Philosophie sauvage. Etat des recherches

Solitude

I. Faire société avec soi

Rousseau

Rousseau dira « En dépit des hommes je saurai goûter encore le charme de la société et je vivrai décrépit avec moi dans un autre âge comme je vivrais avec un moins vieux ami » (1ère promenade).

Je tiens ceci pour acquis que ce texte est la description d’une expérience : celle d’un état de pure nature connu aussi bien des premiers hommes, des souverains, des criminels que des enfants abandonnés. Rousseau a ouvert une nouvelle voie vers cet état, un voie qui ne ressemble en rien à un retour, ni même sans doute à une conversion. Cet état de nature, toutefois, a ceci de particulier qu’il inclut ce qui lui semble opposé, à savoir un état de société. Mais il ne le comprend pas comme une trouée, une limite, un recul comme le ferait une forêt d’un champ qui vient réduire sa surface. Il l’accueille comme un de ses éléments. Renversement du point de vue, ou plutôt nouvelle variation sur le point de vue qu’occupait déjà Rousseau dans L’origine de l’inégalité, livre dans lequel l’histoire humaine était comprise du point de vue d’un état de nature initial pris comme mesure et règle de jugement des écarts pris par les hommes vis-à-vis des lois de la nature. D’un point de vue habituel, l’état de société exclut ou repousse à ses marges l’état de nature ; d’un autre, chaque état de société, chaque état civil, émerge forcément dans un état de nature : l’écarte-t-il nécessairement ? Rousseau a-t-il trouvé une façon d’occuper cet espace sans le marginaliser ?

Cette possibilité de voir inclure de manière positive un état de société dans l’état de nature n’est pas contradictoire avec l’enseignement du Droit Naturel dans lequel Rousseau développe ses réflexions et ancre ses rêveries. C’était en quelque sorte Hobbes qui était le plus radical car, s’il admettait des regroupements entre hommes avant l’existence des sociétés civiles, il n’admettait pas l’existence de sociétés avant la formation des cités. C’est donc l’état civil, c’est-à-dire l’existence de l’État, qui s’oppose radicalement à la persistance d’un état de nature entre les hommes. Mais le cas de la famille fut très souvent l’occasion, pour d’autres penseurs, d’admettre qu’un même regroupement d’êtres humaines puisse envelopper à la fois des relations « naturelles » (les enfants et la mère, la mère et le père du point de vue sexuel) et sociales (comme le rapport du père à ses enfants, ou à la mère s’il reste auprès d’elle). Et Rousseau semble lui aussi admettre l’existence d’un état social intermédiaire entre le pur état de nature (dans lequel il n’existe encore aucune association entre les hommes) et l’état proprement civil qui ne tolère de nature qu’à ses limites. Il faudrait encore affiner (et vérifier) cette thèse en lisant les théoriciens écossais de la société civile (Hume, Ferguson) qui, admettant l’existence d’une dimension de perfectionnement continu dans l’histoire humaine (opération de civilisation), percevaient une forme de civilité parmi les hommes en deçà de leur établissement politique. Peut-être les penseurs après Hobbes n’auront-ils de cesse de desserrer le lien très étroit qu’il avait noué entre citoyenneté et civilité.

Donc faisant l’hypothèse que Rousseau établit une société avec lui-même dans l’état de nature, ou tout simplement dans la nature, ceci implique que non seulement il modifie les rapports des deux états (ils ne sont plus exclusifs), mais aussi qu’il établit, ou entrevoit, la possibilité d’un rapport durable d’association là où celui-ci passait pour éphémère, forcément transitoire, instable. Bien entendu le plus important est que cette association s’établit entre soi et soi. Tandis que jusque-là, Rousseau ne voyait que des individus dispersés dans un état originel, sans société possible, auquel seul un exercice de marche solitaire dans les bois pouvait donner l’accès et l’intuition, il me semble qu’à présent, non seulement cette solitude n’est plus exclusive de la société (elle l’abrite au contraire) mais, de plus, qu’elle n’est plus seulement vecteur, ou transport imaginaire, dans un état originel, mais mouvement réel. Radicalisation d’une expérience.

Je pose que dans cette solitude Rousseau établit une forme de société étrangère aux sociétés de son temps. Je pense que cette expérience de société fut la forme immédiatement antérieure des formes sociales dans lesquelles nous vivons depuis deux siècles maintenant, une forme de transition. La particularité de cette association est qu’elle se forme sans pacte. Elle ne dépend pas non plus des différentes capacités à faire société que l’on prête généralement au genre humain : besoin des autres, crainte de la mort, bienveillance, sympathie, pitié, etc. Rousseau qui se prétend le plus sociable des hommes est l’homme le plus proscrit.

Si dans cette contrée, si éloignée et si sauvage, je puis passer en paix les derniers jours de ma vie, oublié des hommes, cet intervalle de repos me fera bientôt oublier toutes mes misères…
« Lettre à Madame la Comtesse de Boufflers ». Janvier 1966. A propos d’une retraite dans un vieux monastère du Pays de Galles envisagé par Hume.