de simples moyens. C’est ce rêve qui ne date pas d’hier – établir un état de nature en état de fait parmi les hommes – que poursuit la science économique. C’est le cœur de sa raison. L’association comme instrument, comme technique.